par Eric V.
Huit cent mille personnes à la Concorde samedi ; 22 % des Français qui disaient, en février, faire confiance à la politique. Entre ces deux chiffres tient la leçon du voyage de Léon XIV : les Français ne manquent pas de pouvoir. Ils manquent d'autorité.
Huit cent mille. C'est le chiffre que le Vatican a retenu, sur la foi des autorités locales, pour la messe célébrée samedi par Léon XIV entre la place de la Concorde et l'Arc de triomphe. Benoît XVI avait réuni 260 000 fidèles aux Invalides en 2008. Il faut y ajouter les 80 000 jeunes du Stade de France, qui ont clos leur veillée par un Salve Regina, et les 150 000 pèlerins de Lourdes, dont près de 7 000 malades. En quatre jours, un pays réputé déchristianisé a produit des foules qu'aucun parti ne sait plus réunir.
Il serait commode d'y voir le retour de la France catholique. Ce serait faux, et d'autres chiffres le disent aussi nettement que ceux de la Concorde. En février, un sondage Ifop pour l'ADMD créditait de 84 % d'approbation la loi sur l'aide à mourir, définitivement adoptée le 15 juillet, que ce même pape est venu dénoncer à l'Élysée comme « l'offre d'une mort programmée ». Les Français ne sont donc pas venus chercher un accord. On ne traverse pas Paris à pied pour se faire donner raison, ni pour se faire donner tort. Ils sont venus chercher autre chose, et je suppose que beaucoup auraient du mal à dire quoi.
Le décor, lui, se lit sans peine. 90 % des Français jugent leur pays en déclin, record depuis que l'enquête Fractures françaises existe. 22 % seulement font confiance à la politique, contre 40 % en Italie, 44 % au Royaume-Uni et 45 % en Allemagne. Un peuple qui ne croit plus ses gouvernants et qui se presse autour d'un homme qui ne gouverne rien : voilà le fait. Il trahit trois manques, et le voyage les a rendus visibles.



L'espérance, ou la seule offre qui ne promet rien
Relisons ce que le pape a dit, puisque c'est à cela qu'on a répondu. À Lourdes : « Vous ne repartirez pas de Lourdes comme vous y êtes arrivés : vous repartirez en missionnaires de l'espérance ! » Le soir, aux flambeaux : « Que cette lumière que nous tenons ce soir ne s'éteigne jamais dans nos vies ». Et cette phrase sèche, presque brutale : « C'est aujourd'hui, pas demain, qu'il faut se convertir. »
Il n'y a là-dedans ni chiffre, ni échéance, ni plan pluriannuel. Rien qui ressemble à une promesse. La même semaine, le gouvernement prépare un budget à 54 milliards d'économies que son auteur présente lui-même comme « réversible ». La politique vend des promesses à la tonne et les reprend au kilo. Le pape n'en a vendu aucune, et c'est lui qu'on est venu écouter.
Faut dire que les Français ont perdu l'optimisme, et c'est précisément pour cela que l'espérance leur manque. On confond les deux. L'optimisme porte sur les choses : il prévoit qu'elles iront mieux, et les chiffres du déclin l'ont tué. L'espérance porte sur la personne : elle tient debout quand les choses vont mal.
L'optimisme est un pronostic. L'espérance est une tenue.
Il y a une raison française à cette pénurie. Pendant soixante-dix ans, l'État s'est fait le fournisseur exclusif de l'avenir : la retraite garantie, la santé gratuite, l'école qui promettait l'ascension, le budget qui promettait la croissance. Une nation qui a confié son lendemain à la loi de finances découvre aujourd'hui que la loi de finances ne peut plus rien promettre. L'espérance revient alors là où elle était avant l'État-providence : dans des personnes. Les 13 234 adultes baptisés à Pâques, trois fois plus qu'en 2016, les 18-25 ans en tête, ne sont pas des nostalgiques. Ce sont des enfants à qui l'on n'a rien transmis, et qui vont chercher ailleurs que dans l'État ce que l'État ne sait plus donner.
L'unité sans uniforme
La deuxième chose qu'on a vue, c'est un pays assemblé. Le vendredi, une déambulation du boulevard Montparnasse à la place Saint-Michel, ouverte à tous. Le samedi matin, la Maison Bakhita, où le pape a rappelé que « les pauvres ne sont pas une catégorie sociologique ». Le dimanche, les malades au premier rang de Lourdes. Aujourd'hui, à Metz, une rencontre interreligieuse. Des jeunes, des malades, des clercs, des migrants, des curieux : la foule la plus bigarrée que la France ait montrée d'elle-même depuis longtemps.
Cette unité n'est pas une unité d'opinion, puisque la majorité désapprouve le pape sur la fin de vie. Ce n'est pas davantage une unité de programme. C'est une unité de présence : des gens qui se tiennent au même endroit sans avoir à penser la même chose. Notre vie politique ne sait produire que l'inverse, des camps qui pensent chacun la même chose et ne se tiennent plus jamais au même endroit.
Le baromètre du CEVIPOF dit d'ailleurs où les Français cherchent cette unité-là. Ils accordent leur confiance aux artisans (84 %), aux PME, à ce qui est proche et tangible, et 70 % réclament des conventions citoyennes pour débattre des sujets de société. Ils ne demandent pas qu'on les unifie d'en haut : ils demandent à décider ensemble, de près. C'est exactement ce que nos institutions leur refusent, avec une Constitution qui concentre tout et des budgets adoptés sans vote. À l'UNESCO, le pape a opposé l'unité imposée de Babel à celle de la Pentecôte, où chacun entend « dans sa propre langue ». Thibault de Varenne en tire aujourd'hui les conséquences pour l'Europe. Pour la France, la leçon tient en une ligne.
On n'unit pas un peuple en le mettant en rang. On l'unit en le laissant venir.
Auctoritas
Reste le troisième manque, le plus profond. Dans le récit de ses propres actes, Auguste écrit qu'il a surpassé tous les autres par l'auctoritas, sans avoir eu plus de potestas que ses collègues magistrats. Les Romains distinguaient ce que nous avons oublié de distinguer : le pouvoir de contraindre, et le crédit d'une parole qu'on suit sans y être obligé.
Léon XIV n'a en France ni armée, ni impôt, ni police, ni électeurs. Il est pourtant venu dire au président de la République, dans son palais, quatre désaccords : sur la fin de vie, sur la gestation pour autrui, sur la dissuasion nucléaire, et sur la laïcité, qui, a-t-il dit, « ne consiste pas à exclure la religion de l'espace public ». Il a demandé aux évêques la « plus grande vigilance » contre les abus. Et il a été écouté par des foules qui, sur plusieurs de ces points, ne partagent pas son avis. C'est la définition même de l'autorité : une parole qui ne dépend pas du vote de ceux qui l'écoutent, et qu'on écoute pour cette raison.
Notre État est le négatif exact de cette figure. Il a toute la potestas : il légifère sur la mort, sur l'école, sur les factures des artisans, sur ce qu'on peut dire en ligne. Il n'a plus l'auctoritas : 22 % de confiance. Et parce qu'il n'est plus cru, il contraint davantage. Un pouvoir qu'on n'écoute plus gouverne par la règle, faute de pouvoir gouverner par la confiance ; chaque norme nouvelle est l'aveu d'un crédit perdu.
Quand l'autorité s'en va, le pouvoir s'installe dans les meubles.
On objectera, et l'objection est lourde, que l'Église est mal placée pour incarner l'autorité morale. Le rapport Sauvé a estimé en 2021 à 330 000 le nombre de mineurs victimes d'abus dans l'Église de France depuis 1950. On ajoutera que 800 000 personnes ne font pas un peuple, et qu'une messe sur la Concorde ne remplit pas les églises le dimanche. Tout cela est vrai. Mais cela confirme la thèse au lieu de l'affaiblir. L'autorité qu'on a vue ces quatre jours n'était pas celle d'une institution, que ses fautes ont ruinée ; c'était celle d'un homme qui parle sans rien briguer, dans une Église contrainte de reconnaître ses crimes avant de reparler. Quant au nombre, le pape n'a pas créé le besoin : les 90 % du déclin et les 22 % de confiance le mesuraient avant lui. Il l'a seulement rendu visible, par contraste.
En août, j'écrivais ici que les Français attendaient un sauveur : trois sur quatre réclamaient « un vrai chef », quatre sur dix un homme fort dispensé du Parlement. Léon XIV est-il la réponse à cette attente ? Il en est le contraire. Le sauveur réclame la potestas pour agir à notre place ; l'autorité ne réclame rien et nous laisse responsables. Je me demande si ces foules n'ont pas découvert, samedi, qu'on pouvait suivre quelqu'un qui ne commande personne. Ce serait le meilleur remède à la tentation de l'homme fort. Le pouvoir, lui, a fini par se déplacer : absent de toutes les messes, Emmanuel Macron devait assister à la dernière, à Metz.
Dernier mot
Le voyage n'a rien résolu, et il n'avait pas à le faire. Il a mis au jour un besoin que la politique ne sait plus combler, et qu'elle va chercher à capter d'ici 2027. Il faut donc dire nettement ce qu'on en fait.
D'abord, ne rien demander de ce besoin à l'État. Un État qui prétend incarner l'autorité morale, sur la mort, l'école ou la conscience, n'ajoute pas un gramme d'auctoritas : il étend sa potestas en la déguisant. Plus il légifère sur le bien, moins il est cru.
Ensuite, se méfier de quiconque proposera, en 2027, de remplir ce vide par la force. Le besoin que Léon XIV a révélé n'est pas une demande de maître. Le candidat qui le confondra avec un appel à l'homme fort aura mal lu la Concorde.
Enfin, rebâtir l'autorité là où elle naît : dans la parole tenue, le métier bien fait, la commune, l'association, la paroisse, la famille. Les Français font confiance à leurs artisans à 84 % pour une raison simple : l'artisan répond de ce qu'il fait. C'est de là que repartira toute autorité, pas d'un ministère.
Et le lecteur ne s'en tirera pas à si bon compte. Huit cent mille personnes à la Concorde, samedi. Combien, dans une semaine, auront tenu une promesse coûteuse, pris une responsabilité locale, cessé d'attendre ? L'espérance ne se regarde pas à la télévision. On ne délègue pas son espérance à un visiteur de quatre jours.
Le pape repart ce soir de Metz. L'autorité ne se décrète pas, et elle ne s'importe pas davantage : elle se regagne, parole tenue après parole tenue. C'est le seul programme qui ne dépende pas de l'élection de 2027.


