La caste existe-t-elle ? ou la France mise sous séquestre

La caste existe-t-elle ? ou la France mise sous séquestre

La caste n'est ni une classe ni un complot : un habitus et une fermeture. Épisode 1 de notre série — définition, généalogie, et la France mise sous séquestre.


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Série « Théorie de la caste » — épisode 1. Signé Eric V.

Un agriculteur propose 25 000 litres d'eau à un feu qui dévore 42 000 hectares. On lui répond non. Ce refus n'est ni un accident ni un complot : c'est le geste réflexe d'un ensemble social que ce journal nomme la caste depuis des années. Premier épisode d'une série pour définir le mot — avant qu'on nous le vole tout à fait.

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Il y a, quelque part entre Libourne et le front de flammes qui mange depuis un mois la forêt girondine, une citerne agricole de 25 000 litres qui n'aurait jamais dû se trouver là. Son propriétaire, un céréalier que la presse prénomme Christophe, brûle cinq cents euros de gazole par jour pour la remplir, la tracter, la vider aux pieds des pompiers. Personne ne le lui a demandé. Personne ne le remboursera — la chambre d'agriculture le lui a signifié sans détour : vous avez pris la décision d'y aller, vous vous débrouillez. Et quand il a prévenu l'administration qu'il était prêt à venir, avec ses voisins, leurs tonnes à eau, leurs déchaumeuses et leur connaissance du moindre chemin de sable, la réponse fut d'une simplicité minérale. Non !

Ce non mérite qu'on s'y arrête, car il n'a pas d'auteur. Aucun décret ne l'a prononcé — les arrêtés d'interdiction pris par la préfète de la Gironde visent les colonies de vacances, pas les citernes. Aucun fonctionnaire ne le revendique — les communiqués officiels remercient au contraire « l'engagement exceptionnel de l'ensemble des acteurs mobilisés ». Le non a été prononcé quand même, au téléphone, dans les marges, par le simple jeu des cadres coordonnés, des formulaires de recensement et des signalements préalables — avant que l'ampleur du désastre n'oblige tout le monde à reconnaître ce soutien comme « indispensable ». C'est précisément parce que ce "non !" n'est le fait de personne qu'il faut donner un nom à ce qui l'a prononcé. Ce nom, que Le Courrier des Stratèges emploie depuis longtemps et qu'on commence à nous emprunter beaucoup, est la caste. Il est temps d'en donner la théorie. Cette série s'y emploie, épisode après épisode. Commençons par le commencement : de quoi parle-t-on ?

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Ce que la caste n'est pas

Débarrassons-nous d'abord des contrefaçons, car le mot est devenu un juron commode et les jurons ne pensent pas.

La caste n'est pas « tous pourris ». Le céréalier girondin n'a rencontré, je suppose, que des fonctionnaires sincères, courtois, convaincus de bien faire — et c'est justement ce qui doit nous inquiéter. Une théorie de la caste qui aurait besoin de la corruption individuelle pour fonctionner ne serait pas une théorie : ce serait une consolation.

La caste n'est pas davantage un complot. Il n'existe ni salon enfumé, ni réunion secrète, ni main invisible malveillante où se déciderait le refus des citernes. Ceux qui ont besoin d'un comité occulte pour expliquer le monde avouent seulement qu'ils n'ont pas compris comment un ordre peut naître sans être décidé. Nous y reviendrons — c'est le cœur du sujet.

La caste, enfin et surtout, n'est pas une classe sociale. C'est ici que la théorie commence. La classe, au sens que Marx lui a donné, se définit par la position objective dans les rapports de production : on possède le capital ou on vend son travail. Or regardez notre objet : le préfet, l'éditorialiste de plateau, le dirigeant du CAC 40, le permanent syndical, le haut magistrat, le président d'agence sanitaire. Ni leurs revenus, ni leurs patrimoines, ni leurs rapports à la production ne coïncident. Sociologiquement, c'est un bric-à-brac. Et pourtant chacun sent — et l'expérience vérifie — que ces gens-là se comprennent à demi-mot, se cooptent, se recasent, se soutiennent au bon moment, se retrouvent. Ce qui les unit n'est pas ce qu'ils possèdent. C'est ce qu'ils sont devenus.

Ce qu'elle est : un habitus et une fermeture

Le détour utile, pour une fois, ne passe ni par Paris ni par Vienne, mais par Heidelberg. Max Weber, dans Économie et société, distingue soigneusement la classe — position sur un marché — du groupe de statut, le Stand : un ensemble d'hommes unis par un style de vie partagé, un honneur commun, des codes de reconnaissance mutuelle. Et il ajoute ceci, qui est notre pierre d'angle : quand un groupe de statut verrouille ses frontières — quand on n'y entre plus que par cooptation et qu'on n'en sort plus que par scandale —, il devient une caste. La caste est un groupe de statut qui a réussi sa fermeture.

Voici donc la définition que cette série défendra : la caste est un ensemble sociologiquement hétéroclite dont les membres partagent un même habitus et se reproduisent par cooptation. L'habitus — le mot est de Bourdieu, qui décrivit mieux que personne cette noblesse d'État sans oser la nommer caste — désigne ce système de dispositions incorporées qui fait qu'on réagit d'instinct comme réagissent les siens : mêmes évidences, mêmes prudences, mêmes réflexes devant l'imprévu. La fermeture, elle, opère par des mécanismes parfaitement visibles et parfaitement légaux : concours dont la préparation coûte une jeunesse, grandes écoles endogames, pantouflage et rétro-pantouflage, jurys qui se recrutent eux-mêmes. La caste est formellement ouverte — n'importe qui peut, en droit, la rejoindre — et réellement fermée : le prix d'entrée n'est pas un diplôme, c'est une seconde nature. On ne paie pas en argent. On paie en soi-même.

D'où le test pratique, que chacun peut appliquer : devant un événement imprévu — un feu, une crise, une citerne qui se présente sans formulaire —, les membres d'une caste réagissent de la même manière sans s'être concertés. Le non girondin n'a pas eu besoin d'être décidé. Il était déjà là, déposé dans les dispositions de chacun, attendant son heure comme une graine attend la pluie.

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L'ordre spontané de la capture

Reste la question qui fâche, et qui distingue cette théorie de toutes les démonologies : d'où vient la caste ? Et c'est ici qu'il faut oser un paradoxe que les lecteurs de Hayek savoureront. La caste est elle-même un ordre spontané. Personne ne l'a conçue. Elle a émergé, comme émergent les langues, les marchés et les sentiers — par l'agrégation de millions de comportements individuels qui ne visaient rien de tel. Elle est, si l'on veut, l'ordre spontané de la capture : le résultat non intentionnel de toutes nos démissions intentionnelles. En bon français : une mise sous séquestre. Le séquestre, en droit, est ce tiers qui administre un bien pendant que dure le litige. La caste ne possède rien de ce qu'elle tient — elle administre ce que nous avons déposé. Et un séquestre n'a jamais intérêt à ce que le litige finisse.

Catallaxie, présomption fatale, despotisme doux : masterclass !
Dans cette masterclass de “transition”, je reprends les concepts-clés vus dans nos premières séances de formation, et je vous annonce la suite du programme…

Car — et voici le retournement que cette série assumera jusqu'au bout — la caste n'est pas la cause de notre condition. Elle en est le produit. Chaque fois que nous avons préféré la délégation à la responsabilité, la subvention au risque, la tutelle à l'incertitude, nous avons agrandi l'espace social où prospère l'habitus de la surplombance. Une caste ne prélève que ce qu'on lui abandonne. Elle ne gouverne que ce qu'on a déserté. La désigner comme un ennemi extérieur, un « eux » qui nous ferait tout le mal, c'est commettre l'erreur exactement symétrique de la sienne : c'est s'exonérer. L'ennemi est intérieur, faut dire que c'est moins confortable. La caste est le nom collectif de nos lâchetés agrégées.

Nous avons changé les maîtres. Nous n'avons pas cessé d'en fabriquer.

Une très vieille histoire française

Rien de tout cela n'est nouveau, et c'est très français. La monarchie vendait ses offices — la vénalité, stabilisée par la Paulette de 1604, rendit les charges héréditaires et fit naître une noblesse de robe qui est peut-être le premier prototype achevé de notre objet : hétéroclite à l'origine, unie par l'habitus à l'arrivée, fermée par l'argent puis par le sang. La Révolution prétendit tout raser et s'empressa, dès la loi Le Chapelier, d'interdire les corps intermédiaires — c'est-à-dire tout ordre spontané entre l'individu et l'État. Bonaparte acheva l'ouvrage en l'an VIII en créant le corps préfectoral, et la République, en 1945, dota l'ensemble de son sanctuaire de reproduction : l'ENA, rebaptisée depuis INSP avec cette espèce d'ardeur de mue qu'ont les serpents, qui changent de peau sans changer de nature. Seuls les noms varient, et la qualité des concours.

Pendant ce temps

Pendant que la France regarde brûler le Médoc, la Banque centrale européenne poursuit, sans bruit et sans vote populaire nulle part, la phase de préparation de l'euro numérique — c'est-à-dire la construction de l'infrastructure la plus verticale qu'on ait jamais proposée à des sociétés libres : une monnaie dont chaque unité pourra être observée, paramétrée, conditionnée. Il n'y a là, j'imagine, aucun projet méchant — seulement le même habitus, à l'échelle continentale : la conviction tranquille que l'ordre doit descendre pour être sûr. La caste ne complote pas. Elle construit.

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Dernier mot

Que ferait une société d'hommes libres ? Elle ne guillotinerait personne — on ne décapite pas un habitus, et toutes les purges de l'histoire n'ont jamais fait que renouveler le personnel de la capture. Elle ferait plus simple et plus rude : elle cesserait de nourrir. Reprendre une à une les délégations consenties, réapprendre à s'assurer, s'instruire, se secourir — remettre des citernes dans les chemins de sable sans demander la permission. La caste est un ordre spontané ; un ordre spontané se dissout quand les comportements qui l'alimentent se tarissent. C'est une œuvre de patience, pas de fourches. C'est, à le bien regarder, une ascèse.

Le prochain épisode de cette série examinera la porte d'entrée : comment on rejoint la caste, ce qu'on y abandonne de soi, et pourquoi elle n'a besoin ni de le vouloir ni de le savoir. En attendant, retenons la définition et le paradoxe qui la garde : la caste existe, elle n'est ni une classe ni un complot — et le premier de ses complices, chacun peut le trouver en se rasant le matin.


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