Pourquoi il faut baisser le SMIC pour remonter le moral des salariés

Pourquoi il faut baisser le SMIC pour remonter le moral des salariés

Smic à 62,5 % du médian, record d'Europe ; 75 Md€ d'allègements ; entre 1,2 et 2 Smic, 75 à 80 % d'une hausse est perdue. Il faut baisser le Smic.

8 min de lecture

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Par Eric V.

En France, le Smic atteint 62,5 % du salaire médian, le niveau le plus élevé d'Europe. Pour le rendre supportable, l'État dépense près de 75 milliards d'euros par an en allègements de charges. Résultat : un salarié payé entre 1,2 et 2 Smic perd 75 à 80 % de chaque augmentation.

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Je soutiens ici une thèse que personne n'ose écrire au moment où le gouvernement envisage un coup de pouce : il faut baisser le Smic ! Non pour appauvrir ceux qui le touchent, mais pour rendre aux autres, ouvriers qualifiés, techniciens, employés expérimentés, la seule chose que la politique salariale française leur a retirée : l'espoir de gagner plus en travaillant mieux. Je crois que l'élargissement des écarts de salaire relancerait l'emploi par le bas, et redonnerait aux classes moyennes une fierté que les décrets leur ont confisquée.

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Les chiffres que personne ne met côte à côte

Le Smic vaut 12,31 euros brut de l'heure depuis le 1er juin 2026, soit 1 867,02 euros brut par mois et environ 1 478 euros net, après une revalorisation automatique de 2,41 %. Le gouvernement envisage d'y ajouter, dès décembre, un coup de pouce d'environ 20 euros net par mois, selon Les Échos. Rien n'était décidé au 5 novembre.

Trois autres chiffres, tirés du rapport du Groupe d'experts sur le Smic publié en décembre 2025, donnent le décor.

Le premier : en 2024, le Smic représentait 62,5 % du salaire médian, c'est-à-dire du salaire de celui qui se trouve pile au milieu de l'échelle, avec la moitié des salariés au-dessous de lui et l'autre moitié au-dessus. Autrement dit, le smicard touche près des deux tiers de ce que gagne le salarié ordinaire. Nulle part ailleurs en Europe le plancher n'est aussi proche du milieu : c'est, selon les experts, le ratio « le plus élevé parmi les pays européens ».

Le deuxième : pour que ce plancher ne détruise pas l'emploi peu qualifié, l'État accorde des allègements de cotisations patronales évalués à « près de 75 milliards d'euros en 2024, soit environ 2,5 % du PIB ».

Le troisième, le plus ignoré : ces allègements étant dégressifs, une augmentation accordée à un salarié payé entre 1,2 et 2 Smic coûte beaucoup plus cher à l'employeur qu'elle ne rapporte au salarié. Les experts évaluent ces taux marginaux effectifs « entre 75 et 80 % ». Sur 100 euros de hausse de coût pour l'entreprise, le salarié en garde 20 à 25.

Les experts ont recommandé de ne pas aller au-delà de la revalorisation automatique, et constaté que « la compression salariale demeure donc forte ». Je vais plus loin qu'eux.

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75 milliards pour garder le plafond bas

Reprenons la mécanique, parce qu'elle explique l'humeur de tout un pays.

Plus le Smic monte, plus il faut d'allègements pour que le travail peu qualifié reste rentable. Plus il y a d'allègements concentrés au bas de l'échelle, plus leur disparition progressive frappe les salaires situés juste au-dessus. Et plus ces salaires-là coûtent cher à augmenter, moins les employeurs les augmentent. On a donc construit, avec l'argent public, une machine qui retient au voisinage du Smic des gens qui devraient en être loin.

Le salarié qui la subit n'a pas lu le rapport des experts. Il constate simplement trois choses : que le nouveau venu touche presque autant que lui, que son augmentation annuelle ne paie pas un plein d'essence, et que la seule hausse qui arrive vraiment est celle que le gouvernement décrète pour le voisin. Il en tire une conclusion parfaitement rationnelle : l'effort ne paie pas. Il cesse de demander, puis il cesse de proposer, puis il cesse de croire.

On appelle cela le malaise des classes moyennes, et l'on s'étonne qu'il nourrisse la colère. Faut dire qu'on a dépensé près de 75 milliards d'euros en 2024 pour l'entretenir.

Le tournoi qu'on a supprimé

En 1981, deux économistes américains, Edward Lazear et Sherwin Rosen, ont formalisé ce que n'importe quel contremaître savait déjà : dans une organisation, l'écart entre les échelons n'est pas une injustice, c'est un moteur. Leur théorie des tournois montre que l'effort de chacun dépend moins de son salaire que de la distance qui le sépare de l'échelon supérieur. Réduisez la distance, et vous réduisez l'effort. Annulez-la, et personne ne concourt plus.

C'est exactement ce que la politique du Smic a produit en France. Elle n'a pas seulement relevé le plancher. Elle a écrasé les marches.

On m'objectera, et l'objection mérite d'être prise au sérieux, que la psychologie des salaires ne fonctionne pas comme une échelle de fierté. En 2012, David Card, futur prix Nobel, et trois coauteurs ont mesuré l'effet de la transparence salariale sur les employés de l'université de Californie. Leur résultat est asymétrique : les salariés qui découvrent qu'ils sont payés sous la médiane de leur service déclarent une satisfaction plus faible, tandis que ceux qui sont au-dessus « ne déclarent pas de satisfaction plus élevée ». Se savoir mieux payé que son voisin ne rend pas plus heureux.

L'objection est solide, et elle porte. Mais elle ne dit pas ce qu'on croit. Elle montre que ce qui blesse, c'est de se voir rattrapé et dépassé, pas de dépasser. Or c'est précisément la situation du technicien à 1,4 Smic, qui voit le plancher monter vers lui chaque année. Elle montre aussi, dans la même étude, que les salariés qui se découvrent sous la médiane cherchent davantage un autre emploi. C'est le tournoi qui reprend : l'écart visible pousse à bouger, à se former, à changer de poste.

Je ne prétends donc pas que l'écart rend les classes moyennes heureuses de leur supériorité. Je prétends qu'il leur rend une perspective, et qu'un salarié qui a une perspective travaille autrement que celui qui attend le prochain décret.

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Ce que coûte un plancher trop haut à ceux qui n'ont pas encore de travail

Le Smic n'est pas seulement un plafond pour les classes moyennes. C'est aussi une porte fermée pour ceux qui ne sont pas encore entrés.

À la fin des années 1990, John Abowd, Francis Kramarz, Thomas Lemieux et David Margolis ont comparé les jeunes Français et Américains face au salaire minimum. Leur estimation pour la France est qu'une hausse de 1 % du salaire minimum réel diminue de 2,5 % la probabilité, pour un jeune homme payé au minimum, de conserver son emploi. Les auteurs précisent que le chiffre est estimé avec imprécision ; je le cite avec cette réserve, mais je n'ai trouvé personne pour soutenir qu'il est de signe inverse. Les experts du Smic rappellent d'ailleurs que les risques pour l'emploi peu qualifié « augmentent lorsque le salaire minimum se rapproche très fortement du salaire médian ». Nous y sommes.

L'objection classique tient en un nom : David Card encore, qui avait montré en 1994 avec Alan Krueger qu'une hausse du salaire minimum dans les fast-foods du New Jersey n'avait pas détruit d'emplois. Je la prends au sérieux, mais le New Jersey de 1992 partait d'un salaire minimum bas, très loin du médian. La France de 2026 part du ratio le plus élevé d'Europe.

D'autres pays ont choisi de ne pas fermer la porte. Aux Pays-Bas, le salaire minimum adulte s'applique à partir de 21 ans ; en dessous, un taux réduit s'applique. Au 1er janvier 2026, un jeune de 18 ans pouvait être payé 7,36 euros de l'heure, contre 14,71 euros pour un adulte. Les Néerlandais ne passent pas pour un peuple qui maltraite sa jeunesse.

Baisser, concrètement

Baisser le Smic ne veut pas dire baisser le revenu de ceux qui le touchent. Je propose trois choses.

D'abord, un gel du Smic en euros courants, hors inflation exceptionnelle, jusqu'à ce que le ratio au salaire médian revienne sous les 60 %. Avec l'inflation de 1,8 % retenue pour 2027 par le Haut Conseil des finances publiques, trois ans de gel suffiraient à le ramener de plus de cinq points en termes réels. Les grilles de branche, aujourd'hui rattrapées, auraient enfin la place de se redéployer.

Ensuite, un Smic d'entrée pour les moins de 21 ans, sur le modèle néerlandais, assorti d'une obligation de formation.

Enfin, baisser le Smic brut sans toucher au net. Aujourd'hui, l'État prélève 389 euros sur la fiche de paie du smicard (1 867 euros brut, 1 478 euros net), puis rembourse à l'employeur, sous forme d'allègements, une partie des charges qu'il lui impose. Il fait payer d'une main et rembourse de l'autre.

Prenons un exemple. On abaisse le Smic brut de 100 euros, à 1 767 euros, et l'on réduit d'autant les cotisations prélevées sur la fiche de paie : le smicard touche toujours 1 478 euros. L'employeur économise 100 euros de salaire, et l'État lui retire 100 euros d'allègements : son coût ne bouge pas. Au niveau du Smic, personne ne perd rien.

Le changement se joue au-dessus. Moins d'allègements au départ, c'est moins d'allègements à retirer quand le salaire augmente, et donc moins de ces 75 à 80 % perdus entre 1,2 et 2 Smic. À une condition : que la baisse de cotisations ne soit pas elle-même retirée à mesure que le salaire monte, sans quoi l'on reconstruirait la même machine sous un autre nom.

Bertrand de Jouvenel l'avait vu dès 1951 dans L'Éthique de la redistribution : à force de vouloir corriger la distribution des revenus, l'État finit par prendre aux classes moyennes ce qu'il prétend donner aux plus modestes, et par grossir de ce qu'il fait transiter. Soixante-quinze milliards d'allègements, des taux marginaux à 80 % et des salariés qui n'espèrent plus rien : la description tient toujours.

Et elle nous concerne tous. Le salarié qui réclame un coup de pouce pour le voisin par solidarité, et qui se plaint en même temps de ne plus voir la différence sur sa propre fiche de paie, réclame les deux bouts de la même machine. Beaucoup d'entre nous font les deux. Il faut choisir.

Dernier mot

62,5 % du salaire médian, le record d'Europe. 75 milliards d'euros par an pour tenir ce plancher. 75 à 80 % de chaque augmentation perdus entre 1,2 et 2 Smic. Et, en décembre peut-être, 20 euros de plus qui écraseront encore un peu la grille.

Il faut baisser le Smic. Le gouvernement envisage de le monter.


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