Par Thibault de Varenne
Le 7 avril au soir, j'écrivais qu'il y avait plus de 85 % de risques que Donald Trump bombarde durement l'Iran dans la nuit. Cette nuit-là, il signa un cessez-le-feu. Trois mois plus tard, la guerre reprend, le détroit d'Ormuz brûle, et le chroniqueur relit ses colonnes comme on ouvre un livre de comptes : ce qu'il a vu venir, ce qui lui a échappé, et ce que cela enseigne sur l'art — impossible et nécessaire — de pronostiquer une guerre.
À l'heure où j'écris, dans la nuit du 9 juillet, les dépêches tombent comme tombaient les missiles : quatre-vingt-dix cibles frappées par l'aviation américaine de Chabahar à Bandar Abbas, des ponts ferroviaires coupés, et la riposte des Gardiens qui fait hurler les sirènes de Bahreïn au Qatar. Le cessez-le-feu est « terminé », a tranché le président des États-Unis, dans la semaine même où des millions d'Iraniens enterraient Ali Khamenei. Versailles n'aura pas tenu vingt jours.
Le moment est donc venu de faire ce que les commentateurs ne font jamais, et c'est précisément pourquoi il faut le faire. Depuis janvier, j'ai couvert cette guerre semaine après semaine, sources iraniennes contre sources occidentales, et j'ai commis l'imprudence — ou l'honnêteté — d'assortir mes analyses de probabilités chiffrées. Ces chiffres sont publiés. Ils sont datés. On peut les confronter aux faits. Je m'y confronte ce soir, avant qu'on ne le fasse à ma place, et parce qu'un chroniqueur qui ne se relit pas ne mérite pas d'être lu.
Janvier : j'ai vu un effondrement, il est venu une guerre
Le 8 janvier, j'écrivais que ce qui se jouait sur le plateau iranien n'était pas une réplique des séismes passés, mais un effondrement. Le prince Reza Pahlavi donnait rendez-vous au peuple à vingt heures ; l'économie était en ruine, l'armée humiliée, la rue en feu. Tout cela était vrai. Et tout cela était faux.
Car le régime ne s'est pas effondré. Il a fait ce que font les théocraties acculées depuis que le monde est monde : il a converti sa faiblesse intérieure en guerre extérieure. Le 28 février, l'opération « Epic Fury » décapitait la République islamique — Khamenei tué dans les premières heures, Natanz éventrée — et le 8 mars, Mojtaba succédait à son père comme on hérite d'une malédiction. L'effondrement que j'annonçais s'est produit, mais à l'envers : ce ne sont pas les mollahs qui sont tombés, c'est la paix.
Ma faute de janvier a un nom, et je la consigne ici pour m'en souvenir : j'ai confondu la fragilité d'un régime avec sa chute. Un pouvoir peut être ruiné, détesté, militairement nu — et durer, précisément parce que la guerre qu'on lui fait le dispense de rendre des comptes à son peuple. Vingt heures est passé, et personne n'est descendu dans la rue renverser quoi que ce soit. On ne renverse pas un régime sous les bombes ; on se serre contre lui, faute de mieux, comme on se serre sous un porche pendant l'orage.
Le 7 avril : mes 85 % et la nuit qui les a démentis
Vient ensuite la nuit que mes contradicteurs auront la charité de me rappeler longtemps. Le 7 avril, tous les voyants étaient au rouge cramoisi : l'ultimatum de vingt heures, le veto russe et chinois aux Nations Unies, la médiation pakistanaise rejetée, et ce président qui promettait sur son réseau qu'« une civilisation entière mourra ce soir ». J'évaluais à plus de 85 % la probabilité d'une frappe massive dans la nuit du 7 au 8 avril.
Cette nuit-là, Trump signa un cessez-le-feu de deux semaines, négocié par Islamabad, et rangea sa menace d'annihilation comme on referme un tiroir.
Je pourrais plaider que les 15 % restants existaient pour cela. Ce serait juridiquement exact et moralement misérable — l'astuce éternelle du pronostiqueur qui ne veut jamais avoir tort. La vérité est plus instructive : j'avais lu la machine de guerre, qui était bien en position, et je n'avais pas lu l'homme. Donald Trump menace d'annihiler à vingt heures et signe à vingt-deux, parce que chez lui la menace n'est pas le prélude de la frappe : elle en est le substitut. L'apocalypse annoncée est sa monnaie d'échange ; il ne la dépense qu'à regret. Ceux d'entre nous qui raisonnent en stratèges classiques — l'ultimatum, puis l'exécution — traduisent dans la grammaire de Clausewitz un homme qui parle la langue de l'immobilier new-yorkais. Le 7 avril, c'est ma grammaire qui a été bombardée.
Même leçon, en mineur, pour l'opération aéroportée dont j'évaluais la réussite à 25 % fin mars, quand la 82e division faisait route vers le Golfe. L'opération n'eut jamais lieu ; Washington lui préféra le blocus. J'avais peut-être raison sur le fond — saisir des infrastructures en territoire iranien était une folie, et il se peut que mes 25 % aient été lus jusque dans certains bureaux où l'on décida de s'abstenir —, mais un pronostic sur une bataille qui ne se livre pas est comme un sermon dans une église vide : nul ne peut dire s'il était bon.
Mai et juin : ce que les pentes m'ont donné, que les nuits m'avaient refusé
Et pourtant — qu'on me pardonne de le dire après ce qui précède — je n'ai pas toujours eu tort. Il se trouve même que j'ai eu raison chaque fois que j'ai cessé de regarder les nuits pour regarder les pentes.
Le 3 mai, quand les chancelleries bruissaient d'optimisme, j'écrivais que cette guerre ne s'arrêterait pas avant l'été : le calendrier électoral américain, la rigidité structurelle des Gardiens, l'inconciliable de l'enrichissement zéro. Le 5 mai, je donnais 45 % à la guerre lente, 35 % à la guerre chaude, et j'appelais la première par son nom : une saignée. Ce fut la saignée — le double blocus, les navires arraisonnés, « Project Freedom » et ses escortes dans un détroit transformé en coupe-gorge —, puis ce fut la guerre chaude, dans l'ordre exact de mes probabilités. Le 8 juin, je constatais « sans surprise » la fin du cessez-le-feu, ayant décrit à l'avance la mécanique qui l'emporterait : un navire arraisonné, une île frappée, une riposte. Et le 20 juin, quarante-huit heures après le dîner de gala où Trump et Pezeshkian paraphaient leurs quatorze points, je nommais Versailles « la paix par soustraction » — un mémorandum qui suspendait la guerre sans régler le nucléaire, c'est-à-dire qui ne suspendait rien. Il aura fallu trois navires en flammes dans Ormuz, le 6 juillet, pour que le monde s'en aperçoive.
D'où vient cette asymétrie ? De ce que les pentes sont connaissables et que les instants ne le sont pas. Qu'un cessez-le-feu sans mécanisme de vérification meure de sa belle mort, c'est de la géométrie : il suffit de lire les textes et de connaître les hommes. Mais quelle nuit précise Trump choisit pour frapper ou pour signer, cela ne relève pas de l'analyse — cela relève de son humeur, c'est-à-dire du mystère. Le chroniqueur honnête doit tracer cette frontière une fois pour toutes : en deçà, le travail ; au-delà, la divination. Mes 85 % du 7 avril étaient de la divination costumée en travail.
Ce que pèse un pourcentage
Reste l'essentiel, qui n'est pas arithmétique. En relisant six mois de colonnes, ce ne sont pas mes pourcentages qui me regardent — ce sont les morts. Trois mille cinq cents au Liban depuis mars. Trois mille six cents en Iran, dont la moitié n'avaient jamais porté d'uniforme. Un million de déplacés. Onze cents enfants tués ou blessés à la mi-mars, selon l'UNICEF, et ce chiffre a trois mois. Quand j'écris « guerre lente, 45 % », chacun de ces points de pourcentage a des mains, un visage, une mère. Le pronostiqueur qui l'oublie devient bookmaker ; et il y a assez de bookmakers.
C'est pourquoi je continuerai de chiffrer, malgré le 7 avril et à cause de lui. Non que les chiffres soient la vérité — on vient de voir ce qu'il en coûte de le croire —, mais parce qu'ils sont un aveu. Celui qui écrit « 85 % » s'expose à être démenti par les faits d'une manière que ne risquera jamais celui qui écrit « la situation est préoccupante ». Le chiffre est la forme moderne de la parole donnée : il oblige. Et dans un temps où le commentaire s'est fait industrie — où l'on peut avoir été démenti chaque semaine pendant trois ans et pérorer encore —, s'obliger soi-même est peut-être la dernière élégance qui reste.
La guerre a repris. L'Iran, veuve de son Guide, tire sur les émirats ; l'Amérique refait la liste de ses quatre-vingt-dix cibles ; et quelque part entre Islamabad et Versailles traînent les quatorze points d'un accord mort-né, avec ses soixante jours qui n'iront pas à terme et ses trois cents milliards que personne ne versera. Je ne donnerai pas aujourd'hui de probabilité sur la suite. Pas par prudence — par pénitence. Elle expirera samedi.