Entrer dans la caste ? ou le prix de la seconde nature

Entrer dans la caste ? ou le prix de la seconde nature

« La porte de la caste est ouverte, le péage est intérieur : concours, habitus, seconde nature. Épisode 2 — ce que la recrue paie d'elle-même pour entrer. »


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Série « Théorie de la caste » — épisode 2. Signé Eric V.

Personne n'est enrôlé de force dans la caste : on y postule, on s'y prépare, on s'y épuise volontiers. Le droit d'entrée ne se règle ni en argent ni en diplômes — il se règle en soi-même. Deuxième épisode de notre série : la porte, le péage, et ce que la recrue laisse au vestiaire.

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Il existe, publié chaque hiver dans une indifférence à peu près générale, lu par quelques milliers de candidats anxieux et à peu près par personne d'autre, un genre littéraire qui en dit plus long sur la France que la plupart des essais de rentrée : le rapport du jury. Celui des concours de l'INSP — l'école qui a succédé à l'ENA — mérite particulièrement le détour. Le président des jurys y déplore, noir sur blanc, un « trop grand formatage des réponses », une « homogénéité des organismes de préparation », des introductions « quasi-robotisées », des candidats qui hésitent à prendre position « probablement de peur de ne pas donner la bonne réponse ». Le constat est sincère, la désolation aussi, je suppose. Puis le jury classe, admet, félicite — et recommence l'année suivante, avec le même regret et les mêmes admis.

Arrêtons-nous sur ce document, car il est précieux : c'est la seule confession écrite que notre objet se fasse à lui-même. L'institution qui déplore le formatage est exactement celle qui le récompense ; elle le sait, elle l'imprime, elle le date, elle le signe — et elle ne s'y reconnaît pas. On a posé au premier épisode la définition : un ensemble sociologiquement hétéroclite dont les membres partagent un même habitus et se reproduisent par cooptation. Voici maintenant la porte d'entrée.

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La porte est grande ouverte, le péage est ailleurs

Car il faut commencer par rendre les armes sur un point : la porte est ouverte. Formellement, juridiquement, républicainement ouverte. Le concours français est anonyme à l'écrit, public dans ses épreuves, indifférent en droit à la naissance, à la fortune, à la recommandation. Aucun fils de personne n'y est admis sur lettre de son père. Quiconque veut démontrer que la caste n'existe pas commence toujours par là, et il n'a pas tort : nulle cooptation visible au guichet.

C'est que la cooptation ne se tient pas au guichet. Elle s'est logée, bien plus élégamment, dans la définition de ce qui est évalué. Passé l'écrit — où le savoir trie honnêtement, concédons-le —, vient l'oral, et l'oral ne demande pas votre nom : il n'en a pas besoin. Il entend votre phrase, votre tempo, votre manière de dire « nous », votre aisance à nuancer sans trancher, votre flair pour deviner ce que la question attend avant qu'elle ne soit finie. Ce que le jury appelle, dans sa langue, « l'intelligence des situations ». Des années de classe préparatoire, puis de grande école, puis de préparation spécialisée, n'ont pas servi à apprendre des choses — les choses s'apprennent en quelques mois. Elles ont servi à devenir quelqu'un : quelqu'un qui réagit d'instinct comme il faut. Max Weber parlait de fermeture ; la fermeture à la française a trouvé mieux qu'un mur : un péage qu'on acquitte de l'intérieur, à tempérament, sur des années. On l'a écrit en ouverture de cette série et on le reprend ici une fois, parce que c'est le sujet même de cet épisode : on ne paie pas en argent, on paie en soi-même. Voici la facture détaillée.

Le concours ne sélectionne pas les meilleurs. Il sélectionne les mieux devenus.

Une servitude qui s'apprend

Le détour classique de cet épisode ne mène ni à Vienne ni à Heidelberg, mais à Sarlat, vers 1548, chez un jeune homme de dix-huit ans. La Boétie, dans le Discours de la servitude volontaire, cherche pourquoi des millions d'hommes servent un seul, et répond : la première raison de la servitude volontaire, c'est la coutume. Les hommes nés sous le joug, nourris et élevés dans la servitude, ne regrettent pas une liberté qu'ils n'ont jamais connue ; ils prennent pour nature ce qui n'est que leur premier état. La coutume fait la seconde nature, et la seconde nature étouffe la première.

Il faut seulement déplacer d'un cran la lunette du jeune Sarladais. Il pensait aux sujets, qui subissent le joug ; notre affaire concerne les intendants, qui le briguent. La servitude de la recrue est une servitude ascensionnelle : on ne se courbe pas sous l'habitus, on s'y hisse. Chaque colle de préparation, chaque « grand oral » blanc, chaque note de synthèse rendue au format est une répétition de plus — et nul ne l'exige expressément, c'est là le raffinement du dispositif. Aucun règlement n'ordonne de penser comme le jury : il suffit que le jury note. Aucune doctrine n'est imposée : il suffit qu'une certaine prudence rapporte des points et qu'une certaine liberté en coûte. La coutume fait le reste, avec la douceur des choses qui ne s'ordonnent pas. La Boétie ajoutait que le tyran tient par une poignée d'hommes, qui tiennent par cent autres, qui tiennent par mille ; la caste a perfectionné le schéma jusqu'à se passer de tyran. La pyramide tient toute seule, chacun y surveillant surtout sa propre conformité.

La caste ne demande rien. C'est pourquoi on lui donne tout.

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Les plus brillants sont les mieux pris

On objectera — et l'objection est sérieuse — que les esprits forts résistent au moule, que le formatage n'attrape que les médiocres. L'expérience suggère l'inverse, et c'est peut-être la pièce la plus contre-intuitive de toute cette théorie : l'habitus s'installe d'autant mieux que la recrue est brillante. Car qu'est-ce que l'excellence scolaire, à le bien regarder ? La capacité de percevoir très vite ce qu'une institution attend et de le produire avec élégance. Le brillant sujet n'est pas celui qui résiste au code : c'est celui qui l'absorbe en une saison quand les autres y peinent dix ans. Son intelligence est l'organe même de sa capture. Konrad Lorenz a montré ce que devient l'oison qui, à l'heure critique, rencontre autre chose que sa mère : il s'imprègne du premier être qui passe et le suit toute sa vie avec une fidélité parfaite — et nos empreintes à nous se prennent entre dix-huit et vingt-cinq ans, à l'âge exact des concours. Les nôtres suivent leur jury.

Reste le cas, décisif, des biographies atypiques. Chaque promotion a les siennes — le boursier méritant, la provinciale sans réseau, l'autodidacte remonté du rang — et l'institution les montre, les cite, les célèbre : elles sont sa preuve d'ouverture, son certificat de République. Or regardez-les à cinq ans de distance : même phrase, même prudence, mêmes évidences que les héritiers. Non qu'on les ait trahis ; c'est plus troublant. Celui qui hérite des codes les porte négligemment, comme un vêtement de famille ; celui qui a dû les apprendre les a appris exprès, un à un, en pleine lumière, au prix d'une conversion dont Didier Eribon a donné, dans Retour à Reims, le récit le plus honnête qui soit : l'accent poncé, les manières refaites, la table familiale devenue peu à peu un pays étranger. L'appris tient plus fort que le reçu, parce qu'il a coûté davantage. La caste ne blanchit pas les origines : elle les fait payer, et c'est ce paiement qui attache. Le transfuge n'est pas la faille du système. Il en est la démonstration par l'exemple, et la plus coûteuse pour celui qui la fournit.

Ce qu'on laisse à la porte ne se réclame plus au vestiaire.

Pendant ce temps

Pendant que des milliers de jeunes gens paient ce péage-là pour entrer dans le corridor — préparations, oraux blancs, années données —, les concours qui recrutent ceux qui transmettent ne font plus le plein : postes non pourvus au CAPES dans plusieurs disciplines, pénurie reconduite session après session, malgré les campagnes du ministère. Le même pays sature les portes qui mènent à administrer et déserte celles qui mènent à enseigner. Je me demande s'il existe un baromètre plus exact de ce que notre habitus collectif valorise vraiment : le surplomb se dispute, la transmission se cherche des volontaires. Aucune caste n'a décidé cela. C'est nous qui classons les portes.

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Dernier mot

Que ferait une société d'hommes libres ? Elle ne fermerait pas les concours — l'anonymat de l'écrit reste une conquête, et il serait sot de rendre au piston ce qu'on reproche au moule. Elle ferait plus subtil : elle casserait le monopole du corridor. Qu'on puisse réussir sa vie française sans passer par cette porte-là ; que l'argent, la considération, l'influence ne remontent pas tous le même couloir ; qu'un pays cesse de confondre sa jeunesse la mieux douée avec le vivier de son administration. La fermeture prospère moins par la dureté de la porte que par la rareté des autres portes.

Mais il faut, avant de se quitter, retourner le miroir — c'est la règle de cette série. Qui forme la file d'attente ? Nos enfants, poussés par nous. Quel parent, apprenant l'admission de son fils, répond non merci ? Nous dénonçons le moule le lundi et achetons les annales le mardi ; nous voulons bien que la caste existe, pourvu que les nôtres y entrent. La caste n'enrôle personne : elle reçoit des candidatures, et nous les signons en qualité de parents. La seconde nature est un péage — mais la barrière est levée de l'intérieur, par des mains qui nous ressemblent.

Reste une objection, la plus forte de toutes, et elle nous appartient : tout ceci est un récit, dira-t-on, une humeur d'éditorialiste. À quoi reconnaît-on qu'une caste existe, autrement qu'au sentiment qu'on en a ? C'est justement l'objet du prochain épisode : le test de l'imprévu — ce qui permettrait de prouver que la caste existe, et ce qui suffirait à réfuter toute cette théorie.


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