Série « Théorie de la caste » — épisode 12. Signé Eric V.
Onze épisodes pour établir ce qu’est la caste et d’où elle vient ; le dernier pour en tirer la seule conséquence qui tienne : on ne la renverse pas, on la tarit. Reprendre les délégations une à une, rendre tout mandat révocable — ni fourches, ni réforme. Une ascèse. Final de notre série.
Il se vend encore, dans les brocantes de province, entre les assiettes dépareillées et les moulins à café, de petits livrets à couverture cartonnée, gris ou vert bouteille, frappés de devises désuètes — « Tous pour chacun, chacun pour tous » — et dont plus personne ne sait qu’ils furent des titres de souveraineté. Ce sont les livrets des sociétés de secours mutuels. Le sociétaire y faisait viser ses cotisations, quelques francs par mois ; en échange, la société payait le médecin, indemnisait les journées de maladie, secourait la veuve, enterrait les morts — administrée par les sociétaires eux-mêmes, trésorier élu, comptes lus en assemblée. La Charte de la mutualité de 1898 leur donna leur cadre ; à la veille de 1914, elles comptaient quatre millions et demi de sociétaires, huit millions en 1938. Puis vinrent les ordonnances de 1945 : l’assurance devint obligatoire, nationale, administrée de haut ; et les mutuelles, qui avaient tout inventé, reçurent le nom qui dit tout — « complémentaires ». Compléments de ce qui les avait remplacées. Personne n’a volé l’entraide française : on a vu vendredi, en ouvrant le tiroir aux papiers, avec quel soulagement nous l’avons déposée — elle et tout le reste.
On a vu hier pourquoi l’échafaud ne rend jamais les places. Voici, pour finir, comment on les reprend.











Ce que craint un ordre spontané
Récapitulons d’une ligne, pour le lecteur qui entrerait par la sortie : la caste est cet ensemble hétéroclite dont les membres partagent un même habitus et se reproduisent par cooptation — et elle n’est pas un complot, elle est un ordre spontané, né de l’agrégation de nos démissions, administrant sous séquestre ce que nous avons déposé. De cette nature découle toute la stratégie. Une organisation se combat de front : on la décapite, on la dissout, on l’interdit. Un ordre spontané, non. Il n’a ni tête à couper, ni statuts à abroger, ni local à fermer. Mais il a une dépendance absolue, qui est sa seule vulnérabilité : il ne vit que des comportements qui l’alimentent. Que les locuteurs cessent de parler une langue, et la langue meurt — sans décret, sans procès, sans vainqueur. Que les déposants cessent de déposer, et le séquestre se dessèche sur pied.
C’est ici qu’il faut rouvrir, une dernière fois, le vieil ami du deuxième épisode — qu’on nous pardonne ce retour, il boucle une boucle. « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres », écrit La Boétie dans le Discours de la servitude volontaire ; et il précise qu’il ne demande ni de pousser le tyran, ni de l’ébranler, « mais seulement ne le soutenez plus ». Quatre siècles et demi plus tard, la théorie de l’ordre spontané donne raison au jeune homme de Sarlat avec une précision qu’il ne pouvait espérer : le retrait n’est pas une résignation, c’est l’arme même. La caste ne rend rien. Mais elle ne retient rien qu’on cesse de lui tendre.
Reprendre les délégations une à une
Le programme tient en quatre verbes — ceux-là mêmes, ou peu s’en faut, dont l’épisode 10 dressait l’inventaire des abandons — : s’assurer, s’instruire, se secourir, juger. Des évidences, avant de devenir des exploits.
S’assurer : le livret gris de la brocante n’est pas une nostalgie, c’est un cahier des charges. Caisses d’entraide professionnelles, tontines de village, épargne de précaution reconstituée, mutualisation directe entre pairs — tout ce qui remet le risque et sa couverture entre les mains de ceux qui le courent. S’instruire : non pas déscolariser la France, mais cesser de croire que l’instruction est un service qu’on reçoit — l’instruction en famille, que la loi de 2021 a fait passer de la déclaration à l’autorisation préalable, précisément parce qu’elle échappait ; les écoles indépendantes ; et, plus modestement, le soir, la table de cuisine où l’on rouvre un livre avec ses enfants. Se secourir : les gestes qui sauvent, que moins d’un Français sur deux maîtrise ; les réserves communales de sécurité civile, que la plupart des communes n’ont jamais créées ; le voisinage organisé avant la crise plutôt que réquisitionné après. Juger, enfin : la France pratique depuis un édit de 1563 une justice commerciale rendue par des juges élus par leurs pairs, bénévoles — doyenne discrète de nos juridictions, qui prouve depuis quatre siècles et demi qu’on peut trancher sans carrière ; l’arbitrage et la médiation prolongent le principe : partout où deux parties conviennent librement de leur juge, un pan du contentieux échappe aux places — et les places, la série l’a assez montré, sont l’incubateur de l’habitus. On prolongera la liste selon ses forces — se nourrir près de chez soi (les AMAP y pourvoient), s’informer hors des guichets.
Qu’on mesure bien la modestie de ces gestes : rien d’illégal, rien d’héroïque, rien qui fasse une image de journal télévisé. C’est précisément le signe qu’on tient la bonne méthode — les fausses sorties sont spectaculaires, la vraie est ennuyeuse. Et qu’on mesure aussi contre qui elle s’exerce : contre nous-mêmes d’abord. Chacun peut faire ce soir l’inventaire de ses propres dépôts — qui assure ma vieillesse, qui instruit mes enfants, qui viendrait me secourir, et qu’est-ce que j’ai encore, en bout de chaîne, le droit de faire sans permission ? La liste est longue, je suppose, et c’est tant mieux : chaque ligne est une frontière reconquérable. La sécession n’est pas un départ. C’est un retour de propriétaire.
Le dissolvant : la démocratie liquide
Reste l’étage institutionnel, car il serait naïf de croire que la sécession individuelle suffit tant que la machine à fermer les places tourne. Mais ici, tout ce qui ressemble à une réforme est piégé d’avance : réformer la caste, c’est demander au séquestre de plaider contre lui-même — on a vu ce qu’il advint de chaque « refondation », de l’an VIII à l’INSP. Ce qu’il faut n’est pas une réforme de plus. C’est un dissolvant : quelque chose qui s’attaque non aux occupants des places, mais à la forme même de la place.
Ce dissolvant existe, et ce journal le défend depuis des années : la démocratie liquide. Chaque citoyen garde sa voix ; il la délègue à qui il veut — un voisin, un spécialiste, personne —, sujet par sujet, et la reprend quand il veut, d’un geste. La délégation devient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un prêt à vue, non un dépôt à fonds perdus. Or rappelons ce que la série a établi : la cooptation exige des places stables — c’est sur la durée que l’habitus s’installe, c’est dans la carrière que la fermeture se verrouille, c’est la rente de situation qui rémunère ce qu’on a payé de soi. Un mandat révocable en permanence n’offre rien de tout cela : pas de durée où mûrir un habitus, pas de carrière à protéger, pas de place à transmettre. On ne capture pas ce qui peut s’évaporer à tout instant. On capture un lac. On ne capture pas un fleuve.
Je ne prétends pas que la démocratie liquide soit sans périls — la volatilité des foules, la délégation paresseuse à quelques influents, peut-être des formes de capture inédites que je ne vois pas encore ; les expérimentations existantes sont trop jeunes pour trancher. Je prétends seulement ceci, qui suffit à notre affaire : elle supprime la matière première de la cooptation, qui est la place durable. Et elle n’exige aucun grand soir — elle s’expérimente à toute échelle, une association, une commune, une fédération, avant de prétendre plus haut. C’est une politique de tarissement, pas de conquête : on n’y prend le pouvoir de personne, on rend le pouvoir liquide, c’est-à-dire insaisissable.
Ni fourches, ni réforme : une ascèse
Donnons son vrai nom à l’ensemble. Ce n’est pas une révolution : la fourche, on l’a montré hier, est une délégation comme une autre, et toute purge recharge la nappe. Ce n’est pas une réforme : on ne demande pas au séquestre de se dissoudre lui-même. C’est une ascèse — au sens exact du mot grec : un exercice, répété chaque jour, qui transforme celui qui s’y tient. La liberté, dans cette affaire, n’est pas un droit qu’on nous doit ni un état qu’on décrète : c’est une vertu, qui se pratique ou s’atrophie, et qui se regagne comme se regagnent les muscles — lentement, localement, sans témoin. La caste a mis des siècles à se déposer dans nos institutions et dans nos réflexes ; elle ne se tarira pas en une législature, ni peut-être en une génération. Mais chaque délégation reprise est reprise, chaque comportement retiré lui manque, et aucun préfet, aucun jury de concours, aucune assemblée ne peut nous contraindre à redéposer ce que nous avons décidé de porter nous-mêmes.
L’ascèse a d’ailleurs une vertu plus secrète : elle est invisible aux radars. Une manifestation se disperse, une pétition se classe, un parti s’infiltre — mais un million de foyers qui recréent une caisse d’entraide, rouvrent un livre le soir ou apprennent à poser un garrot n’offrent aucune prise : pas d’interlocuteur à convoquer, pas de porte-parole à coopter, pas de mouvement à encadrer d’un cadre coordonné. L’habitus sait répondre à tout ce qui lui ressemble — une organisation, une revendication, une colère. Il ne sait rien faire d’une absence. Le tarissement a cette supériorité sur toutes les stratégies : il ne demande la permission de personne, et il ne laisse rien à saisir.
Dernier mot
Cette série s’arrête ici. Elle aura tenté de rendre au mot caste ce qui lui manquait — une définition, un mécanisme, une généalogie, et une sortie — et de retirer au lecteur ce qu’il était peut-être venu y chercher : un coupable qui ne soit pas lui. Le livre qui la prolonge, Théorie de la caste, viendra à son heure, nourri des objections que vous nous avez faites tout l’été ; qu’elles continuent d’arriver.
Une série qui s’achève a le droit, une seule fois, de se citer elle-même — qu’on nous passe cette unique coquetterie, elle referme la boucle ouverte le premier soir : le premier de ses complices, chacun peut le trouver en se rasant le matin. Rien n’a bougé depuis l’épisode 1, sinon ceci, qui change tout : nous savons maintenant que ce complice-là est aussi le seul qu’on puisse congédier sans procès, sans échafaud et sans attendre personne. Le même miroir, la même heure, le même geste — et le tarissement commence.










