D’où vient la caste ? ou l’ordre spontané de la capture

D’où vient la caste ? ou l’ordre spontané de la capture

La caste est un ordre spontané — au sens rigoureux de Hayek : un kosmos parasite du taxis étatique. Épisode 8 : connaissance dispersée, catallaxie, capture.


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Série « Théorie de la caste » — épisode 8. Signé Eric V.

Depuis le premier épisode, une formule attend son dû : la caste comme « ordre spontané de la capture ». La payer comptant exige un détour par Hayek — connaissance dispersée, kosmos et taxis, catallaxie — et par Stigler. Au bout du chemin, un paradoxe inconfortable : le concept le plus précieux de la pensée libérale explique aussi ce qui nous confisque.

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Il parut, dans la livraison de septembre 1945 de l’American Economic Review, entre les travaux ordinaires d’une discipline qui sortait de la guerre convaincue que l’avenir appartenait aux planificateurs, à une époque où l’on tenait le Gosplan pour une machine perfectible plutôt que pour une impossibilité logique, un article d’une douzaine de pages dont on peut soutenir sans forcer qu’il a réfuté d’avance tous les plans du siècle — y compris ceux qui ne s’avouent pas comme tels. Il s’intitule « The Use of Knowledge in Society » : l’usage de la connaissance dans la société. Son auteur, un Autrichien exilé à Londres nommé Friedrich Hayek, n’y parle ni de liberté, ni de droit naturel, ni de propriété. Il y pose une question de pure logistique : pour allouer correctement les ressources d’une société, il faudrait savoir ce que chacun sait. Or qui le sait ?

On a promis, à l’ouverture de cette série, que la caste — cet ensemble hétéroclite uni par un même habitus et reproduit par cooptation, pour rappeler d’une ligne la définition du premier jour — serait expliquée sans complot, sans intention, sans coupable commode. C’est aujourd’hui que la promesse se paie. Et elle se paie chez Hayek, parce que lui seul fournit l’outillage qui permet de comprendre comment un ordre peut naître sans avoir été voulu — et donc comment une capture peut s’accomplir sans que personne ne capture.

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Ce que personne ne sait

La réponse de Hayek à sa propre question tient en deux propositions. Personne ne sait tout. Tout le monde sait quelque chose. La connaissance qui compte pour l’action — celle des « circonstances particulières de temps et de lieu » — n’est pas la science des manuels : c’est le transporteur qui sait qu’un cargo part à moitié vide, le brocanteur qui connaît les fluctuations d’un quartier, l’agriculteur qui connaît le chemin de sable que la carte ignore — on se souvient de ce que valait cette connaissance-là en Gironde. Cette connaissance est locale, tacite, périssable. Elle ne remonte pas la pyramide : agrégée, elle meurt en statistique ; centralisée, elle arrive toujours trop tard et toujours trop pauvre.

D’où le prodige que Hayek décrit avec une admiration d’ingénieur : le système des prix. Un mécanisme de télécommunications, écrit-il à peu près, où chacun n’a besoin de connaître que les quelques cadrans qui le concernent. Que l’étain se raréfie quelque part sur la planète, et des millions d’inconnus économisent l’étain sans savoir pourquoi, sans se connaître, sans qu’aucun bureau le leur ordonne. Le prix transporte la connaissance dispersée sous forme comprimée. Aucun esprit ne pilote l’ensemble. C’est précisément pour cela que l’ensemble fonctionne.

Le marché ne sait rien. C’est pour cela qu’il apprend.

Kosmos et taxis

Trente ans plus tard, dans Droit, législation et liberté, Hayek donne à cette intuition ses noms grecs. Il appelle kosmos l’ordre spontané : celui qui a mûri sans être conçu — une langue, une coutume, la common law, un marché, un sentier de montagne. Le kosmos n’a pas de but propre ; il n’a pas d’auteur ; il mobilise infiniment plus de connaissance que n’importe quel esprit, puisqu’il agrège les ajustements de tous. Il appelle taxis l’ordre construit : une armée, une entreprise, une administration. Le taxis a un but, un organigramme, un sommet ; il est borné par la connaissance de son constructeur, et il ne peut pas ne pas l’être.

Hayek n’a jamais dit que le taxis était le mal — il faut des organisations, et les meilleures pages de son œuvre le répètent contre ses caricaturistes. Sa thèse est plus fine : le désastre commence quand on prétend traiter la société entière comme une organisation, lui assigner un but, la doter d’un organigramme — quand le taxis prétend absorber le kosmos. Or s’il existe au monde un pays qui a érigé cette absorption en doctrine, en fierté, presque en beaux-arts, c’est le nôtre : nous verrons demain que cette préférence a quatre siècles d’états de service. Retenons pour l’instant la règle d’or que ce choix nous a value, et qui servira dans un instant : plus le taxis s’étend, plus il concentre en peu de mains des décisions discrétionnaires sur les plans de tous les autres.

On ne capture bien que ce qui a d’abord été centralisé.

La catallaxie, ou l’ennemi changé en associé

Un mot encore, le plus beau peut-être de tout l’attirail hayékien. Pour désigner l’ordre du marché, Hayek propose catallaxie, forgé sur le verbe grec katallattein, qui signifie « échanger » — mais aussi, et c’est la merveille, « admettre dans la communauté » et « changer l’ennemi en ami ». La catallaxie est cette alchimie sans alchimiste par laquelle des inconnus, des indifférents, des rivaux deviennent, sans se concerter et sans s’aimer, les auxiliaires les uns des autres. Le boulanger ne me veut aucun bien ; il me nourrit pourtant, et mieux que s’il m’aimait. L’échange pacifie ce que la vertu ne suffirait pas à pacifier.

Gardons cette définition en réserve, car elle va nous fournir, par symétrie exacte, le portrait de notre objet. S’il existe une machine à changer les ennemis en associés, il peut exister une machine inverse — une machine à changer les concitoyens en administrés. Elle existe. Nous vivons dedans.

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Le parasite du taxis

En 1971, un économiste de Chicago, George Stigler, publie l’article qui fonde la théorie de la capture réglementaire : en règle générale, observe-t-il, la réglementation est acquise par l’industrie qu’elle prétend contenir, et conçue d’abord pour son bénéfice. Non par corruption — par gravitation. Toute règle crée une rente ; autour de toute rente se rassemblent, spontanément, ceux qui ont le plus à gagner à la façonner ; et le régulateur, qui ne connaît le secteur que par ceux qu’il régule, finit par voir le monde avec leurs yeux. Personne n’a comploté. La pente a suffi.

Il n’y a plus qu’à généraliser, et c’est ici que la formule de l’épisode 1 livre enfin toute sa charge technique. Ce que Stigler décrit pour une agence, notre pays l’a réalisé à l’échelle de l’État entier. Un taxis immense, concentrant des millions de décisions discrétionnaires, crée un milieu — au sens où les biologistes parlent de milieu. Dans ce milieu, certains comportements sont récompensés : savoir naviguer les concours, les cabinets, les allers-retours entre public et privé, parler la langue, anticiper les prudences. Génération après génération, ce milieu sélectionne un type humain — pas un camp, pas une classe : un habitus. Et l’agrégat de ces carrières individuelles, dont aucune ne vise rien d’autre que sa propre réussite, produit un ordre que personne n’a dessiné : des codes, des filières, des solidarités de promotion, une manière commune de réagir à l’imprévu. La caste est, au sens hayékien rigoureux du terme, un kosmos. Un ordre spontané qui a poussé sur le taxis, dans ses jointures, comme la végétation pousse dans les fissures d’un barrage — et qui vit de lui.

D’où l’image qu’il faut oser : le parasitisme. La caste niche dans l’État comme le coucou dans le nid des autres : elle n’a pas bâti l’institution qui la nourrit, elle y a déposé sa progéniture, et l’hôte la couve avec une entière bonne foi. Aucun des membres n’est de mauvaise foi non plus — c’est toute la différence avec le complot, et c’est bien pire.

Mais alors, dira-t-on, si la caste est un ordre spontané, pourquoi n’a-t-elle pas les vertus du marché ? Parce qu’il manque à ce kosmos-là l’organe qui rend l’autre intelligent : la sanction. La catallaxie apprend parce qu’elle a des prix et des faillites — un signal qui dit vrai et un couperet qui élimine l’erreur. Le kosmos de la capture, lui, a bien un système de prix : c’est la réputation entre pairs, dont la cooptation est la monnaie. Mais nulle faillite ne vient jamais y démentir le cours — l’échec y est recasé, on l’a vu à l’épisode 6. Or un ordre spontané dont le seul signal est l’approbation des semblables ne sélectionne pas le vrai : il sélectionne le conforme. Voilà pourquoi, devant l’imprévu, ses membres réagissent identiquement sans s’être concertés — la signature empirique de l’épisode 3 n’est pas un mystère, c’est un résultat.

Le marché fait des étrangers des associés. La caste fait des concitoyens des administrés.

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Dernier mot

Je suppose que Hayek aurait froncé le sourcil devant l’usage qu’on fait ici de son concept — lui qui réservait sa méfiance au constructivisme aurait peut-être rechigné à voir un ordre spontané au banc des accusés. Mais rien dans sa théorie ne dit qu’un kosmos est bon par nature ; elle dit qu’il pousse partout où des comportements se répètent, et qu’il pousse dans la forme de son milieu. Un ordre spontané nourri par l’échange libre donne la catallaxie. Un ordre spontané nourri par la décision discrétionnaire donne la capture. Ce n’est pas le mécanisme qui diffère. C’est l’aliment.

Et l’aliment, faut dire que c’est nous. Chaque fois que nous réclamons une règle de plus — « il faut une loi », ce réflexe national qui nous tient lieu de courage —, nous agrandissons le taxis, donc les fissures, donc l’habitat du parasite. La mise sous séquestre de la société n’a pas de chef d’orchestre ; elle a des millions de petits pourvoyeurs, dont chacun peut vérifier l’identité du sien dans la première vitre venue. La caste n’a pas de plan. Elle a une pente — et c’est nous qui l’arrosons.

Demain, nous descendrons la généalogie française de cette pente : la monarchie qui vend ses offices, la Paulette de 1604, la noblesse de robe, Le Chapelier, l’an VIII, l’ENA — quatre siècles d’un même perfectionnement. On verra que la centralisation n’est pas chez nous un accident de l’histoire. C’est un héritage entretenu avec amour.


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