Par Élise Rochefort
Les « lois noachides » désignent, dans la tradition rabbinique, sept prescriptions tenues pour obligatoires à l'égard de l'humanité entière, et non du seul peuple juif. Leur nom renvoie à Noé, avec lequel le livre de la Genèse rapporte une alliance conclue après le déluge (Gn 9).
Leur liste est fixée dans le Talmud de Babylone, au traité Sanhédrin (56a) : l'institution de tribunaux, et six interdits portant sur le blasphème, l'idolâtrie, les unions illicites, le meurtre, le vol et la consommation d'un membre prélevé sur un animal vivant. Ces prescriptions sont régulièrement invoquées, depuis plusieurs années, à l'appui d'une thèse selon laquelle une « religion noachide » mondiale serait en préparation. La présente fiche reprend les textes cités à l'appui de cette thèse.
Les textes rabbiniques
Le statut des sept prescriptions est précisé au XIIe siècle par Maïmonide, dans le Mishneh Torah, au livre des Lois des rois (chapitres 8 à 10). Le judaïsme n'y fait pas obligation aux non-Juifs de se convertir. Un non-Juif qui observe les sept prescriptions est qualifié de « pieux des nations » et se voit reconnaître une part au monde à venir. Maïmonide y met une condition : les observer parce que Dieu les a prescrites, et non parce que la raison les recommande. Le sort de celui qui les observe par la seule raison dépend du manuscrit consulté : selon les éditions imprimées, il n'est pas même compté « parmi leurs sages » ; selon les manuscrits yéménites, il est au contraire « de leurs sages ». La condition elle-même a été contestée au XVIIIe siècle par le philosophe juif Moses Mendelssohn, dans une lettre de 1773 au rabbin Jacob Emden consacrée au salut des justes qui ignorent ces lois.
Les mêmes chapitres comportent un volet pénal. Maïmonide y prévoit la peine capitale pour le non-Juif qui transgresse l'une des prescriptions, sur décision d'un tribunal. L'application de ce droit suppose une juridiction, le Sanhédrin, disparue dans l'Antiquité tardive. Aucune autorité juive contemporaine ne revendique de l'exercer. Des dispositions pénales comparables figurent dans d'autres corpus religieux médiévaux, dont le droit canonique, sans application contemporaine.
La question du christianisme divise la tradition. Maïmonide range le culte chrétien dans l'idolâtrie, en raison de la doctrine de la Trinité. Les Tosafistes, commentateurs du Talmud aux XIIe et XIIIe siècles, estiment au contraire, dans leur glose sur Sanhédrin 63b, que l'« association » d'un autre nom à Dieu, le shituf, n'est pas interdite aux non-Juifs. Moïse Isserles reprend cette position au XVIe siècle. La divergence n'est pas tranchée.


La résolution américaine de 1991
Le 20 mars 1991, le Congrès des États-Unis a adopté une résolution conjointe, devenue la Public Law 102-14. Ses considérants mentionnent les « valeurs éthiques et principes » des sept lois noachides et rendent hommage au rabbin Menachem Mendel Schneerson, dirigeant du mouvement Loubavitch, à l'occasion de son quatre-vingt-neuvième anniversaire. Son dispositif désigne le 26 mars 1991 comme « Education Day, U.S.A. » et invite le président à publier une proclamation. Le texte ne crée ni juridiction, ni obligation, ni sanction. Il relève de la catégorie des résolutions commémoratives, que le Congrès adopte en grand nombre. Une journée de ce nom fait l'objet de proclamations présidentielles depuis la fin des années 1970.
La loi naturelle et la franc-maçonnerie
Le terme a connu un usage hors du judaïsme. En 1640, le juriste anglais John Selden publie à Londres un traité, De jure naturali et gentium juxta disciplinam Ebraeorum, qui fait des préceptes noachides une expression de la loi naturelle, commune à tous les hommes. Le mot désigne alors, dans le vocabulaire savant anglais, une morale reconnue par la raison indépendamment d'une révélation particulière.
C'est dans ce vocabulaire que s'inscrivent les Constitutions de la franc-maçonnerie anglaise rédigées par le pasteur James Anderson. L'édition de 1723 oblige le maçon à la seule religion « sur laquelle tous les hommes s'accordent » ; celle de 1738 lui demande d'observer la loi morale « en vrai Noachide ». Un grade du Rite écossais ancien et accepté, le 21e, porte le nom de « Noachite ». L'historiographie maçonnique rattache ces emplois à la morale naturelle et à la tolérance religieuse des loges du XVIIIe siècle.
La doctrine catholique
Le Catéchisme de l'Église catholique consacre trois paragraphes (§56 à 58) à l'alliance avec Noé. Il y voit le principe de « l'Économie divine envers les "nations" », un ordre de la pluralité des nations destiné à limiter l'orgueil d'une humanité qui « voudrait faire par elle-même son unité à la manière de Babel ». Il précise que cette alliance « est en vigueur tant que dure le temps des nations ». Les Actes des Apôtres (15, 20 et 29) rapportent qu'une assemblée réunie à Jérusalem demanda aux païens convertis de « s'abstenir des souillures des idoles, des unions illégitimes, de la viande non saignée et du sang ». Plusieurs commentateurs rapprochent ces abstinences des préceptes noachides.
Babel dans le texte
L'ordre des chapitres de la Genèse est le suivant. Au chapitre 9, Dieu bénit Noé et ses fils et leur dit : « Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre. » Le chapitre 10 énumère les peuples issus des fils de Noé, « selon leurs langues ». Au chapitre 11, les hommes décident de bâtir une ville et une tour : « Faisons-nous un nom, pour ne pas être disséminés sur toute la surface de la terre. » Dans la lecture juive comme dans la lecture catholique, Babel est présentée comme un refus de l'ordre donné à Noé.
La thèse et les pièces
La thèse d'une religion noachide mondiale, diffusée dans certains milieux, notamment en ligne, repose sur six affirmations principales. Le tableau ci-dessous les rapporte aux pièces invoquées.

