Série « Théorie de la caste » — épisode 5. Signé Eric V.
Un document français annonce à des centaines de salariés qu’ils vont perdre leur emploi, et il s’appelle un « plan de sauvegarde de l’emploi ». Ce n’est pas un mensonge : c’est une langue. Cinquième épisode de notre série : comment la caste se reconnaît à sa façon de parler — et pourquoi cet idiome endort tout le monde, à commencer par ceux qui le parlent.
On trouve, dans le droit du travail français, un document dont la fonction est d’organiser des licenciements collectifs, qui en fixe le calendrier, le montant des indemnités, le sort des ateliers qu’on ferme et des machines qu’on brade, et que la loi — la loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 — ordonne d’appeler « plan de sauvegarde de l’emploi ». Relisez lentement. Un plan qui supprime des emplois porte, par décision du législateur, le nom de ce qu’il détruit, précédé du mot sauvegarde. On disait autrefois, brutalement, la charrette ; on disait, dans les années quatre-vingt, le « plan social », ce qui était déjà un exploit ; il a fallu une loi de la République pour franchir le dernier cran et baptiser la suppression du nom de la protection. Chaque rebaptême a éloigné le mot du réel d’une distance calculée. Nul n’a calculé cette distance. C’est bien le sujet.
Car le procédé n’a rien d’une exception : c’est un régime. L’ANPE est devenue Pôle emploi, devenu France Travail, à mesure que le chômeur devenait « demandeur d’emploi » puis quasi-collaborateur de son propre reclassement ; les quartiers « sensibles » sont devenus « prioritaires » ; l’impôt nouveau s’appelle « contribution exceptionnelle », l’interdiction « encadrement », la surveillance « sécurisation », le rationnement « sobriété ». On a compté la fermeture jeudi, chiffres en main ; il faut maintenant écouter la caste parler. Notre théorie soutient depuis le premier épisode que la caste est un ensemble sociologiquement hétéroclite, uni par un même habitus et reproduit par cooptation. Or il n’existe pas d’habitus muet. Toute seconde nature a sa seconde langue.
Le gué du Jourdain
La première fonction de cette langue est la plus ancienne du monde : reconnaître les siens. Le livre des Juges raconte que les hommes de Galaad, tenant les gués du Jourdain, faisaient prononcer aux fuyards le mot schibboleth : ceux d’Éphraïm, incapables du son ch, disaient sibboleth, et mouraient au bord de l’eau. La caste tient ses gués avec plus de douceur et autant d’efficacité. Prononcez, dans la réunion qui compte, « les impôts augmentent » au lieu de « la trajectoire des prélèvements évolue » ; dites « nous avons échoué » au lieu de « le dispositif n’a pas produit tous ses effets » ; demandez « qui a décidé ? » au lieu de saluer la « gouvernance » — et observez les regards. Vous n’avez commis aucune faute de raisonnement. Vous avez commis une faute de gué. Le « cadre coordonné » qui filtrait les citernes girondines, le « dialogue social » qui remplace la négociation, la « pédagogie » qu’il faudrait « refaire » chaque fois que le pays s’obstine à ne pas être d’accord : aucun de ces syntagmes n’informe. Tous authentifient.
La Bruyère, qui observa la cour comme on observe une volière, l’avait fixé en une phrase des Caractères : « Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage. » Il aurait ajouté aujourd’hui : et de ses éléments de vocabulaire. La cour a quitté le château ; la grammaire de cour a survécu au déménagement. Savoir la cour, en 2026, c’est savoir dire « accompagner » là où l’on abandonne, « assumer » là où l’on persiste, « territoires » là où l’on ne mettra pas les pieds. Le courtisan payait en révérences ; son héritier paie en circonlocutions. L’euphémisme est le pantouflage des mots : il les fait passer du réel au confortable, sans frottement et sans retour.
L’anesthésie, ou pourquoi la caste ne ment pas
La seconde fonction est plus troublante, et c’est ici que la théorie doit être exacte. On accuse volontiers cette langue de mensonge. C’est lui faire trop d’honneur, ou pas assez. Mentir suppose qu’on voie le vrai et qu’on choisisse de le travestir — une opération coûteuse, consciente, fatigante. Rien de tel ici. La langue de la caste s’apprend en même temps que l’habitus, dans les mêmes années de classes préparatoires, de concours et de premiers postes ; elle n’est pas un voile jeté sur les convictions : elle est la forme même que prennent les convictions. Celui qui dit « tensions sur l’offre de soins » en parlant de brancards alignés dans les couloirs ne dissimule pas les brancards. Il ne les voit plus. Sa phrase est la seule chose qu’il voie. Les éléments de langage, on les distribue, c’est entendu, et il n’y a là aucun mystère — une note part, des plateaux la récitent. Mais observez ce qui n’a jamais besoin d’être distribué : les tournures, les prudences, le ton. On peut fournir un argumentaire ; on ne fournit pas un accent. Et c’est l’accent, non l’argumentaire, qui fait la caste.
Il faut donc renverser l’accusation courante. Cette langue n’est pas d’abord destinée à endormir le public : elle endort d’abord celui qui la parle. Comme la seiche, qui ne lâche pas son nuage d’encre pour tromper une proie mais pour se dérober à ce qui l’effraie, la caste s’ennuage — et le premier regard qu’elle fuit, je suppose, est le sien. D’où la sincérité, partout constatée, des démentis : on ne trompe personne, on s’endort ensemble. D’où aussi l’inutilité des « fact-checkings » vengeurs : on ne réfute pas un somnifère. La langue de bois des régimes totalitaires mentait contre le réel et le savait ; la nôtre a réalisé une performance supérieure. La caste ne ment pas : elle parle une langue où le réel n’a pas de mots.
La grammaire sans sujet
Reste le trait le plus profond, celui qui relie cette langue à toute notre théorie. Écoutez la voix des communiqués : « il a été décidé », « des mesures ont été prises », « les arbitrages ont été rendus », « la décision de fermer n’a pas été retenue à ce stade ». Le passif, l’impersonnel, le nominal — « la transition », « la trajectoire », « la transformation », substantifs superbes où ne loge aucune personne. Cette grammaire n’est pas une paresse de plume. Elle est exacte. Le premier épisode de cette série s’ouvrait sur un non sans auteur — le refus girondin que personne n’avait décidé et que tout le monde a prononcé. Un pouvoir sans auteur devait se donner une langue sans sujet : la caste étant un ordre spontané, nul ne peut dire « je » en son nom, et sa syntaxe le confesse à chaque phrase. Là où le tyran dit je veux, le séquestre dit il convient. On chercherait en vain une signature au bas de notre mise sous séquestre : la langue l’avoue, qui a supprimé jusqu’à la case du signataire.
Pendant ce temps
Pendant que nous détaillons ces finesses, l’idiome vient de produire son chef-d’œuvre de saison : l’« année blanche » budgétaire — le gel des barèmes et des prestations qui, par le simple jeu de l’inflation, augmente l’impôt de millions de contribuables sans toucher à un seul taux. Une hausse d’impôts nommée comme une page vide : il fallait y penser, et personne, j’imagine, n’y a pensé — la formule s’est imposée d’elle-même, comme s’imposent toutes les trouvailles d’une langue bien faite. Ses auteurs la trouvent sans doute élégante. Elle l’est. C’est très exactement le problème.
Dernier mot
Il serait doux de conclure que cette langue est la leur, et que nous parlons, nous, le franc parler des honnêtes gens. Mais la théorie interdit la douceur. Qui dit « c’est gratuit » en poussant la porte d’un service public ? Qui dit « j’y ai droit », « c’est pris en charge », « l’État paie » — trois anesthésies de poche qui endorment le seul fait qui compte, à savoir que l’État ne paie rien et que nous payons tout ? Qui dit « je n’ai pas le choix » pour s’épargner de dire « je préfère obéir » ? Nous. La langue de la caste n’est pas une langue étrangère : c’est notre langue maternelle, administrée. Chaque euphémisme que nous acceptons pour notre propre compte agrandit d’autant le domaine où le séquestre administre sans être nommé.
Une société d’hommes libres ne créerait pas de police du vocabulaire — ce serait confier la langue à une commission, c’est-à-dire recommencer. Elle ferait plus simple et plus rude : elle reprendrait les mots un à un, comme on reprend des délégations. Appeler l’impôt impôt, l’interdiction interdiction, le licenciement licenciement, l’échec échec — et réserver sauvegarde à ce qu’on sauve. Ce n’est pas une réforme, c’est une hygiène ; à le bien regarder, c’est le premier acte du tarissement. On n’anesthésie bien que les consentants.
Lundi, l’épisode 6 conduira la théorie au prétoire : pourquoi les scandales ne tuent jamais la caste, pourquoi l’échec y est recasé plutôt que sanctionné — et ce qui arriverait si l’on prenait le code pénal au mot pour la juger vraiment. Nous instruirons nous-mêmes le procès en « séquestration en bande organisée ». Le verdict surprendra les procureurs autant que les avocats.