Dégager la caste ? ou pourquoi toutes les purges échouent

Dégager la caste ? ou pourquoi toutes les purges échouent

Convention, épuration de 1944, dégagisme de 2017 : toutes les purges ont échoué, et pour la même raison. Épisode 11 : on ne décapite pas un habitus.


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Série « Théorie de la caste » — épisode 11. Signé Eric V.

Convention de l’an II, épuration de 1944, dégagisme de 2017 : chaque génération humiliée a cru qu’il suffisait de trancher, de juger ou de balayer pour rendre les places au pays. Chaque fois, les places ont été reprises. Avant-dernier épisode : pourquoi on ne décapite pas un habitus.

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Le 16 germinal an II — le 5 avril 1794 selon le calendrier des vivants —, une charrette remonte la rue Saint-Honoré vers l’échafaud, chargée d’un homme qui fut, dix-huit mois plus tôt, le tribun le plus puissant de la République. La tradition — invérifiable, comme tout ce qui se crie depuis une charrette — rapporte que Danton, passant devant la maison aux volets clos où logeait Robespierre, lui lança : « Tu me suivras ! » Quatre mois plus tard, la même charrette, la même rue, les mêmes volets clos. Robespierre suivait.

Cette scène est la matrice de tout ce que ce onzième épisode voudrait établir. Nous avons posé d’où vient la caste — cet ensemble hétéroclite uni par un habitus et reproduit par cooptation, produit de nos démissions bien plus que cause de nos malheurs. Reste la question du remède, et d’abord du faux remède, celui qui vient d’instinct à toute époque humiliée : la purge. Trancher, juger, dégager. L’histoire a fait l’expérience pour nous, trois fois plutôt qu’une, avec des moyens que nul mouvement contemporain ne retrouvera jamais — la guillotine, les cours de justice, le raz-de-marée électoral. Son verdict est d’une constance qui devrait nous arrêter : toutes les purges ont échoué. Non par mollesse. Par nature.

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La Convention, ou la purge en boucle

La Convention n’a pas lésiné, et c’est ce qui rend son échec instructif. Elle a purgé à droite : les Girondins, proscrits le 2 juin 1793, guillotinés en octobre. Elle a purgé à gauche : les hébertistes, en germinal. Elle a purgé le centre, si le mot a un sens pour Danton et Desmoulins. Puis elle s’est purgée elle-même, le 9 thermidor, avant que les thermidoriens ne purgent les derniers purgeurs. La machine était sincère, méthodique, souveraine ; elle disposait de la loi des suspects, d’un Tribunal révolutionnaire et d’ennemis réels — la théorie ne conteste rien de cela.

Voici le premier bilan, établi audience par audience : en 793 jours, le Tribunal révolutionnaire de Paris a rendu 4 021 jugements et prononcé près de 2 800 condamnations capitales — environ 16 600 pour la France entière, selon le décompte classique de Donald Greer. Et ce détail, que la machine n’avait pas prévu : 80 % des condamnés appartenaient au Tiers état — artisans, compagnons, paysans. La purge dirigée contre l’aristocratie a tué quatre roturiers sur cinq.

Et voici le second bilan, qui est le vrai. Six ans après Thermidor, Bonaparte crée les préfets et les peuple, sans état d’âme, de conventionnels reconvertis et d’administrateurs d’Ancien Régime — l’an VIII recueille exactement le personnel que l’an II avait cru trancher. Fouché, qui mitrailla Lyon pour la Convention, finit ministre de la Police de l’Empereur, puis de Louis XVIII : un seul homme, quatre régimes, les mêmes bureaux. Quant au plus lucide des moralistes du siècle, Chamfort — notre seul détour d’aujourd’hui, il l’a payé assez cher —, il avait épousé la Révolution avec ferveur avant d’en recevoir les gendarmes, et de se déchirer le corps pour leur échapper ; on lui prête d’avoir résumé la fraternité de l’an II d’un mot : « Sois mon frère, ou je te tue. » Il mourut en avril 1794, détruit par sa propre cause, laissant la maxime que cette série ne fait que déplier. La guillotine n’a pas vidé les places. Elle les a libérées.

1944, ou les places reconduites

Un mot avant les chiffres, pour couper court à toute lecture torve : la collaboration fut un crime, l’épuration une nécessité de justice, et rien ici ne plaide l’indulgence rétrospective. La question n’est pas de savoir si la France a trop ou pas assez épuré — débat où chacun vient compter ses morts. La question est de savoir ce que l’épuration a changé à la structure des places. Réponse : presque rien.

L’épuration fut pourtant massive. Près de 9 000 exécutions sommaires — 8 775 recensées par l’enquête que reprend Henry Rousso —, souvent expéditives, souvent aveugles, frappant beaucoup de seconds couteaux. Puis la justice reprit la main : 311 263 dossiers ouverts par les cours de justice, 6 763 condamnations à mort prononcées, 767 exécutées, 46 645 dégradations nationales. Voilà pour les hommes. Pour les places, maintenant : l’épuration administrative toucha 22 000 à 28 000 fonctionnaires — moins de 2 % des effectifs, et pour moitié des sanctions légères. Dans la magistrature, un juge sur dix fut sanctionné, généralement par mise à la retraite, la haute hiérarchie « relativement épargnée » — cette même magistrature dont un seul membre, Paul Didier, avait refusé en 1941 le serment au Maréchal. Un sur trois mille. Puis vinrent les amnisties de 1951 et 1953, qui effacèrent l’essentiel du reste. Un exemple suffit, parce qu’une cour d’assises l’a établi : le secrétaire général de préfecture qui avait organisé des convois de déportation à Bordeaux devint préfet de police de Paris, puis ministre du Budget — il fallut attendre 1998 pour que la justice s’en occupe.

Et pendant que les cours jugeaient, la même année 1945, la République fondait l’ENA — c’est-à-dire le sanctuaire où la reproduction des places allait s’industrialiser pour les huit décennies suivantes. Le geste n’était pas cynique, il se voulait précisément épurateur — l’épisode 9 a raconté ces intentions, les plus pures qui soient. On connaît la suite, chiffrée à l’épisode 4. L’épuration a jugé des hommes. Elle a reconduit des places.

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Le dégagisme, ou la purge par le bulletin

« Dégage ! » — le mot est parti de Tunis, en janvier 2011, a fait le tour de la Méditerranée et s’est offert un substantif : le dégagisme. L’Italie l’avait pratiqué avant la lettre : Mani pulite, 1992-1994 — la magistrature milanaise pulvérise la Démocratie chrétienne et le Parti socialiste, un demi-siècle de pouvoir dissous en deux ans. Deux ans plus tard, Silvio Berlusconi gouvernait, et l’Italie découvrait que la purge la plus radicale de l’après-guerre avait surtout créé un appel d’air.

La France a sa version douce : juin 2017, 72 % de primo-élus à l’Assemblée nationale, record absolu de la Ve République — le grand soir par le bulletin, la purge sans échafaud. Regardons maintenant la sociologie de la chambre neuve : un seul ouvrier sur 577 sièges, et 33 députés en tout qui ne fussent ni cadres, ni chefs d’entreprise, ni professions libérales. Les visages avaient changé ; le vivier, pas d’un pouce. Trois ans plus tard, devant l’imprévu pandémique, la chambre régénérée réagit trait pour trait comme l’ancienne l’aurait fait — c’est le test de l’imprévu de l’épisode 3, vérifié en vraie grandeur. Le dégagisme a dégagé des personnes. Il a réélu un habitus.

On ne décapite pas un habitus

Pourquoi cette constance dans l’échec ? Parce que la purge se trompe d’objet — et l’erreur est théorique avant d’être morale. Purger suppose que la caste soit une organisation : un état-major, des chefs, un organigramme qu’il suffirait de décapiter pour que le corps tombe. Or la caste, on l’a établi à l’épisode 8, est un ordre spontané, pas une organisation : personne ne l’a conçue, personne ne la dirige, et ses têtes sont remplaçables par construction, puisque aucune tête ne l’a jamais portée. Ce que la purge laisse intact, c’est ce qui fabrique les têtes : les places. Et ce qui fabrique les places : nos délégations. Tant que nous déposons au séquestre l’assurance de nos vies, l’instruction de nos enfants et le secours de nos voisins, il faudra des administrateurs au dépôt ; et ces administrateurs, recrutés par les mêmes concours, moulés par les mêmes corps, réagiront identiquement devant l’imprévu — qu’ils s’appellent citoyens de l’an II, résistants de 1945 ou société civile de 2017. Les purges passent sur la caste comme les orages sur une nappe phréatique : un grand vacarme de surface, quelques arbres couchés, et la nappe, en dessous, qui se recharge.

J’ajoute un soupçon plus inconfortable, et j’avance ici avec prudence : la purge nourrit ce qu’elle prétend trancher. Chaque épuration fournit à la génération suivante des occupants son récit fondateur — nous sommes les purs, issus du jugement des impurs. La Terreur a légitimé les préfets, l’épuration a sacré les grands corps auréolés de Résistance, le dégagisme a oint les visages neufs. Une capture qui peut se raconter comme une libération est une capture consolidée ; je suppose que c’est la raison pour laquelle la caste survit si bien aux purges — elle en sort chaque fois munie d’un brevet de vertu.

Et il faut aller au bout, là où la charge remonte jusqu’à nous. Le désir de purge, à le bien regarder, est notre démission la plus ancienne : demander à un tribunal, à une assemblée ou à un homme providentiel de nous rendre ce que nous avons déposé, c’est encore déposer — c’est confier à un tiers, une fois de plus, le soin d’être libres à notre place. La fourche est une délégation comme une autre.

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Dernier mot

Il ne faudrait pas conclure de tout ceci que rien n’est possible — ce serait la lecture avachie, et cette série n’est pas écrite pour elle. Il faut conclure que la voie est ailleurs, exactement à l’opposé de l’échafaud. On ne tue pas un ordre spontané : aucun ordre spontané n’est jamais mort d’un décret, d’un procès ni d’une élection. Mais tout ordre spontané meurt, et sans retour, quand se tarissent les comportements qui l’alimentent. La caste vit de nos dépôts ; elle ne survivrait pas à nos retraits. Faut dire que le retrait est moins photogénique que la guillotine — il ne fournit ni charrettes, ni prétoires, ni soirées électorales. Il fournit seulement la sortie.

Demain, dernier épisode de cette série : le tarissement — quelles délégations reprendre et par où commencer, comment la démocratie liquide dissout ce que la cooptation a fermé, et pourquoi la sortie du séquestre ne ressemblera ni à une révolution ni à une réforme, mais à une ascèse.


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