par Élise Rochefort
Le 4 novembre 2026, le JDD a rapporté, d'après L'Infiltré, que des dirigeants de grandes entreprises recommanderaient à leurs collaborateurs de garder des espèces en réserve. Toutes les sources sont anonymes. Le même jour, au Paraguay, environ trois millions de clients d'Ueno Bank n'avaient plus accès à leurs comptes.
L'information a été publiée d'abord dans le sixième numéro de L'Infiltré, l'hebdomadaire d'investigation lancé fin septembre 2026 par Erik Tegnér, directeur de Frontières. Le JDD l'a reprise le 4 novembre à 15 h 44, en précisant la tenir de « nos confrères ». RT en français l'a relayée à 18 h 21, au conditionnel. Erik Tegnér l'a diffusée sur X. Ces trois relais remontent à une seule source. Le JDD et L'Infiltré ne sont pas indépendants l'un de l'autre : selon un entretien publié par le JDD le 6 septembre, Lagardère Média News, propriétaire du JDD, détient 25 % d'Artefakt, la société éditrice de Frontières.
Ce que rapporte l'article
Le JDD évoque « plusieurs dirigeants de grandes entreprises, notamment du CAC 40 ». Aucun n'est nommé, aucun nombre n'est donné. La citation du titre (« Je leur conseille de garder une réserve de liquide ») n'est pas celle du corps de l'article, où un dirigeant anonyme dit : « Je leur ai conseillé de garder une réserve de liquide, par précaution. » Selon l'article, certains recommanderaient une réserve « pour plusieurs mois ». Aucun montant n'est indiqué.
Trois autres propos sont cités sans nom. Le dirigeant d'une entreprise cotée redoute « une période où l'on rencontrerait des difficultés pour accéder à son argent ». Un fonctionnaire de Bercy constate qu'« une part croissante de nos moyens sert à payer les intérêts ». Un ancien ministre de l'Économie estime que « la prochaine équipe pourrait avoir à gérer une urgence avant même d'avoir engagé son programme ». Aucun document n'est produit.
Ce qui est prêté à Jacques Attali
Selon le JDD, Jacques Attali exprimerait « lors de dîners en ville » sa vive inquiétude face au risque d'une suspension des retraits bancaires. Le propos est rapporté de seconde main. Aucune trace n'en a été trouvée sur son site, dans ses entretiens récents ou sur ses comptes publics.
Ses déclarations publiques portent sur un autre mécanisme. Le 7 octobre, sur France 5, dans C dans l'air, il a évoqué la dette publique en ces termes, selon Putsch et 21News : « On est en train de passer le moment où c'est incontrôlable. » Il a mentionné l'hypothèse d'un « emprunt forcé », en ajoutant qu'il « se termine toujours par un impôt ». Un emprunt forcé consiste à imposer aux épargnants de prêter à l'État. Ce n'est ni un gel des comptes, ni une recommandation de garder des espèces.
Ce que permet le droit français
Deux régimes sont souvent confondus. Le premier vise l'assurance-vie. L'article L. 631-2-1 du code monétaire et financier, issu de la loi Sapin 2 du 9 décembre 2016, permet au Haut Conseil de stabilité financière (HCSF), sur proposition du gouverneur de la Banque de France, de limiter temporairement les rachats en cas de « menace grave et caractérisée ». La mesure est prise pour trois mois au plus, renouvelable, sans pouvoir dépasser six mois consécutifs pour les rachats. Elle concerne les assureurs, pas les comptes bancaires. Elle n'a jamais été activée. Le communiqué du HCSF du 9 juin 2026 décrit des assureurs « bien dotés en capital et en liquidités ».
Le second régime vise les banques, établissement par établissement. L'article L. 613-56-8 permet au collège de résolution de l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) de suspendre les paiements d'une banque défaillante ou en voie de l'être, au plus tard jusqu'à minuit le jour ouvrable suivant la publication de la décision. Les titulaires de dépôts garantis doivent conserver l'accès chaque jour à un « montant approprié ». Aucun texte consulté n'autorise un plafonnement général des retraits pour l'ensemble du système bancaire.
Les dépôts sont garantis par le Fonds de garantie des dépôts et de résolution à hauteur de 100 000 euros par déposant et par banque. Le Livret A, le LDDS et le LEP bénéficient d'un plafond propre de 100 000 euros. L'indemnisation intervient sous sept jours ouvrables. Les dépôts garantis sont exclus du renflouement interne prévu par la directive européenne de 2014 ; au-delà de 100 000 euros, ils y sont exposés. La loi ne plafonne pas les retraits d'espèces. Les limites sont fixées par la convention de compte, et la banque peut demander un délai pour une somme importante, selon service-public.fr. Les opérations en espèces qui dépassent 10 000 euros sur un mois sont transmises automatiquement à Tracfin.
Les éléments en présence
Plusieurs éléments vérifiables nourrissent l'inquiétude. Selon le JDD, qui cite le projet de loi de finances, la charge d'intérêts de la dette doit passer de 62,6 milliards d'euros en 2026 à 72,9 milliards en 2027. L'OAT à dix ans s'échangeait à 4,87 % le 4 novembre, contre 3,31 % pour le Bund allemand. Les recettes du budget 2027 n'étaient pas votées à cette date. Des économistes médiatiques recommandent publiquement de garder des espèces chez soi, comme Marc Touati, selon un site qui rapporte ses propos, qui conseille entre 1 000 et 2 000 euros.
D'autres éléments vont en sens inverse. L'information repose sur une source unique et anonyme, sans document. Le propos d'Attali est un ouï-dire. Aucune autorité n'a fait état de tensions de liquidité. Aucune ruée sur les guichets n'a été signalée en France. Au 5 novembre, ni la Banque de France, ni Bercy, ni la Fédération bancaire française, ni l'ACPR n'avaient réagi, et aucune cellule de vérification de la presse n'avait examiné l'information.
Le cas du Paraguay
Au Paraguay, le directoire de la Banque centrale (BCP) a voté le 2 novembre au soir l'ouverture d'une procédure de résolution d'Ueno Bank, la principale banque