Vers un second tour Le Pen - Lagarde ?

Vers un second tour Le Pen - Lagarde ?

Le Pen éligible après l'arrêt d'appel, Lagarde prête à quitter la BCE : la présidentielle 2027 se dessine entre la condamnée et la banquière. Analyse.


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Et si la présidentielle de 2027 se jouait entre une femme qui porte un bracelet électronique et une femme qui tient la barre d'une banque centrale ? L'arrêt rendu ce mardi par la cour d'appel de Paris rouvre la route de l'Élysée à Marine Le Pen ; les confidences de Christine Lagarde aux Échos dessinent, en face, la silhouette d'un recours. Deux candidatures que personne n'a vraiment choisies — et qui pourraient bien s'imposer à tout le monde.

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Il existe des objets qui, sans avoir rien demandé, sans avoir été conçus pour cela, se retrouvent soudain au centre de la vie politique d'un pays, et le petit boîtier gris que la justice française appelle « dispositif de surveillance électronique » — un bracelet, dans la langue commune — vient d'accéder à ce statut singulier. La cour d'appel de Paris a confirmé ce mardi la condamnation de Marine Le Pen pour détournement de fonds publics, mais elle a ramené son inéligibilité à quarante-cinq mois dont quinze ferme — quinze mois déjà purgés depuis le jugement de première instance. Reste un an de prison ferme, aménagé sous bracelet. L'objet, donc. Il ne l'empêche plus d'être candidate ; il l'empêche seulement, disait-elle avant l'arrêt, d'avoir envie de l'être.

À sept cents kilomètres de là, dans une tour de Francfort, une autre femme manie une autre image : celle du navire. « La capitaine du bateau BCE doit rester à bord », expliquait Christine Lagarde aux Échos la semaine dernière — avant d'ajouter, dans le même souffle, qu'un débarquement anticipé restait « possible », parce qu'« une voix européenne doit s'exprimer dans le débat présidentiel français ». Un bracelet qui retient, une passerelle qu'on hésite à franchir. La présidentielle de 2027 vient peut-être de trouver ses deux personnages.

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Reprenons les faits, sereinement, méthodiquement, sans grimper au rideau. Côté Le Pen : l'arrêt d'appel, attendu depuis des semaines, lui rend son éligibilité puisque le décompte de la peine courait depuis le 31 mars 2025. Rien ne l'empêche plus, juridiquement, de briguer l'Élysée pour la quatrième fois. Tout dépend désormais d'un arbitrage interne : elle ou Jordan Bardella, que les enquêtes d'Ipsos créditent l'un comme l'autre de 31 à 36 % des intentions de vote au premier tour — le dauphin légèrement devant, mais dans l'épaisseur du trait. Dès lors qu'elle maintient sa candidature, sa présence au second tour relève moins du pronostic que de l'arithmétique : aucun autre candidat ne dépasse 19 %.

Côté Lagarde : l'interview aux Échos du 2 juillet, qui prolonge une rumeur lancée en février par le Financial Times — rumeur qui avait alors suffi à faire vaciller l'euro sur les marchés, détail que je recommande de garder en mémoire pour la suite. Elle jure qu'elle n'est « candidate à rien », qu'elle n'envisage pas « à ce stade » de se présenter, mais qu'elle veut « contribuer à structurer » le débat. Quiconque a fréquenté la langue des grands commis de l'État sait traduire : à ce stade est un calendrier, pas un démenti. Son mandat court jusqu'en octobre 2027, six mois après l'élection ; pour peser, il faudra descendre du navire avant l'hiver. L'automne, je suppose, fera l'affaire.

Deux trajectoires inverses, à le bien regarder, et pourtant symétriques. L'une a passé trente ans à se faire élire et manque de s'y voir interdite par un tribunal ; l'autre n'a jamais affronté un suffrage universel et pourrait se voir offrir le bloc central sans primaire, sans congrès, sans campagne interne. La première tient sa légitimité des urnes et la voit contestée par les juges ; la seconde tient la sienne des nominations et la verrait consacrée par défaut. Chacune est, pour son camp, la solution d'un problème que le camp n'a pas su résoudre lui-même.

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Le détour par Tocqueville

Car le vrai sujet n'est pas Lagarde — femme de talent, personne n'en doute. Le vrai sujet est ce que sa candidature éventuelle dirait de nous. Tocqueville, dans la quatrième partie de De la démocratie en Amérique, décrit ce pouvoir d'un genre nouveau qu'il voit poindre au-dessus des démocraties : « un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. » Il ne tyrannise pas, précise-t-il ; il empêche. Il ne brise pas les volontés ; il les amollit.

Qu'est-ce qu'une banque centrale moderne, sinon la forme chimiquement pure de ce pouvoir tutélaire ? Absolue dans son domaine, détaillée dans ses instruments, régulière dans ses communiqués, prévoyante par métier, douce par construction — la BCE coche chaque adjectif de la prophétie. Elle n'est comptable devant aucun électeur, et c'est même sa fierté statutaire : l'indépendance. Qu'une présidente de cette institution envisage de traverser la passerelle qui sépare la tutelle du suffrage, voilà qui aurait passionné le Normand. Non pas comme un scandale — il n'y a rien d'illégal, rien même d'indécent — mais comme un symptôme : le pouvoir tutélaire ne se contente plus de veiller sur le troupeau, il se demande s'il ne devrait pas, aussi, en prendre officiellement la tête. Tocqueville avait prévu la douceur. Il n'avait pas osé prévoir la candidature.

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Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas

Appliquons maintenant la vieille grille de Bastiat : ce qu'on voit, et ce qu'on ne voit pas.

Ce qu'on voit : un duel d'affiche, presque trop beau pour les chaînes d'information. La patriote contre l'européenne, la condamnée contre la banquière, le peuple contre Francfort. Un casting hollywoodien, une dramaturgie clé en main, des soirées électorales garanties.

Ce qu'on ne voit pas, et qui compte davantage : premièrement, l'aveu. Si le bloc central va chercher sa candidate à Francfort, c'est qu'il reconnaît n'avoir produit, en neuf ans d'exercice du pouvoir, aucune figure capable de le rassembler. Édouard Philippe plafonne à 17-19 %, Gabriel Attal derrière lui, Gérald Darmanin supplie qu'on désigne un candidat unique avant que la division ne les élimine tous. Faut dire que l'offre est abondante et la demande introuvable. Deuxièmement, le précédent institutionnel : une banquière centrale en exercice qui annonce vouloir « structurer » un débat électoral national engage, qu'elle le veuille ou non, l'institution qu'elle dirige — et les marchés l'ont compris avant les éditorialistes, eux qui vendaient l'euro dès la rumeur de février. Troisièmement, l'électeur. Dans ce scénario, il n'aura choisi ni l'une ni l'autre : l'une s'impose par l'effondrement de ses concurrents, l'autre par la désertion des siens. Le second tour serait plein. Le choix, lui, resterait étrangement vide.

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Une vieille habitude française

Ce n'est pas nouveau. C'est même, à le bien regarder, très français. Quand ses partis s'épuisent, ce pays ne réforme pas ses partis : il se cherche un recours. Il y a très exactement cent ans, en juillet 1926, la République appelait Raymond Poincaré au chevet du franc — déjà un homme de la monnaie, déjà présenté comme au-dessus des partis. En 1934, après les ligues et l'émeute, on exhume Gaston Doumergue de sa retraite. En 1958, c'est Colombey. En 1976, on installe à Matignon Raymond Barre, professeur d'économie présenté au pays comme « meilleur économiste de France » — la compétence en écharpe tricolore. En 2017 enfin, un inspecteur des finances passé par la banque promettait de dépasser le clivage droite-gauche, et l'on a vu ce que le dépassement a donné : un paysage où ne restent debout que les extrêmes et les technocrates.

Le recours est notre monarchie de remplacement. Sérieusement, fébrilement, presque pieusement, nous guettons l'homme — cette fois la femme — providentiel, comme un troupeau guette le ciel avant l'orage, persuadé que la pluie décidera de tout et lui de rien. Une société politique vivante produirait ses candidats par le bas, par le militantisme, par la sélection des talents dans l'épreuve élective. La nôtre les importe d'institutions non élues, puis s'étonne que l'abstention monte. Seuls les recours varient, et la qualité des institutions qui les fournissent.

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Pendant ce temps

Pendant que la scène se met en place, les chiffres, eux, ne font pas campagne. La dette publique française dépasse les 3 400 milliards d'euros, la charge d'intérêts est en passe de devenir le premier budget de l'État, et le déficit ne repassera pas sous les 3 % du PIB avant la fin de la décennie — si tout va bien, ce que j'hésite à écrire sans sourire. Voilà le dossier que trouvera sur son bureau, au matin du 14 mai 2027, la personne élue — quelle qu'elle soit. Et voilà peut-être l'ironie centrale de notre affaire : la candidate du bloc central serait précisément celle dont l'institution a rendu cette dette indolore pendant des années, en l'achetant à tour de bras ; et la candidate nationale, celle dont aucun programme chiffré n'a jamais expliqué comment il la stabiliserait. Le second tour de 2027 pourrait opposer la créancière de la France à sa débitrice la plus enthousiaste. La dette, elle, sera au second tour quoi qu'il arrive.

Dernier mot

Marine Le Pen vient de confirmer sa candidature, et Christine Lagarde peut fort bien rester à bord jusqu'au terme. Peut-être ce second tour Le Pen-Lagarde ne verra-t-il jamais le jour ; peut-être n'est-il que la fiction commode d'un été électoral qui commence tôt.

Mais qu'il soit plausible — qu'aucun lecteur, en 2026, ne hausse les épaules en lisant ce titre — dit déjà l'essentiel. Une société libre choisirait ses dirigeants parmi des citoyens qui ont bâti, entrepris, échoué, recommencé ; elle ne les recevrait ni d'un tribunal qui décide qui a le droit de concourir, ni d'une tour de Francfort qui décide qui mérite d'être sauvé. Entre la candidate que la justice a failli retirer du jeu et la candidate que le système monétaire pourrait y déposer, l'électeur français de 2027 sera sommé de choisir son gardien.

Il reste, à chacun, une autre voie : cesser d'attendre le recours, et redevenir sa propre providence. C'est plus lent. C'est moins spectaculaire. C'est le seul second tour qu'on ne perd jamais.


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