Le conflit entre l'administration Trump et Anthropic a suscité de nombreuses réactions en Europe. Beaucoup y ont vu un nouvel épisode de la rivalité entre les États-Unis et leurs partenaires. Pourtant, l'événement révèle une réalité plus profonde : les affrontements stratégiques du XXIe siècle opposent de moins en moins des blocs géographiques et de plus en plus des centres de pouvoir concurrents.
Depuis plusieurs années, Alex Karp explique que l'avenir se jouera dans la compétition entre l'Occident et ses adversaires. Les événements récents lui donnent partiellement raison : la technologie est bien devenue le principal déterminant de la puissance. Mais ils donnent également raison à Léon XIV sur un point fondamental. Derrière les algorithmes et les modèles d'intelligence artificielle se cache une question plus ancienne : celle de la concentration du pouvoir. L’occident est fragmenté.
États, laboratoires, plateformes, investisseurs, agences publiques et multinationales s'affrontent désormais au sein même du monde occidental. L'Europe découvre qu'elle dépend de technologies qu'elle ne contrôle pas. La France découvre qu'elle dispose encore de certains atouts mais qu'elle peine à les transformer en stratégie cohérente.
Alors que la guerre en Ukraine a réveillé les consciences sur les questions militaires, que l’Ukraine s’apprête à prendre de nombreux marchés d’armement, le décrochage européen dans le domaine civil devient chaque jour plus visible. Le problème n'est pas l'absence de talents. Le problème est l'absence de vision.
L'enjeu de 2027 pourrait bien être là.
LA GUERRE N'EST PAS OÙ NOUS LE CROYIONS
Depuis une dizaine d'années, le débat sur l'intelligence artificielle est généralement présenté comme une nouvelle guerre froide. D'un côté se trouveraient les États-Unis. De l'autre, la Chine. Entre les deux, une Europe chargée de préserver un équilibre devenu de plus en plus fragile.

Cette lecture contient une part de vérité. Les deux grandes puissances mondiales se disputent effectivement le leadership technologique et chacun comprend désormais que l'intelligence artificielle, les semi-conducteurs ou les infrastructures numériques détermineront une partie de la hiérarchie internationale des prochaines décennies.
Pourtant, le conflit entre l'administration Trump et Anthropic montre que cette grille de lecture est insuffisante.
Ce qui frappe dans cette affaire n'est pas seulement l'opposition entre des intérêts nationaux différents. C'est l'existence de rapports de force à l'intérieur même du camp occidental. Nous assistons à des confrontations entre gouvernements et entreprises, entre laboratoires privés et administrations, entre investisseurs et régulateurs. La compétition technologique ne se limite plus à une rivalité entre États. Elle devient une lutte permanente entre différentes formes de pouvoir.
Cette évolution n'a sans doute pas surpris Léon XIV.

Dans son encyclique consacrée à l'intelligence artificielle, le pape expliquait que le véritable enjeu n'était pas la machine elle-même mais la concentration du pouvoir qu'elle rend possible. Beaucoup ont considéré cette approche comme excessivement théorique ou morale. Pourtant, les événements récents lui donnent une résonance inattendue.
La question fondamentale n'est plus seulement de savoir qui développera les technologies de demain. La question devient de savoir qui contrôlera ceux qui les développent.
KARP AVAIT RAISON... MAIS PAS COMPLÈTEMENT
Il serait pourtant injuste d'écarter trop rapidement les analyses d'Alex Karp.
Le fondateur de Palantir a probablement mieux compris que beaucoup d'Européens l'importance du retour de la puissance dans les relations internationales. Pendant des années, les élites européennes ont considéré la technologie comme un sujet essentiellement économique ou sociétal. Karp y voyait déjà un sujet stratégique.

Les événements lui donnent largement raison.


