Et si le souverainiste étatiste et le libéral européiste commettaient, chacun de son côté, exactement la même faute ? Le débat sur la souveraineté dit moins sur Bruxelles que sur un pays qui a oublié que toute souveraineté commence par celle du moi — et que toute liberté, pour durer, a besoin d'un gardien.
Il existe des objets minuscules qui, sans avoir rien demandé, sans avoir rien fait pour mériter cet honneur, se retrouvent chargés de porter à eux seuls tout le poids d'un débat de civilisation, et le bouchon de bouteille attaché — ce petit appendice de plastique qui vous revient dans le nez à chaque gorgée depuis l'été 2024, en application de la directive européenne 2019/904 — est de ceux-là. Le souverainiste y voit la preuve tangible, quotidienne, presque olfactive de la domination bruxelloise. Le libéral européiste hausse les épaules et parle d'un détail. Ils ont tort tous les deux, mais pas pour les raisons qu'ils croient.
Car le bouchon pose, en réalité, la double question qui fâche : peut-on être souverainiste sans être libéral ? Peut-on être libéral sans être souverainiste ? Je vais tenter de montrer que la réponse est deux fois non — et que chacun des deux camps devrait balayer devant sa porte avant de donner des leçons à l'autre.
Deux camps, une même paresse
Présentons loyalement les deux positions, car chacune tient quelque chose de vrai.
Le souverainiste a raison sur un point que le libéral de salon refuse trop souvent de regarder en face : depuis l'arrêt Costa contre ENEL de 1964, la primauté du droit de l'Union s'impose aux lois nationales, y compris à celles votées après l'adhésion, y compris — c'est la doctrine constante de la Cour de Luxembourg — face aux Constitutions elles-mêmes. Des règlements s'appliquent directement aux citoyens sans qu'aucun Parlement national ne les vote, des directives contraignent le législateur français dans des domaines toujours plus étendus, et l'électeur, en bout de chaîne, ne peut sanctionner à peu près personne. Ce n'est pas un fantasme ; c'est l'architecture juridique assumée de l'Union.
Le libéral, lui, a raison sur un autre point que le souverainiste préfère ignorer : l'État français n'a pas attendu Bruxelles pour être vertical, tatillon et envahissant. Il l'était sous Colbert, il l'était sous la Convention, il l'est resté sous toutes les Républiques. Rendre à Paris ce que Bruxelles a pris ne garantit strictement rien au citoyen si Paris gouverne comme Bruxelles — par circulaires, par agences, par normes.
Deux demi-vérités qui se tournent le dos. Il reste à les recoudre.
Le détour par Sarlat
Faisons un détour par le Périgord, en évitant les routes trop fréquentées. Étienne de La Boétie, vingt ans à peine, écrit au milieu du XVIe siècle le Discours de la servitude volontaire, et il y pose la seule question qui compte : pourquoi des millions d'hommes obéissent-ils à un seul, alors qu'il suffirait de ne plus le soutenir pour qu'il tombe ? Sa réponse tient en une intuition vertigineuse : la domination ne vit pas de la force du dominant, elle vit du consentement du dominé. « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. »
Ce que La Boétie nous apprend, et que les débats actuels sur la souveraineté ont soigneusement enfoui, c'est que la souveraineté n'est pas d'abord une affaire de drapeaux ni de frontières : elle est une affaire de tenue intérieure. Un peuple est souverain quand il est composé d'individus qui se gouvernent eux-mêmes — qui possèdent, sérieusement, obstinément, presque jalousement, la maîtrise de leur conscience, de leur travail et de leurs biens. La souveraineté nationale n'est jamais que l'agrégation, à l'échelle d'un pays, de ces souverainetés minuscules. Elle commence par la souveraineté du moi, ou elle n'est qu'un mot d'estrade.
Un peuple de dépendants ne devient pas souverain en changeant de tuteur. Il change de laisse.
Ce que le souverainisme étatiste ne voit pas
Voilà pourquoi le souverainisme qui se contente de vouloir remplacer l'Union européenne par un État français tout aussi vertical, tout aussi centralisé, tout aussi persuadé de savoir mieux que vous ce qui est bon pour vous, ne propose pas une libération : il propose une relocalisation de la domination. Le producteur de normes change d'adresse ; la norme demeure. Le jacobinisme en français dans le texte plutôt qu'en anglais de la Commission — voilà, à le bien regarder, tout le programme.
Et faut dire que l'expérience est déjà faite, sous nos yeux, chaque jour. La France est championne de ce que le Sénat appelle pudiquement la surtransposition : lorsqu'une directive européenne fixe un seuil, Paris l'abaisse ; lorsqu'elle prévoit une exemption, Paris la supprime ; lorsqu'elle laisse une marge, Paris la referme. Une mission d'inspection a recensé 137 directives surtransposées au détriment de nos propres entreprises. Autrement dit : quand Bruxelles opprime les Français, c'est souvent Paris qui tient la plume et qui en rajoute. Rendre demain à cette administration-là la totalité du pouvoir normatif, sans rien changer à ses réflexes, ce serait confier la bergerie à un berger qui tond plus court que le loup ne mord.
J'ajoute un souvenir qui devrait faire réfléchir les nostalgiques du grand État national : la verticalité bruxelloise est, pour une bonne part, une invention française. Jean Monnet a dessiné la haute administration communautaire sur le modèle du Plan ; Jacques Delors l'a portée à son apogée. Bruxelles ne nous a pas colonisés : nous avons exporté notre technocratie, et elle nous revient avec les intérêts.
Nous n'avons pas été envahis. Nous avons été imités.
Ce que le libéral européiste ne voit pas
Mais retournons l'arme, car elle a deux tranchants. Que penser d'un libéral qui, au nom du grand marché ou de la paix perpétuelle, accepte sans broncher qu'une structure multilatérale impose sa législation à celle de la France, sans concertation réelle, pour exercer une contrainte directe sur des citoyens qui n'ont jamais pu ni la voter, ni l'amender, ni la renverser ?
Benjamin Constant — que je suppose moins fréquenté aujourd'hui qu'il ne le mériterait — a défini la liberté des Modernes comme la jouissance paisible de l'indépendance privée sous la protection de garanties. Mais des garanties accordées par qui, opposables à qui, révocables par qui ? Un pouvoir qu'on ne peut pas sanctionner n'accorde pas des garanties : il consent des tolérances. Le libéral qui s'accommode d'un législateur hors de portée du citoyen — qu'il siège à Bruxelles, à Washington ou dans n'importe quelle capitale étrangère dont la France deviendrait la province docile — a simplement cessé d'être libéral. Il a troqué le principe du consentement, qui est le cœur battant de sa doctrine, contre le confort d'une tutelle qu'il juge éclairée. Or une tutelle éclairée reste une tutelle, et l'histoire suggère qu'elle ne reste pas éclairée longtemps.
Le libéralisme sans souveraineté, c'est un contrat dont une seule partie tient le stylo.
Pendant ce temps
Et pendant que les deux camps se disputent la couleur du drapeau planté sur le mât, le navire s'enfonce avec une tranquillité de baromètre avant l'orage. La dette publique française atteint 117,5 % du PIB au premier trimestre 2026 ; la Cour des comptes anticipe plus de 118 % en fin d'année ; la dépense publique s'établit à 57,2 % du PIB, deuxième rang de l'Union. Voilà la souveraineté réelle, celle dont personne ne parle : un pays qui emprunte pour payer ses fins de mois n'est souverain ni face à Bruxelles, ni face à ses créanciers, ni face à son propre avenir. On peut sortir de tous les traités du monde ; on ne sort pas d'un tableau d'amortissement.
La question n'est donc pas de savoir qui nous dominera, mais pourquoi nous tenons tant à l'être.
Dernier mot
Reste à répondre aux deux questions du titre, et je le ferai par Hayek — non pas l'économiste des manuels, mais le juriste de Droit, législation et liberté. Hayek distinguait le droit véritable, le nomos, qui croît lentement au sein d'une communauté comme croissent une langue ou une coutume, de la simple législation, la thesis, décrétée d'en haut par un pouvoir qui commande. Le droit, disait-il, exprime les traditions d'un peuple ; il n'est pas fabriqué, il est découvert. C'est un argument souverainiste, au sens le plus profond : nul législateur lointain, fût-il pavé de bonnes intentions, ne peut décréter le droit d'une nation à sa place.
Mais quelles sont-elles, nos traditions juridiques ? Elles ne sont ni le culte de l'État, ni la circulaire, ni le monopole — ces sédiments-là sont des habitudes de pouvoir, pas des traditions de droit. Ce que la France a donné au monde, ce qui constitue son nomos, c'est la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : la liberté, la propriété, la sûreté, la résistance à l'oppression — les Droits fondamentaux, que le Conseil constitutionnel a fini par opposer au législateur lui-même. Défendre la souveraineté française, c'est défendre cela : non pas le droit de l'État français de tout faire, mais le droit des Français de n'être opprimés par personne — pas davantage par Paris que par Bruxelles.
Alors, peut-on être souverainiste sans être libéral ? Non : on est seulement le courtier d'un changement de propriétaire. Peut-on être libéral sans être souverainiste ? Non plus : on est le locataire de libertés dont un autre détient les clés. La souveraineté est le corps de la liberté ; la liberté est l'âme de la souveraineté. Il se pourrait que la France, qui a inventé l'une et proclamé l'autre, soit le seul pays au monde où l'on s'obstine à les opposer.
Peut-être est-il temps de les présenter l'une à l'autre.