Série « Théorie de la caste » — épisode 9. Signé Eric V.
Quatre siècles avant les grandes écoles, la monarchie avait trouvé la machine : vendre des parts de la puissance publique, puis en garantir l’hérédité contre rente. De l’édit de la Paulette (1604) à l’INSP (2022), en passant par Le Chapelier et l’an VIII, généalogie d’une continuité que les révolutions n’ont jamais interrompue — seulement remise à neuf.
Le 12 décembre 1604, dans un royaume que Henri IV s’employait à renflouer après trente ans de guerres civiles, sur la proposition d’un secrétaire de la chambre du roi nommé Charles Paulet — qui avait eu l’élégance d’assortir son idée d’une offre de services, puisqu’il en devint le premier fermier —, fut signé un édit d’apparence purement fiscale qui allait organiser la société française pour deux siècles, et peut-être, on va le voir, pour quatre. Son mécanisme tient en une ligne : moyennant le versement annuel d’un soixantième de la valeur de sa charge, tout officier du roi pouvait désormais la transmettre — la vendre, la léguer, la donner en dot. On appela ce droit annuel la Paulette, du nom de l’inventeur. La monarchie venait d’inventer, non pas la vente des emplois publics — elle s’y adonnait déjà —, mais bien mieux : leur hérédité garantie par abonnement.
Reprenons le fil. Cette série soutient que la caste — ensemble hétéroclite uni par un habitus commun et reproduit par cooptation, on ne rappelle la définition que d’une ligne — est un ordre spontané poussé sur l’État, et qui vit de lui. Hier, nous avons établi le mécanisme. Aujourd’hui, le terrain : pourquoi la France ? Parce qu’aucun pays n’a si tôt, si continûment, si amoureusement construit l’habitat de son parasite. La généalogie est longue. Elle est surtout d’une cohérence qui donne le vertige.
Un État vendu en viager
La vénalité des offices précède la Paulette : dès François Ier, qui institua un bureau pour en percevoir le produit, la couronne finance ses guerres en vendant des charges de judicature et de finance — juge, trésorier, receveur, contrôleur. L’acheteur acquiert un pouvoir public comme on acquiert un pré : c’est un placement, transmissible sous conditions, et la monarchie multiplie les offices comme d’autres émettent du papier, jusqu’à en créer de purement décoratifs qu’il faut bien vendre aussi. Mais tant que la transmission reste précaire, l’officier demeure un créancier inquiet. La Paulette lève l’inquiétude : contre le droit annuel, l’hérédité est de droit. À partir de 1604, une part de la puissance publique française est un bien de famille.
Il faut mesurer ce que cela fabrique, en trois générations. Des bourgeois enrichis achètent la charge ; la charge anoblit, à la longue ou d’emblée selon son rang ; les fils héritent, épousent des filles d’officiers, et le milieu se referme sur lui-même — par l’argent d’abord, par le sang ensuite, par les manières enfin. Ainsi naquit la noblesse de robe : hétéroclite à l’origine — marchands, avocats, financiers —, unie à l’arrivée par un habitus si dense que les parlements parleront au roi d’égal à égal. Relisez notre définition : le prototype est complet, jusqu’à la sincérité des membres, convaincus de servir la justice en servant leur lignée. Les rois eux-mêmes, qui voyaient fort bien le mal, n’y renoncèrent jamais : la vénalité rapportait trop, et j’imagine qu’un trésorier pressé trouve toujours d’excellentes raisons de vendre les meubles de l’État — surtout quand les meubles, c’est l’État.
La France n’a pas subi ses offices. Elle les a souscrits.
La purge qui déblaie
Vint la Révolution, qui crut tout raser. Dans la nuit du 4 août 1789, la vénalité des offices est abolie avec les privilèges — moyennant remboursement, tout de même : on était entre gens de bien. Puis, au printemps 1791, deux textes achèvent le déblaiement : le décret d’Allarde supprime en mars les corporations, et la loi Le Chapelier, votée le 14 juin 1791, interdit toute association professionnelle, toute coalition, tout corps intermédiaire — son article premier proclame « l’anéantissement de toutes espèces de corporations des citoyens du même état ou profession » comme « l’une des bases fondamentales de la constitution française ». On mesure mal, aujourd’hui, la radicalité du geste : entre l’individu et l’État, il ne devait plus rien exister. Aucune guilde, aucune compagnie, aucun ordre né de l’usage — aucun de ces ordres spontanés intermédiaires où la vie sociale s’était organisée sans permission depuis le Moyen Âge.
Les révolutionnaires croyaient détruire les bastilles de la caste d’alors. Ils déblayaient, en réalité, le terrain de la suivante. Car un pays où il ne reste plus que l’individu et l’État est un pays où tout se décide au centre — et nous savons depuis hier ce qui pousse sur un centre.
Le détour obligé : Tocqueville
C’est ici qu’il faut convoquer le témoin capital, par exception à nos habitudes — mais L’Ancien Régime et la Révolution (1856) est exactement notre sujet, et s’en priver serait de la coquetterie. Tocqueville, fouillant les archives des intendances, y fit la découverte qui ruina la légende d’une Révolution rupture : la centralisation administrative n’est pas fille de la République ni de l’Empire, elle est l’œuvre de la monarchie — et elle est, de tout l’Ancien Régime, la seule pièce que la Révolution, loin de la briser, ait ramassée, consolidée et perfectionnée. Le conseil du roi décidait de tout ; l’intendant, déjà, administrait tout dans sa généralité ; Paris, déjà, aspirait tout. La Révolution a tué les corps qui gênaient le centre. Elle a gardé le centre.
La démonstration se boucle huit ans et demi après Le Chapelier, presque jour pour jour. La loi du 28 pluviôse an VIII — 17 février 1800 — donne à chaque département un préfet, nommé par le pouvoir central, révocable par lui, seul chargé de l’administration. Tocqueville l’a dit avant tout le monde : le préfet, c’est l’intendant rhabillé. Entre l’édit de 1604 et l’arrêté de l’an VIII, la France n’a pas changé de logique. Elle a changé de fournisseur.
L’hérédité passe le concours
Restait à moderniser le mode d’acquisition des charges — car on ne pouvait décemment plus les vendre. La solution mûrit lentement et trouva sa forme le 9 octobre 1945 : une ordonnance du gouvernement provisoire crée l’École nationale d’administration, avec les intentions les plus pures qui soient — démocratiser le recrutement, casser les féodalités de concours maison, ouvrir la haute fonction publique au mérite nu. Il faut le dire et le redire, parce que c’est la clef de toute la série : personne n’a conçu l’ENA pour la caste. Mais un concours unique menant à des corps fermés, se recrutant dans un vivier que l’épisode 4 a chiffré — celui des héritiers culturels, préparés dès le berceau —, produit en trois générations ce que la Paulette produisait en trois générations : une noblesse d’État où l’on entre par ce qu’on est devenu, et où ce qu’on devient s’hérite. Le droit annuel n’a pas disparu ; il se paie désormais en années de jeunesse, en classes préparatoires, en dressage de soi — l’épisode 2 a décrit la facture. Et quand la chose devint trop voyante, on fit ce que la France fait toujours : on changea l’enseigne. Depuis le 1er janvier 2022, l’ENA s’appelle INSP. Le vieil office avance à travers les siècles comme le bernard-l’ermite le long de son estran : il change de coquille chaque fois que l’ancienne fait mauvais effet, et c’est toujours le même animal qui marche dessous.
L’hérédité n’a pas disparu. Elle a passé le concours.
Dernier mot
On voudrait pouvoir conclure que cette histoire est celle d’une confiscation — quatre siècles de rois, de comités et de directeurs s’appropriant ce qui nous revenait. Ce serait confortable, et ce serait faux. Car qui achetait les offices ? Nos aïeux — des familles entières épargnant sou par sou pour acquérir une parcelle de puissance publique et la sécurité qui va avec, exactement comme d’autres familles, aujourd’hui, épargnent des années de dimanches pour hisser un enfant jusqu’au concours. La demande d’offices a toujours été une demande d’en bas : demande de rang, demande d’abri, demande de charge — le mot dit tout, qui désigne à la fois la fonction et le fardeau. La monarchie n’a pas imposé la vénalité à la société française. Elle la lui a vendue, et le guichet ne désemplissait pas. Je me demande s’il a jamais désempli : compter les candidatures aux concours de la fonction publique suffit peut-être à répondre.
La France n’a pas aboli la vénalité. Elle en a nationalisé le guichet.
Demain, il faudra donc poser la question que cette généalogie rend inévitable, et la poser en face : à qui la faute ? Ce sera l’épisode le plus rude de la série — celui où le Pouvoir s’installe dans ce que la lâcheté privée abandonne, et où le lecteur, comme l’auteur, se verra rendre la monnaie de sa pièce.