Par Élise Rochefort
Le mercredi 4 novembre 2026, l'Assemblée nationale a rejeté la première partie du projet de loi de finances (PLF) pour 2027, consacrée aux recettes, par 458 voix contre, 0 pour et 2 abstentions (Euronews, 5 novembre). La seconde partie, consacrée aux dépenses, n'a donc pas été examinée. Conformément à l'article 47 de la Constitution, c'est le texte initial du gouvernement, déposé le 1er octobre 2026 sous le n° 3210, qui est transmis au Sénat. Les amendements votés à l'Assemblée disparaissent avec le rejet.
Quel est le calendrier ?
Les dates publiées au 5 novembre sont les suivantes (Public Sénat, 3 novembre ; LégiFiscal, 5 novembre ; L'Express via Orange, 5 novembre) :
- 18 novembre : vote du Sénat sur le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS). Le début de la séance est daté du 9 novembre par L'Express, du 12 novembre par Public Sénat.
- 26 novembre à minuit : fin du délai de 50 jours dont dispose le Parlement sur le PLFSS (article 47-1).
- 20 novembre – 8 décembre : examen du PLF en séance publique au Sénat.
- 9 décembre : vote solennel du Sénat sur le PLF.
- Mi-décembre : commission mixte paritaire (CMP) sur le PLF. En cas d'échec, nouvelle lecture puis lecture définitive à l'Assemblée. Aucune date n'est encore publiée pour ces deux étapes.
Le délai de 70 jours au-delà duquel le gouvernement peut recourir aux ordonnances fait l'objet de deux décomptes. Public Sénat et L'Express le fixent au 17 décembre à minuit, en le faisant courir à partir du 9 octobre. Un décompte à partir du dépôt du 1er octobre aboutit au 10 décembre, date retenue par France Épargne le 11 octobre. Pour le budget 2026, NosParlementaires rappelle que le délai avait été compté à partir du dépôt : 14 octobre, échéance le 23 décembre. L'écart entre les deux dates n'est pas expliqué dans les sources consultées. Il n'est pas sans effet : le 10 décembre tombe le lendemain du vote du Sénat, avant la CMP.
Le précédent de l'an dernier donne un ordre de grandeur. La CMP sur le budget 2026 a échoué le vendredi 19 décembre 2025 (WEKA, AFP). Une loi spéciale a été adoptée par les deux assemblées le 23 décembre 2025 (Bpifrance Création). Le budget 2026 a été adopté le 2 février 2026, après un recours à l'article 49.3 et le rejet des motions de censure (Al Jazeera).
Que permet l'article 49.3 ?
L'article 49.3 permet au gouvernement d'engager sa responsabilité sur un texte devant l'Assemblée. Le texte est considéré comme adopté si aucune motion de censure, déposée dans les 24 heures, ne recueille la majorité absolue des députés. Sur le PLF, il intervient en pratique en nouvelle lecture ou en lecture définitive, après l'échec d'une CMP. C'est la procédure suivie en janvier 2026.
Le gouvernement choisit le texte sur lequel il engage sa responsabilité. Il peut y conserver les amendements adoptés au cours de la navette, et y intégrer les siens. La loi adoptée par cette voie peut être déférée au Conseil constitutionnel dans les conditions ordinaires.
Le risque est politique. Selon le décompte de NosParlementaires, 23 motions de censure ont été votées depuis octobre 2024 ; une seule a été adoptée, le 4 décembre 2024, par 328 voix. Les six motions de l'hiver 2026 ont plafonné à 269 voix, quand 288 étaient requises le 23 janvier. Le 17 septembre 2026, Sébastien Lecornu avait écarté le recours au 49.3 comme aux ordonnances (Public Sénat). Depuis le vote du 4 novembre, Public Sénat et L'Express présentent le 49.3 comme une option possible, sans citer de déclaration du Premier ministre.
Que permettent les ordonnances ?
L'alinéa 3 de l'article 47 de la Constitution dispose que, si le Parlement ne s'est pas prononcé dans un délai de 70 jours, les dispositions du projet peuvent être mises en vigueur par ordonnance. La procédure n'a jamais été utilisée. Son régime repose sur des interprétations, sur quatre points.
La condition. Le rejet du 4 novembre n'empêche pas, à lui seul, le recours aux ordonnances. Pour Émilien Quinart (JP blog, 5 novembre 2025) comme pour l'avocat Franck Boulin (Village de la Justice, mis à jour le 4 novembre 2026), un rejet en première lecture n'est qu'une étape de la navette. Un rejet en lecture définitive, en revanche, vaut prononcé du Parlement et exclut l'ordonnance. Quinart rappelle la position de Raymond Janot devant le Comité consultatif constitutionnel, le 31 juillet 1958 : « si le Parlement rejette le projet de budget, il est rejeté ; il n'est pas question de l'appliquer par ordonnance ».
Le contenu. Une note du secrétariat général du gouvernement de 2024, citée par Quinart, retient que « c'est bien le projet initial du Gouvernement et lui seul qui peut être mis en œuvre par la voie d'une ordonnance, donc sans amendement ». Public Sénat la présente comme l'interprétation dominante. Quinart la conteste : il s'appuie sur l'article 40 de la loi organique relative aux lois de finances (LOLF), qui vise, pour les délais intermédiaires, le texte modifié par les amendements votés et acceptés par le gouvernement. NosParlementaires écrit que la question « n'a jamais été tranchée ».
Le contrôle. L'ordonnance n'exige ni habilitation ni ratification. Sa nature juridique est discutée : acte administratif susceptible de recours devant le Conseil d'État selon Quinart, sans certitude ; compétence du Conseil constitutionnel incertaine selon les juristes cités par Public Sénat en janvier 2026. Une proposition de loi constitutionnelle examinée par la commission des lois du Sénat (rapport n° 418 de Muriel Jourda, 18 février 2026) prévoit un contrôle a priori du Conseil constitutionnel. Ce texte n'est pas en vigueur.
La responsabilité. L'ordonnance ne fait l'objet d'aucun vote. Une motion de censure spontanée (article 49.2) reste possible, rappelle NosParlementaires.
Le 11 octobre, le ministre de l'Économie, Roland Lescure, a déclaré : « Je préférerais éviter les ordonnances », en les décrivant comme la « glissière de sécurité de l'autoroute budgétaire ». Il a justifié cette réserve, selon l'AFP citée par France Épargne : « on n'a pas vraiment capacité à tenir compte du débat parlementaire ».
Et la loi spéciale ?
Si aucun budget n'est en vigueur au 1er janvier, l'article 45 de la LOLF permet de voter une loi spéciale. Elle est « en principe limitée à l'autorisation de percevoir les impôts », selon le rapport du Sénat précité, qui relève qu'elle a été étendue à l'emprunt en 2024 et en 2025 sur une base juridique « assez fragile ». Elle ne comporte aucune mesure nouvelle. Public Sénat situe le dépôt d'un éventuel projet de loi spéciale avant le 19 décembre.
Si le budget doit être ajusté à la dégradation économique, quelle voie le permet ?
Le PLF repose sur une hypothèse de croissance de 1,0 % en 2027, un déficit public de 5,0 % du PIB et une dette de 121,7 % du PIB. Le 1er octobre, le Haut Conseil des finances publiques a jugé cette prévision de croissance « optimiste au regard des dernières évolutions » (HCFP). En juin, la Banque de France prévoyait 0,9 % pour 2027, l'OCDE et Crédit Agricole 0,8 % (Crédit Agricole, 2 juillet). Dans son avis du 4 novembre sur la loi de fin de gestion, le HCFP retient un acquis de croissance de 0,3 % pour 2026 à l'issue du troisième trimestre (HCFP). Aucune prévision révisée pour 2027 n'a été publiée par le gouvernement à cette date.
Les trois voies se comparent sur trois critères.
La capacité d'ajustement. Par la voie parlementaire, le gouvernement peut déposer des amendements au Sénat, ou retenir un texte modifié lorsqu'il engage sa responsabilité au titre du 49.3. Par l'ordonnance, selon la lecture du secrétariat général du gouvernement, seul le projet du 1er octobre peut entrer en vigueur, avec ses hypothèses du 1er octobre. La loi spéciale ne comporte pas de budget ; l'ajustement est reporté à une loi de finances ultérieure.
La sécurité juridique. Le 49.3 et la loi spéciale ont été utilisés pour le budget 2026 ; leur régime est connu. L'ordonnance n'a pas de précédent ; son contenu, son juge et sa valeur juridique restent discutés.
L'exposition politique. Le 49.3 expose le gouvernement à une motion de censure, votée au plus tôt 48 heures après son dépôt. L'ordonnance ne donne lieu à aucun vote, mais n'exclut pas une censure spontanée. La loi spéciale requiert un vote des deux assemblées, obtenu en décembre 2024 et en décembre 2025.
Sur les deux premiers critères, les sources consultées placent la voie parlementaire devant l'ordonnance. Sur le troisième, l'ordre s'inverse. Dans toutes les hypothèses, une loi de finances rectificative peut être déposée en cours d'année 2027.
Le texte est au Sénat. Le vote solennel est fixé au 9 décembre.