Pourquoi Mélenchon pourrait battre Marine Le Pen

Pourquoi Mélenchon pourrait battre Marine Le Pen

Lula était 2e au premier tour et a gagné. Mélenchon : 18 %, 3,3 M d'abonnés TikTok contre 1,7 M, 1 069 mesures. Trois raisons pour une remontada en 2027.

8 min de lecture

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par Eric V.

Le 4 octobre, Lula obtenait 45,16 % au premier tour, deux points derrière Flávio Bolsonaro. Le 25 octobre, il était élu avec 51,79 %. Jean-Luc Mélenchon est à 18 % et compte 3,3 millions d'abonnés sur TikTok, contre 1,7 million pour Marine Le Pen. Et il entre en campagne avec un programme de 1 069 mesures.

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Le dimanche 25 octobre, le Brésil a fait une chose qu'il n'avait jamais faite. Trois semaines plus tôt, au premier tour, Flávio Bolsonaro avait obtenu 47,03 % des voix, Lula 45,16 %. Au second, Lula l'a emporté avec 51,79 %. Depuis le retour de l'élection directe en 1989, le candidat arrivé en tête au premier tour avait toujours gagné. CNN Brasil a parlé de la « première remontada au second tour de l'histoire ».

La France n'en est pas là, et il faut le dire d'emblée. Selon l'Ifop pour LCI, interrogé du 27 au 29 octobre, Marine Le Pen recueille entre 35 et 37 % des intentions de vote au premier tour, Jean-Luc Mélenchon entre 17,5 et 18 %. Au second tour, la moyenne des enquêtes donne 68 % contre 32 %. Marine Le Pen, condamnée en appel le 7 juillet, demeure éligible tant que la Cour de cassation n'a pas statué. Mélenchon est l'outsider. Lula ne comptait que deux points de retard, lui en a trente-six.

Je soutiens pourtant que sa campagne n'en est qu'à ses débuts, et que trois raisons lui ouvrent un chemin. Il tient la jeunesse et les écrans. Il sera, le soir du débat, le meilleur tribun des deux. Et surtout il dispose de ce qui manque au Rassemblement national : une doctrine.

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Les lycées, puis les écrans

Le mouvement est parti à la mi-septembre d'un lycée de Créteil. Le 5 octobre, plus de 400 établissements étaient perturbés, et Public Sénat parlait du « plus massif mouvement lycéen spontané depuis 1990 ». Le même jour, devant les étudiants d'HEC, Mélenchon lançait : « Aucune société ne peut se fâcher avec sa jeunesse. » Il précisait que ce n'était pas LFI qui récupérait le mouvement, mais le mouvement qui récupérait LFI. La formule est habile ; elle est aussi, à le bien regarder, assez exacte. Selon l'Ifop, les 6 et 7 octobre, 74 % des 18-24 ans soutenaient la mobilisation.

Pendant ces semaines, Mélenchon a gagné deux à trois points. Début septembre, Ipsos et Harris le mesuraient entre 15,5 et 17 %. En octobre, les enquêtes le placent entre 16 et 20 %, et Cluster17 l'a même mesuré à 20,5 % le 15 octobre. Je ne prétends pas que la rue explique tout : Cluster17 écrit que son enquête ne permet pas d'attribuer ces évolutions « à un événement précis », et Marine Le Pen a profité elle aussi de la colère, selon Odoxa. Mais chez les 18-24 ans, l'Ifop le donne autour de 40 %, contre 30 % pour elle. La génération qui bloquait les lycées en octobre votera pour la première fois en avril.

Elle s'informe ailleurs que ses parents, et c'est là que l'écart devient spectaculaire. Mélenchon compte 3,3 millions d'abonnés sur TikTok contre 1,7 million pour Marine Le Pen, 1,31 million sur YouTube contre 224 000, et 1,23 million sur Instagram contre 917 000. Elle ne le devance que sur X et sur Facebook, les deux réseaux où l'on vieillit. En septembre, selon une étude citée par Sud Radio, il totalisait 60 % de mentions de plus qu'elle, et 2,1 millions de « j'aime » sur TikTok contre 790 000.

Un sondage photographie une opinion. Un réseau mesure une énergie. Et l'énergie précède presque toujours l'opinion de quelques mois.

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Le soir du débat

Le second tour d'une présidentielle française se joue, plus qu'on ne l'avoue, en deux heures et demie de télévision. Marine Le Pen en a fait deux fois l'expérience. Le 3 mai 2017, au sortir de son débat contre Emmanuel Macron, 63 % des téléspectateurs interrogés par Elabe jugeaient Macron le plus convaincant, contre 34 % pour elle, et jusque dans son camp on raillait ses imprécisions. Le 20 avril 2022, mieux préparée, elle a fait mieux : 39 % contre 59 %. Elle a perdu les deux fois.

Mélenchon, lui, est un animal de plateau. Le 4 avril 2017, dans le débat à onze candidats de BFMTV, il est sorti premier avec 25 %, devant Macron à 21 % et loin devant Marine Le Pen à 11 %. Il a la mémoire des chiffres, le sens de la formule, le goût de la colère froide. Il lui manque la sympathie, et je ne suis pas sûr que cela pèse lourd un soir de débat. Un débat ne se gagne pas par la sympathie. Il se gagne en ayant réponse à tout.

On dira que trente-six points ne se rattrapent pas en une soirée, et ce sera juste. Le Brésil ne prouve pas qu'un écart de cette taille s'efface. Il prouve que l'ordre d'arrivée du premier tour n'est pas un destin, ce que la France, habituée depuis 2002 à voir le second tour joué d'avance contre le Front national, a oublié. Le vrai verrou de Mélenchon n'est pas l'écart, c'est le rejet : 69 % des Français le rejettent, selon Cluster17. Le débat peut faire sauter ce verrou à une condition : que l'élection cesse d'être un référendum sur la personne de Mélenchon et devienne une confrontation entre deux projets. C'est là qu'intervient la troisième raison, la plus sérieuse.

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Une idéologie mince contre une idéologie épaisse

Le politologue néerlandais Cas Mudde a donné en 2004 la définition du populisme qui fait aujourd'hui référence. C'est, écrit-il, « une idéologie qui considère que la société est en définitive séparée en deux groupes homogènes et antagonistes, le peuple pur contre l'élite corrompue », et qui veut que la politique exprime la volonté générale. Mudde ajoute que cette idéologie est « mince » : elle a un noyau restreint et ne tient debout qu'adossée à une autre, plus complète, socialisme, nationalisme ou libéralisme. Il range d'ailleurs Mélenchon parmi les populistes de gauche, et Marine Le Pen parmi la droite radicale populiste, qu'il définit par le nativisme, l'autoritarisme et le populisme.

Tout se joue donc sur l'idéologie à laquelle chacun adosse son populisme, et c'est là que les deux candidats divergent. Ce que je vais dire maintenant est ma lecture, pas celle de Mudde. Chez Mélenchon, le populisme est le vêtement d'une doctrine ancienne, épaisse, qui vient du marxisme. L'homme l'a apprise dans sa forme la plus disciplinée, à l'Organisation communiste internationaliste, de 1972 à 1976, sous le pseudonyme de Santerre. Il en a gardé la méthode léniniste : une organisation centralisée, une ligne, un programme qui répond à tout. La cinquième édition de L'Avenir en commun paraît le 6 novembre, 1 069 mesures, dont 238 nouvelles. Elle sera présentée le lendemain au Bourget. On peut détester chacune de ces mesures, et je les déteste presque toutes. On ne peut pas dire qu'elles se contredisent.

Le Rassemblement national, lui, adosse son populisme à une identité, pas à une économie, et son programme économique bouge au gré des saisons. En avril 2019, il a abandonné la sortie de l'euro, au motif, disait Nicolas Bay, qu'« on n'est pas dogmatique ». En juin 2024, l'abrogation de la réforme des retraites a été subordonnée à un audit et la baisse de TVA réservée aux cas de « forte inflation ». En juin 2026 encore, Jordan Bardella laissait entendre qu'on pourrait relever l'âge légal pendant que Marine Le Pen défendait les 62 ans, selon Public Sénat. J'imagine que ces virages ont rapporté des voix. Ils ont aussi vidé le parti de toute réponse stable.

Ce que cela change le soir du débat est simple. À chaque question, Mélenchon déroulera une chaîne cohérente : la cause, le coupable, la mesure, le financement, même si le financement est faux. Marine Le Pen répondra par un ennemi à désigner et un chiffre à recalculer. En 2017, sur l'euro, elle s'était perdue devant un adversaire qui connaissait mieux son programme qu'elle. Face à un homme qui a passé cinquante ans à construire le sien, la faiblesse sera plus visible encore. Une idéologie mince suffit à remplir une salle de meeting. Elle ne suffit pas pour tenir deux heures face à quelqu'un qui a une réponse à chaque question.

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Dernier mot

J'ai écrit ici, le 15 octobre, que Mélenchon effondrerait la France plus vite que Marine Le Pen, en quelques semaines, par la peur des créanciers. Je n'en retire pas un mot. Mais qu'une victoire coûte cher ne la rend pas impossible, et l'avoir confondu est l'erreur favorite de la droite française depuis vingt ans.

Qui, de Le Pen ou de Mélenchon, effondrera la France le plus vite ?
Le Pen ou Mélenchon : lequel provoquerait le plus vite une crise financière en France ? La peur du marché contre la déception du premier budget.

Car la vraie question ne s'adresse pas aux insoumis. Elle s'adresse à ceux qui se croient protégés de Mélenchon par la seule existence de Marine Le Pen. Ils ont laissé un parti sans doctrine économique porter seul le rôle de dernier rempart, sans lui fournir ni idées, ni chiffres, ni contradicteurs. Le libéral qui vote RN « pour faire barrage » délègue à d'autres le travail de penser, et c'est précisément ce que Mélenchon n'a jamais fait.

Le soir du débat de l'entre-deux-tours, en avril 2027, l'un des deux candidats aura un programme de 1 069 mesures et cinquante ans de doctrine. L'autre aura un ennemi et trois versions de sa réforme des retraites. Si le Brésil a montré que l'ordre du premier tour n'est pas un destin, la France pourrait montrer qu'un programme cohérent bat un programme flottant, même quand il est faux.


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