Par Eric V.
Un écolier coûte 9 440 euros par an à la collectivité. S'il quitte l'école publique pour une école hors contrat, ses parents n'en revoient pas un centime et paient la nouvelle école de leur poche. Le 29 octobre, des députés ont voté le retrait de 9 milliards au privé sous contrat. 66 % des Français se disent favorables à l'inverse : que l'argent suive l'enfant.
9 440 euros. C'est, selon la note de la DEPP publiée le 29 septembre, la dépense moyenne consacrée en 2025 à un élève du premier degré. Un collégien coûte 10 580 euros, un lycéen de la voie générale 13 200. La dépense intérieure d'éducation atteint au total 199,2 milliards d'euros, un record.
Ces sommes sont attachées à une place dans un établissement, pas à un enfant. Une famille qui inscrit son fils dans une école publique les dépense sans les voir. Une famille qui l'inscrit dans le privé sous contrat bénéficie d'une partie, puisque l'État paie les enseignants, et règle le reste en frais de scolarité. Une famille qui choisit une école hors contrat, Montessori, bilingue ou confessionnelle, ne touche rien. Elle finance l'école publique par l'impôt, et l'école de son enfant par son salaire.
J'avoue un intérêt dans l'affaire : je suis l'un de ces parents. Je paie deux fois, et je le referais. Mais je sais aussi que ce choix est un luxe, et c'est précisément ce qui me gêne.
Le 29 octobre, en commission des finances de l'Assemblée, un amendement de La France insoumise a retiré 8,99 milliards d'euros au programme qui finance l'enseignement privé sous contrat, soit à peu près la totalité. Il concerne 2,1 millions d'élèves de l'enseignement catholique. Le vote a peu de chances de survivre au budget. Il dit dans quel sens penche une partie de l'Assemblée.
Or, dans l'autre sens, une idée gagne. Selon un sondage Ifop commandé par la Fondation pour l'école et publié en mai, 66 % des Français se déclarent favorables au chèque scolaire. Encore faut-il savoir ce qu'on approuve.
Ce que c'est, très exactement
L'idée a un auteur et une date. En 1955, l'économiste Milton Friedman publie « The Role of Government in Education ». Il y distingue deux choses que la France confond depuis deux siècles : financer l'instruction et la dispenser. L'État peut payer l'école, écrit-il en substance, sans la gérer lui-même, en remettant aux familles des fonds qu'elles dépenseront dans l'établissement de leur choix, public ou privé, à condition qu'il soit agréé.
Le mécanisme tient en une ligne : l'argent public suit l'enfant au lieu de nourrir la structure, c'est-à-dire l'établissement d'enseignement. Chaque famille reçoit, pour chaque enfant, un droit de tirage égal à tout ou partie de ce que coûte un élève. Elle le remet à l'école qu'elle choisit. L'école vit du nombre d'élèves qui la choisissent.
Les variantes comptent autant que le principe, et ce sont elles qui feront le tri tout à l'heure. Le chèque peut être universel ou réservé aux familles modestes. Il peut couvrir tout le coût d'un élève ou une partie. L'école peut ou non réclamer un complément aux parents. Elle peut ou non choisir ses élèves. Elle peut ou non distribuer des bénéfices. Elle peut ou non noter elle-même ses élèves sans contrôle extérieur. Ce sont ces six curseurs qui distinguent les expériences étrangères.
Son premier effet est simple à énoncer : il solvabilise. Aujourd'hui, la liberté d'enseignement, garantie en droit, n'est réelle que pour les familles qui peuvent payer deux fois. Avec un chèque, une caissière de Roubaix qui veut une pédagogie différente pour son fils dispose du même pouvoir de choix qu'un notaire de Neuilly.
Ce que la Suède a appris en trente ans
Les adversaires du chèque citent la Suède, et ils ont raison de la citer. Ils ont tort sur ce qu'elle prouve.
En 1992, Stockholm ouvre l'enseignement aux écoles indépendantes, les friskolor, financées par un chèque par élève. Elles peuvent appartenir à des entreprises à but lucratif et verser des dividendes. Depuis 1997, elles ne peuvent plus réclamer de frais aux parents. En 2016-2017, elles scolarisaient 15 % des écoliers et 26 % des lycéens, et des sociétés commerciales en accueillaient les trois quarts, selon l'étude de Johan Wennström publiée en 2020 par l'Institut de recherche en économie industrielle, un institut de Stockholm proche des milieux d'affaires.
Le même travail documente le revers. Les résultats suédois au classement PISA de l'OCDE ont baissé dans les trois matières à chaque édition depuis 2000, jusqu'à passer sous la moyenne en 2012, pendant que les notes scolaires montaient. Ce n'est pas un paradoxe. En Suède, ce sont les professeurs de l'établissement qui notent les élèves, y compris aux épreuves nationales. Une école qui ne peut pas augmenter ses tarifs n'attire des familles qu'en offrant autre chose : un ordinateur, des leçons de conduite, ou de meilleures notes. Certaines ont choisi les notes.
Le gouvernement suédois de droite en a tiré les conséquences. Le projet de loi signé le 25 juin 2026 par le Premier ministre Ulf Kristersson interdit pendant cinq ans tout versement de bénéfices aux écoles nouvellement créées, renforce le contrôle des propriétaires, et cite une étude officielle : à notes égales, les bacheliers des lycées indépendants réussissent moins bien à l'université que ceux des lycées municipaux.
Wennström ne conclut pas que le marché a échoué. Il conclut que les règles étaient mal faites : on a mis les écoles en concurrence en leur laissant fabriquer elles-mêmes la mesure sur laquelle on les jugeait.
Le Chili, ou le chèque qui trie
En 1981, le Chili d'Augusto Pinochet instaure un chèque scolaire national, sur le conseil d'économistes formés à Chicago. Les écoles privées subventionnées peuvent sélectionner leurs élèves. Elles pourront ensuite réclamer un complément aux familles. La part des élèves scolarisés dans le public tombe de 78 % à 50 %, et les familles aisées et modestes se répartissent dans des écoles différentes. Les résultats, eux, ne progressent pas.
Le 29 mai 2015, la présidente Michelle Bachelet promulgue la loi d'inclusion scolaire : fin du profit, fin du complément payé par les parents, fin de la sélection dans les écoles qui reçoivent de l'argent public, et tirage au sort quand les candidats dépassent les places. Le chèque chilien n'a pas été supprimé. Il a été corrigé sur les deux curseurs qui en faisaient une prime au tri.
Les États-Unis, ou le chèque qui arrive trop tard
L'Arizona a rendu en 2022 son compte d'épargne éducation accessible à toutes les familles. Le coût atteint aujourd'hui près d'un milliard de dollars par an. Selon les données de l'État, plus de 70 % des bénéficiaires étaient déjà scolarisés dans le privé ou instruits en famille. 18 % seulement venaient d'une école publique. Le chèque a d'abord remboursé ceux qui payaient déjà.
En Louisiane, l'expérience a été plus brutale. Deux études fondées sur un tirage au sort, l'une du National Bureau of Economic Research, l'autre de l'université de l'Arkansas, ont mesuré qu'un élève situé au milieu du classement en mathématiques tombait au 34e centile après un an dans une école privée financée par un chèque. L'économiste Mark Dynarski avance une explication : les écoles publiques américaines, soumises à des évaluations contraignantes depuis 2002, avaient progressé plus vite que les écoles privées, qui y échappaient.
Je n'en tire pas que le privé est moins bon. J'en tire que le chèque ne rend pas bonne une mauvaise école. Il donne aux parents le moyen d'en sortir, à condition qu'ils sachent qu'elle est mauvaise.
Les Pays-Bas, ou le chèque qui marche
Le contre-exemple est à deux heures de Paris. Depuis 1917, l'article 23 de la Constitution néerlandaise impose à l'État de financer à égalité les écoles publiques et les écoles privées, confessionnelles ou fondées sur un projet pédagogique. L'argent suit le nombre d'élèves. Dans le primaire, un tiers seulement des écoliers fréquentent une école non confessionnelle ; un tiers est dans une école catholique, un quart dans une école protestante.
Les écoles y sont libres de leur pédagogie et de leur identité. Elles ne le sont pas de leur évaluation : le secondaire néerlandais s'achève par un examen central, commun à toutes les écoles, que l'établissement ne fabrique pas seul. Stockholm n'avait rien de tel.
Ce n'est pas nouveau, c'est très français
La France a déjà fait deux fois la moitié du chemin. Le 31 décembre 1959, la loi Debré, défendue par le Premier ministre devant l'Assemblée le 23 décembre, crée le contrat d'association : l'État paie les maîtres du privé, qui enseignent les programmes publics. Le 24 juin 1984, jusqu'à plus d'un million de personnes défilent à Paris contre le projet Savary qui voulait intégrer ces écoles dans un grand service public unifié. Le texte est retiré en juillet, Alain Savary puis Pierre Mauroy démissionnent.
Depuis, l'architecture n'a pas bougé. Le privé sous contrat est financé par des postes d'enseignants attribués par l'État, et non par élève. Une école qui attire des familles ne reçoit pas automatiquement un enseignant de plus. Une école publique qui en perd ne perd pas automatiquement un poste.
Les conditions d'un chèque qui libère
Les exemples étrangers ne condamnent pas le chèque. Ils disent à quelles conditions il fonctionne, et la France en remplit déjà plusieurs.
Une mesure extérieure aux écoles. Les épreuves écrites du brevet et du baccalauréat sont corrigées par d'autres que les professeurs de l'élève. C'est ce qui a manqué à la Suède. Mais depuis la réforme du lycée, le contrôle continu compte pour 40 % de la note du baccalauréat, et il est calculé à partir des bulletins de l'établissement. Un chèque instauré sur cette base ouvrirait la porte suédoise.
Pas de prime au tri. Si une école financée par le chèque peut choisir ses élèves et réclamer un complément, elle accueillera ceux qui paient le complément. Le Chili a mis trente-quatre ans à le corriger.
Commencer par ceux qui n'ont pas le choix. Un chèque universel lancé d'un coup rembourse d'abord ceux qui paient déjà, comme en Arizona. Un chèque qui commence par les familles modestes, ou par les enfants qui quittent l'école publique, coûte moins et libère davantage.
Laisser une porte hors du chèque. L'école qui accepte le chèque accepte des règles. Celle qui veut rester libre de ses programmes doit pouvoir le refuser et vivre de ses frais, comme aujourd'hui. Le chèque ne doit pas devenir le nouveau contrat d'association, avec ses quotas et ses inspections, sous un autre nom.
Le lecteur favorable au chèque, et j'en suis, doit regarder en face ce que cela implique pour lui. On ne peut pas réclamer l'argent public pour l'école de ses enfants et refuser que cette école passe les mêmes examens que les autres. On ne peut pas non plus défendre la liberté de choix et se satisfaire qu'elle reste, comme aujourd'hui, le privilège de ceux qui ont les moyens de payer deux fois.
Dernier mot
En France, un écolier coûte 9 440 euros par an, et ses parents n'ont aucun mot à dire sur l'endroit où ils sont dépensés. Le 29 octobre, une commission de l'Assemblée a voté le retrait de 9 milliards aux écoles qu'ils choisissent quand ils le peuvent. La Suède, le Chili et l'Arizona montrent ce que coûte un chèque mal réglé ; les Pays-Bas, depuis 1917, ce que permet un chèque bien réglé. La question n'est plus de savoir si l'argent doit suivre l'enfant. Elle est de savoir si l'on aura le courage de lui imposer un examen que l'école ne corrige pas elle-même, et de commencer par les familles qui, aujourd'hui, ne peuvent pas payer deux fois.