Et si la question n’était pas celle qu’on croit ? Le vieux soupçon de la double allégeance — Rome contre la patrie — dit moins sur l’Opus Dei que sur un souverainisme qui confond la nation avec le monopole des fidélités. Un homme libre peut servir Dieu et défendre son pays. Encore faut-il s’entendre sur le mot servir.
Il y a, quelque part dans les bureaux du Dicastère pour le Clergé, un dossier de quelques centaines de pages qui attend, depuis le 11 juin 2025, qu’un souverain veuille bien statuer sur son sort — et ce dossier, ce sont les statuts révisés de l’Opus Dei, que Léon XIV faisait savoir en février dernier qu’il n’était pas pressé d’approuver. L’ironie mérite qu’on s’y arrête : l’organisation que tant de plumes présentent comme un État dans l’État attend, comme n’importe quel administré, le tampon d’une administration. L’Œuvre de Dieu fait la queue au guichet.
Voilà qui remet les proportions en place, et qui permet d’aborder de sang-froid la question du jour, posée sans détour : peut-on être souverainiste et appartenir à l’Opus Dei ? Question qu’on me pardonnera de prendre au sérieux dans ses deux branches — car elle en a deux, et la seconde est la plus intéressante.
Le soupçon et son double
Présentons d’abord le soupçon, loyalement, car il n’est pas sorti de nulle part.
L’Opus Dei, fondé en 1928 par Josémaria Escrivá, compte quelque 85 000 membres dans 70 pays. C’est une organisation transnationale, hiérarchique, discrète, dont le centre de gravité est à Rome et dont les membres — laïcs pour l’immense majorité — occupent parfois des positions en vue dans la banque, l’université, la politique. Le journaliste Gareth Gore lui a consacré une enquête au vitriol, partie de l’effondrement du Banco Popular en 2017, et il a obtenu en mars dernier une audience du pape pour réclamer une enquête formelle — accusations que l’Œuvre conteste pied à pied, en revendiquant pour ses membres une entière liberté politique. Je ne trancherai pas ce procès-là, qui relève des tribunaux et de Rome, pas d’une chronique. Mais le soupçon souverainiste, lui, est plus vieux que Gore, plus vieux qu’Escrivá, plus vieux que le roman de gare et son moine albinos : un Français qui obéit à Rome peut-il servir la France ? N’y a-t-il pas là double allégeance, donc trahison en puissance ?
Le soupçon a sa logique. Il a surtout un angle mort, qui est le sujet de ce papier.
Le détour par Cambridge
Faisons le détour par un homme qui a vécu cette question dans sa chair. Lord Acton, catholique anglais dans un pays qui sortait à peine de deux siècles de lois anti-papistes, libéral de la plus stricte obédience, s’est battu toute sa vie sur deux fronts à la fois : contre l’État qui prétendait régenter les consciences, et contre l’ultramontanisme qui prétendait faire du pape un monarque absolu des âmes. C’est en pensant à Rome, et non à Londres, qu’il a écrit la phrase que tout le monde cite sans jamais rappeler son adresse : le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument. Elle figure dans une lettre à un évêque, à propos de l’infaillibilité pontificale.
Or Acton n’a jamais quitté l’Église. Il a refusé, sereinement, fermement, définitivement, l’alternative qu’on voulait lui imposer : choisir entre sa foi et sa liberté, entre Rome et sa patrie, entre l’obéissance spirituelle et le jugement personnel. Sa réponse tenait en une distinction que nos débats ont perdue : l’allégeance qui compte n’est pas celle du cœur, qui ne regarde personne, mais celle de la contrainte — qui a le droit de vous forcer, de vous taxer, de vous punir. Un homme peut avoir mille fidélités ; il ne doit avoir qu’un seul maître en matière de coercition, et encore, le plus petit possible.
La liberté, disait-il à peu près, n’est pas le droit de faire ce qu’on veut, mais de faire ce qu’on doit. Sans demander la permission.
Ce que la fidélité choisie n’est pas
Appliquons la distinction, et le brouillard se lève. La souveraineté — celle du moi d’abord, celle de la nation ensuite, dans cet ordre et pas dans l’autre — concerne la contrainte, non la conviction. Elle exige que nul pouvoir extérieur ne puisse forcer un citoyen français sans son consentement. Elle n’exige pas, elle n’a jamais exigé chez les libéraux dignes de ce nom, que le citoyen n’aime rien au-delà des frontières.
Car enfin, à le bien regarder, qu’est-ce que l’appartenance à l’Opus Dei ? Une adhésion volontaire, contractuelle, révocable, à une société de droit privé — spirituelle dans son objet, transnationale dans son extension. On y entre librement ; on en sort librement, quoi qu’il en coûte socialement, et ceux qui en sont sortis fâchés le prouvent chaque année en publiant des livres. L’Œuvre ne lève pas d’impôt, ne rend pas de jugements exécutoires, n’emprisonne personne. Elle demande beaucoup à ses membres — du temps, de l’argent, de l’obéissance — mais elle le leur demande, précisément, et c’est toute la différence. La famille, l’entreprise, le syndicat, la franc-maçonnerie, l’Église : toutes les sociétés humaines dignes d’intérêt débordent les frontières et réclament des fidélités. Le souverainisme qui s’en effraie ne défend plus la nation contre l’empire ; il défend le monopole de l’État sur les cœurs.
Reste, bien sûr, l’autre branche du soupçon, et je ne l’esquiverai pas : un membre de l’Œuvre qui utiliserait une charge publique pour servir son organisation — qui ferait de l’État l’instrument de sa foi — trahirait effectivement quelque chose. Mais quoi ? Pas la nation d’abord : le principe même du pouvoir limité. Le scandale ne serait pas qu’il soit de l’Opus Dei ; le scandale serait qu’il capture l’État. Et ce scandale-là, faut dire que des gens parfaitement laïcs, parfaitement républicains, parfaitement irréprochables au regard du soupçon romain, le commettent tous les jours au profit de causes moins pittoresques.
Le problème n’est jamais la fidélité des hommes. C’est la taille de ce qu’on peut capturer.
Servitude volontaire, vraiment ?
On me fera pourtant une objection, la seule qui porte vraiment, et je préfère la formuler dans toute sa force plutôt que de l’esquiver : l’Opus Dei ne défend-il pas une vision de la société profondément verticale, profondément théologique, profondément étrangère à cette souveraineté du moi dont nous faisons ici la pierre d’angle ? Un plan de vie réglé heure par heure, une direction spirituelle serrée, une obéissance érigée en vertu cardinale — voilà, semble-t-il, l’exact contraire de l’individu qui se gouverne, et plus encore de cette démocratie liquide où toute délégation demeure granulaire, choisie, révocable à l’instant. Peut-on former des âmes à la verticale et des citoyens à l’horizontale ?
Je réponds en deux temps, et le premier est une concession pleine : oui, l’anthropologie de l’Œuvre est une anthropologie du commandement. Ce n’est pas un club de lecture. Quiconque y adhère remet à d’autres une part considérable de la conduite de sa vie, et il serait malhonnête de peindre cela aux couleurs de l’autonomie.
Mais le second temps renverse la perspective : la souveraineté du moi inclut le droit de se lier. Ulysse se fait attacher au mât, et c’est pourtant lui qui commande les cordes. Le moine sous sa règle, le légionnaire sous son contrat, l’athlète sous son entraîneur : tous aliènent volontairement des pans entiers de leur autonomie quotidienne, et nul ne songe à y voir des esclaves, parce que la règle a été choisie et parce que la porte existe. Ce que La Boétie dénonçait, à le bien relire, n’était pas le service : c’était le service sans porte. Une règle choisie est un exercice de la souveraineté ; une règle imposée en est la négation.
Tout tient donc dans la réalité de la porte — et c’est ici que la critique sérieuse, celle qui n’a besoin ni de complot ni de moine albinos, a pleinement droit de cité. En Argentine, 43 anciennes numéraires auxiliaires accusent des responsables de l’Œuvre d’exploitation, décrivant des engagements contractés à l’adolescence et des existences de travail non rémunéré ; la plainte est pénale, l’organisation conteste catégoriquement, la justice n’a pas tranché. Je n’en tirerai pas de verdict. Mais le critère, lui, est limpide : si des consentements ont été captés avant l’âge du discernement, si des sorties ont été rendues ruineuses ou terrifiantes, alors nous ne sommes plus dans la fidélité choisie — nous sommes dans la capture, et le libéral doit le dire plus sévèrement que quiconque, car c’est son propre critère qui serait violé, chez lui, avec ses mots.
Et pour la société entière ? Une société libre est un archipel : elle tolère des îles verticales — couvents, armées, entreprises, familles nombreuses — pourvu qu’aucune île ne prétende régenter la mer. L’incompatibilité ne commence pas le jour où l’Œuvre prie à la verticale ; elle commencerait le jour où elle voudrait légiférer.
Le contraire de la verticalité n’est pas l’horizontalité obligatoire. C’est la porte.
Une vieille passion française
Car cette peur de la double allégeance est une passion française ancienne, et il n’est pas inutile d’en rappeler la généalogie. Le gallicanisme d’Ancien Régime voulait déjà une Église nationale sous tutelle du roi ; la Révolution a poussé la logique jusqu’à la Constitution civile du clergé, exigeant des prêtres un serment à l’État ; et la Troisième République, entre la loi de 1905 — dont la lettre est libérale — et l’affaire des fiches — dont l’esprit ne l’était pas —, a fiché des officiers pour le crime d’aller à la messe. Chaque fois, le même raisonnement : qui aime autre chose que l’État trahit la nation. Chaque fois, la même confusion entre la patrie, qui est une affection, et l’appareil, qui est une machine. On a soupçonné les catholiques d’obéir à Rome, les protestants de regarder vers Genève, les juifs vers on ne savait quel ailleurs — et l’histoire a montré ce que valait ce dernier soupçon, et où il menait.
Le souverainisme d’appareil a toujours besoin d’un suspect. Seuls les noms varient, et la qualité des procès.
Pendant ce temps
Et pendant qu’on scrute les 85 000 fidèles de l’Œuvre — dont quelques centaines en France, je suppose, l’organisation n’y ayant jamais prospéré —, une autre société d’allégeance, autrement vaste, autrement contraignante, autrement coûteuse, échappe à tout soupçon : fin 2024, la France compte 5,9 millions d’agents publics, et sa dépense publique absorbe 57,2 % du PIB. Voilà une organisation qui, elle, ne demande pas votre adhésion : elle prélève, elle norme, elle sanctionne, et nul n’en démissionne. Si le critère du souverainisme est la crainte des structures qui font allégeance à autre chose que le citoyen, je me demande pourquoi le regard se porte si obstinément sur la prélature et si rarement sur Bercy.
On fantasme sur les sociétés discrètes qu’on peut quitter. On ne voit plus la société obligatoire qu’on ne peut pas quitter.
Dernier mot
Alors, peut-on être souverainiste et appartenir à l’Opus Dei ? Oui — si le souverainisme est celui que nous défendions ici même hier : la souveraineté du moi d’abord, la liberté d’association qui en découle, la nation comme communauté de droit et non comme propriétaire des âmes. Un membre de l’Œuvre qui défend l’indépendance juridique de la France, le consentement à la loi et les Droits fondamentaux de 1789 — lesquels garantissent, rappelons-le, que nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses — est un souverainiste parfaitement cohérent. Plus cohérent, peut-être, que ses procureurs.
Non — si le souverainisme exige l’allégeance totale et exclusive à l’État national, s’il rêve d’un pays où toute fidélité transversale est une trahison en instance. Mais alors ce n’est plus l’Opus Dei qui pose problème : c’est ce souverainisme-là, qui n’est que le gallicanisme continué par d’autres moyens, et qui finira, comme lui, par exiger des serments.
La seule appartenance véritablement incompatible avec la souveraineté est celle dont on ne peut pas démissionner. Ce n’est pas à Rome qu’elle siège.