Série « Théorie de la caste » — épisode 10. Signé Eric V.
Neuf épisodes durant, nous avons décrit la caste. Voici le retournement complet : elle n’est pas la cause de notre condition, elle en est le produit. Avec Bertrand de Jouvenel pour guide — le Pouvoir ne conquiert pas, il s’installe dans ce que la lâcheté privée abandonne. L’épisode le plus rude de la série : personne n’en sort exonéré, l’auteur pas davantage.
Il y a, dans presque chaque maison de ce pays, un tiroir — le deuxième en partant du haut, généralement, celui qu’on n’ouvre qu’à regret — où dorment, classés ou en vrac selon les tempéraments, les papiers d’une vie : le contrat d’assurance habitation, l’échéancier de la mutuelle, le relevé de la caisse de retraite, l’attestation de la carte Vitale, le certificat de scolarité des enfants, et jusqu’à cette carte d’électeur qu’on égare une année sur deux. On croit y ranger des garanties. À le bien regarder, on y archive autre chose : la liste exhaustive, datée, contresignée, de tout ce que nous avons cessé de faire nous-mêmes. Chacun de ces papiers est un traité de paix — signé avec notre propre fatigue.
Ce tiroir est le vrai sujet de l’épisode d’aujourd’hui, qui est le pivot de toute la série. Neuf épisodes durant, nous avons décrit l’objet : sa définition — un ensemble hétéroclite uni par un même habitus et reproduit par cooptation, on ne le rappelle que d’une ligne —, son test, ses chiffres, sa langue, son immunité, son mécanisme hayékien, sa généalogie. Il serait facile, arrivé là, de refermer le dossier sur un verdict : eux. Ce serait rater l’essentiel, et cette série aurait mieux fait de ne pas exister. Car la question « à qui la faute ? » admet une réponse, une seule, et elle ne se trouve pas à Paris. Elle se trouve dans le tiroir.
L’histoire naturelle d’une croissance
En 1945 — l’année, décidément, où tout se joue —, un Français publie à Genève un livre écrit pendant la guerre, dans l’effroi de ce qu’il venait de voir les États faire des hommes. Bertrand de Jouvenel, dans Du Pouvoir, sous-titré Histoire naturelle de sa croissance, y pose la question que les théories du contrat social esquivent depuis trois siècles : pourquoi le Pouvoir grandit-il toujours ? Guerre ou paix, monarchie ou république, droite ou gauche — la courbe monte. Sa réponse tient en un renversement : le Pouvoir ne grandit pas contre la société. Il grandit par elle. Il est ce Minotaure que la cité nourrit elle-même, et qu’elle nourrit volontiers, parce qu’à chaque fonction qu’il absorbe correspond une charge dont quelqu’un, quelque part, était soulagé de se défaire. Le Pouvoir s’allie au grand nombre contre les autorités intermédiaires ; il se fait égalisateur, protecteur, providence ; et chaque protection accordée est une compétence retirée — retirée avec l’accord ému du protégé.
D’où la formule dans laquelle on peut comprimer toute sa thèse, et qui donne son titre à cet épisode : le Pouvoir s’installe dans ce que la lâcheté privée abandonne. Il ne force pas les portes. Il occupe les pièces vides. Et si l’on veut savoir pourquoi il est si grand chez nous, il faut avoir le courage de retourner la question : qu’avons-nous abandonné ?
Le Pouvoir ne prend pas. Il ramasse.
L’incubateur
Rapprochons maintenant Jouvenel de ce que la série a établi. La caste, avons-nous dit, est un ordre spontané qui pousse sur l’État et vit de lui : plus le taxis s’étend, plus son parasite prospère. Or qu’est-ce que l’État-providence, sinon la plus formidable machine d’extension du taxis jamais consentie par des peuples libres ? Chaque risque de l’existence — la maladie, la vieillesse, le chômage, l’ignorance — y est retiré à ceux qui le portaient pour être mutualisé au centre. Chaque risque mutualisé exige un guichet ; chaque guichet, du personnel ; le personnel, des directions ; les directions, des corps ; et les corps, en trois générations, sécrètent un habitus — la série entière tient dans cette chaîne. L’État-providence n’est pas le projet de la caste : il est son incubateur. Ce despotisme doux et prévoyant qu’un auteur célèbre nous a appris à craindre — un pouvoir immense et tutélaire qui pourvoit à tout, facilite tout, et ne demande en échange que de renoncer à se conduire — n’a pas seulement des effets sur l’âme de l’administré. Il a des effets démographiques sur l’espèce de l’administrateur : il en multiplie l’habitat.
Les ordres de grandeur suffisent, un vendredi d’août : la dépense publique française avoisine 57 % du produit intérieur brut, et notre pays tient depuis des années le premier rang de l’OCDE pour les dépenses sociales, à près d’un tiers de la richesse nationale. On peut lire ces chiffres comme un record de générosité. On peut aussi les lire comme un cadastre : la mesure exacte de la surface de vie que nous avons cédée en administration — et sur laquelle, comme on l’a vu à l’épisode 8, quelque chose pousse.
Quatre abandons
Décomposons le tiroir, papier par papier.
S’assurer. Avant d’être un monopole, la protection fut un artisanat : les sociétés de secours mutuels du XIXe siècle — ces caisses de village et de métier où l’on cotisait entre gens qui se connaissaient, se surveillaient, se secouraient — furent un ordre spontané de l’entraide, né sans décret dans un pays qui les avait pourtant interdites en 1791. La Sécurité sociale de 1945 les a englobées, unifiées, obligatoirisées. Nul ne nous a arraché l’entraide : nous avons rendu le tablier avec soulagement, car cotiser est plus simple que secourir. Il reste de l’aventure une ligne sur la fiche de paie — et des directions générales.
S’instruire. Instruire ses enfants fut la charge la plus intime du foyer ; nous l’avons remise à une administration nationale, puis nous avons accepté qu’elle assigne chaque enfant à son établissement par la carte scolaire, puis qu’elle soumette l’instruction en famille à autorisation préalable — depuis 2021, élever soi-même ce qu’on a soi-même mis au monde se demande par formulaire. Chaque étape a été consentie, votée, souvent réclamée. L’assignation, ce deuxième étage du séquestre, commence à sept heures et demie, devant la grille.
Se soigner. Le soin fut un colloque singulier entre un malade et son médecin ; il est devenu un parcours — le mot est officiel — jalonné de protocoles, d’agences et d’autorisations, dont un épisode récent de notre histoire a montré jusqu’où il pouvait se refermer : on se rappelle le temps où s’asseoir sur un banc relevait de l’attestation. Mais qui, en mars, réclamait plus de contrôles encore ? Nous étions nombreux, peut-être — je n’ai pas la mémoire assez courte pour m’exclure du nombre.
Juger. Le plus grave, parce que le plus invisible. Juger — trancher un différend avec son voisin, tenir sa parole sans huissier, désapprouver sans porter plainte — fut une compétence d’homme libre. Nous l’avons remise entière : l’arbitrage privé est l’exception, la transaction directe une bizarrerie, et notre indignation elle-même est déléguée — nous ne jugeons plus nos scandales, nous attendons le communiqué qui nous dira s’il y a lieu. « Il faut une loi » : nous avons vu à l’épisode 8 ce que ce réflexe nourrit. Il faudrait ajouter : chaque « il faut une loi » est une démission qui a trouvé sa formule de politesse.
Aucun de ces quatre abandons n’a été un drame. C’est bien le point. La liberté ne se perd pas chez nous par confiscation, dans le bruit ; elle se perd comme la brume prend une vallée — sans bruit, par le fond, pendant qu’on dort, et chacun jurerait au matin que le paysage est simplement devenu plus doux.
Nous n’avons pas été vaincus. Nous avons été soulagés.
Le miroir
Il faut maintenant dire la chose sans anesthésie, parce que cet épisode est celui du regard en face. La lâcheté dont parle Jouvenel n’est pas la peur — la peur est respectable, elle a des excuses. C’est autre chose : une préférence, mille fois réitérée, pour le confort de l’irresponsabilité ; le choix, à chaque bifurcation, de la tutelle contre le risque, de la subvention contre l’aléa, du guichet contre le voisin. Prise une à une, chacune de ces préférences est minuscule, raisonnable, presque toujours défendable — c’est bien pourquoi nous les avons toutes prises. Mais la série a montré ce que deviennent les comportements minuscules quand ils s’agrègent : un ordre. Nos démissions font système exactement comme les carrières des membres de la caste font système — sans concertation, sans intention, sans coupable assignable. La caste est l’ordre spontané de la capture ; nos lâchetés sont l’ordre spontané de la cession. Ce sont les deux faces d’un même phénomène, et elles s’emboîtent avec une précision d’horloger : il n’y a pas de séquestre sans déposant.
Que le lecteur fasse donc l’inventaire, comme l’auteur a fait le sien — sans complaisance, il y perd. Qui a réclamé l’interdiction qui le protège de son concurrent ? Qui a préféré la niche fiscale au taux bas, la subvention à la baisse de charges, la norme qui gêne l’autre à la liberté qui l’exposerait lui ? Qui a exigé que l’État « fasse quelque chose » — contre les plateformes, contre les voisins bruyants, contre les risques de tout ? Nous ne sommes pas les victimes du séquestre. Nous en sommes les déposants volontaires, et le dépôt continue tous les jours, aux heures ouvrables.
La servitude moderne ne s’impose pas. Elle se signe.
Dernier mot
On m’objectera qu’il y a de l’injustice à renvoyer ainsi la faute vers le bas — que les incitations étaient truquées, que le monopole ne laissait pas le choix, que l’homme qui cède au racket n’est pas le complice du racketteur. L’objection est sérieuse, et je ne prétends pas la balayer : il y a de la contrainte dans notre histoire, et l’épisode 9 a montré qu’elle vient de loin. Mais Jouvenel répond d’avance : la contrainte elle-même a été bâtie avec nos cessions d’hier, comme un mur se monte rang par rang avec des pierres qu’on apporte soi-même. Constater que le mur est haut n’exonère pas les porteurs. Cela date seulement leur ouvrage.
La bonne nouvelle — car il y en a une, et elle est considérable — est symétrique de la mauvaise : un ordre nourri par nos comportements peut être affamé par nos comportements. Ce que la lâcheté a cédé pièce par pièce, le courage peut le reprendre pièce par pièce ; nul besoin d’attendre un sauveur, un grand soir, une permission. Mais avant d’en venir là — ce sera pour la fin de la série —, il faut d’abord écarter la fausse solution, la plus vieille, la plus tentante, celle qui remet toujours la faute dehors : la purge. Lundi, nous verrons pourquoi toutes les épurations de notre histoire, de la Convention aux dégagismes, ont échoué — et pourquoi on ne décapite pas un habitus.