Les géants de la tech sont en train de transformer Internet en copropriété privée pour leurs IA. OpenAI verrouille ses modèles, Google privilégie Gemini dans ses services, Apple interdit l’accès profond à iOS sauf pour ses partenaires, Microsoft pousse Copilot partout et Meta réserve ses données sociales à ses propres modèles.

Derrière le discours sur la “sécurité” ou la “qualité”, une logique simple : empêcher les concurrents d’accéder aux données, aux outils et aux usages nécessaires pour entraîner leurs IA. Après l’ère des plateformes ouvertes vient celle des jardins murés cognitifs. Le Web ne disparaît pas : il devient un champ de concessions privées.
Thèse
Pendant vingt ans, les géants du numérique nous ont expliqué qu’ils construisaient un monde “ouvert”. Google voulait “organiser l’information mondiale”, Facebook “connecter la planète”, Apple “donner du pouvoir aux créateurs”, Microsoft “mettre un ordinateur sur chaque bureau”. Même Amazon, pourtant spécialiste historique de la nasse commerciale, vendait l’idée d’une infrastructure universelle.

Puis l’intelligence artificielle générative est arrivée.
Et soudain, miracle idéologique : les mêmes entreprises découvrent les vertus du verrou.

Nous assistons à une mutation profonde du numérique mondial. Après avoir aspiré les contenus du Web ouvert pendant vingt ans afin de bâtir leurs empires, les GAFA cherchent désormais à empêcher les autres d’en faire autant. Non seulement les modèles d’IA deviennent fermés, mais les écosystèmes techniques eux-mêmes se referment. APIs restreintes, accès payants, limitations de scraping, contenus inaccessibles aux robots concurrents, intégration forcée des assistants maison : l’Internet de l’IA ressemble de plus en plus à une série de péages privés.
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L’âge du Web ouvert s’achève dans un concert de communiqués sur “l’éthique”, la “sécurité” et “l’expérience utilisateur”. Ce qui est pratique : personne n’avoue jamais construire une forteresse pour protéger sa rente.
Il est amusant d’observer que les GAFA suivent ainsi la fermeture initiée par la Russie et la Chine.
Le grand retournement des pilleurs de données
L’ironie historique est remarquable.
Les grands modèles de langage ont été entraînés grâce à l’ouverture radicale du Web. Articles de presse, forums, vidéos transcrites, blogs techniques, Wikipédia, livres numérisés, commentaires Reddit, code open source : tout a été aspiré avec l’appétit d’une moissonneuse-batteuse sous cocaïne.
Aujourd’hui, les mêmes entreprises expliquent que l’accès aux données doit être “encadré”.
Reddit fait payer l’accès massif à ses données conversationnelles. X/Twitter a rendu son API prohibitive après avoir compris que ses milliards de messages constituaient une mine d’or pour l’entraînement des IA. Stack Overflow a signé des accords de licence avec OpenAI. Le New York Times poursuit OpenAI tout en négociant probablement des partenariats commerciaux en coulisses. Même les éditeurs scientifiques découvrent soudain que leurs PDF valent davantage lorsqu’ils alimentent des modèles génératifs.

Le raisonnement est limpide : celui qui contrôle les données contrôle la prochaine génération d’intelligence artificielle.
Nous entrons dans une économie de l’accès cognitif.
Google : du moteur de recherche au gardien de péage
Google représente probablement le cas le plus fascinant.
Pendant des années, le groupe a défendu l’idée d’un Web indexable, accessible, parcouru par ses robots. Toute l’économie numérique s’est structurée autour de cette promesse implicite : “laissez Google entrer et vous existerez”.

Mais avec Gemini, le paradigme change.
Le moteur de recherche devient progressivement une interface fermée où la réponse IA remplace les liens externes. Les éditeurs fournissent le contenu ; Google conserve l’utilisateur.
L’opération est d’une brutalité élégante, notre changement de comportement parait spontané et naturel.

Hier, Google envoyait du trafic vers les sites.
Aujourd’hui, Google résume les sites.
Demain, Google parlera à votre place.
