Ce que dit, ce que tait, et ce que promet l'accord qui vient de suspendre la guerre d'Iran
Chronique de Thibault de Varenne — Le Courrier des Stratèges, 20 juin 2026
Il faut une certaine audace, ou une certaine inconscience, pour aller signer à Versailles la fin d'une guerre qu'on a soi-même déclenchée. Le 17 juin, dans la galerie où l'on a jadis humilié l'Allemagne et défait l'Europe, Donald Trump a posé sa signature au bas d'un mémorandum de quatorze points qui suspend — le mot a son importance, j'y reviendrai — cent dix jours de feu entre les États-Unis et la République islamique d'Iran. « Ce ne fut pas facile, je peux vous le dire », a-t-il lâché devant les caméras, la main suspendue au-dessus de la première page, avec ce sens du théâtre qui ne le quitte jamais. À Téhéran, au même moment, le président Massoud Pezeshkian brandissait le même document devant la télévision d'État, et son négociateur en chef, Mohammad Bagher Ghalibaf, le qualifiait sans ciller de « procès-verbal de l'échec américain ».
Deux hommes signent le même papier et chacun y lit sa victoire. C'est, en général, le signe qu'on n'a rien signé du tout. Mais ne soyons pas trop pressés de mépriser : il y a, dans ce demi-accord bancal, plus d'enseignements sur l'état du monde que dans bien des traités en bonne et due forme. Prenons le temps de lire.
I. Rappel des faits, pour qui aurait détourné les yeux
On a la mémoire courte, et les guerres lointaines s'oublient à la vitesse où montent les prix à la pompe. Rappelons donc d'où nous venons. Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël lançaient conjointement une campagne de frappes contre l'Iran, frappes qui coûtèrent la vie au Guide suprême Ali Khamenei et visaient, de l'aveu même de Washington, un changement de régime doublé de la destruction du programme nucléaire et balistique iranien. Les bombes anti-bunker GBU-57 s'abattirent sur Fordow, Natanz et Ispahan. Trump avait promis une opération « limitée, ponctuelle ». L'Histoire, qui a de l'humour, en décida autrement.
Car l'Iran riposta là où il fait mal : le 4 mars, Téhéran fermait le détroit d'Ormuz, ce goulet par où transite près d'un cinquième du pétrole mondial. Les États-Unis répliquèrent par une campagne aérienne le 19 mars, puis par un blocus naval des ports iraniens le 13 avril. Entre-temps, un premier cessez-le-feu fragile, conclu le 8 avril, avait suspendu l'essentiel des combats sans rien régler. Le pétrole s'envola, les engrais avec lui, et le monde entier — y compris les nations qui n'avaient rien demandé — paya la facture d'une aventure décidée à Washington et à Jérusalem.
Voilà le décor. Une guerre commencée pour empêcher l'Iran d'avoir la bombe, et qui s'achève — provisoirement — sans que l'Iran ait renoncé à enrichir son uranium. Retenez cette phrase : tout le reste en découle.
II. Anatomie d'un mémorandum
Le texte signé à Versailles n'est pas un traité. Ce n'est même pas l'accord de Vienne de 2015, ce JCPOA qui faisait des centaines de pages bardées de détails techniques. C'est un mémorandum d'entente — Téhéran l'appelle, en clin d'oeil au rôle intercesseur du chef des services secrets pakistanais, le « mémorandum d'Islamabad » — c'est-à-dire une feuille de route, un engagement à s'engager, que chaque partie peut quitter « à tout moment tant qu'un accord complet et exécutoire n'aura pas été conclu », de l'aveu même d'un haut responsable américain. On signe, donc, un document qu'on se réserve le droit de déchirer. La diplomatie contemporaine a inventé le contrat à résiliation immédiate.
Que dit-il, ce texte, dont TIME a publié l'intégralité ? Décortiquons-le, car le diable s'y cache point par point.
Les premiers articles posent la cessation immédiate et définitive des opérations militaires sur tous les fronts, y compris au Liban, et un engagement mutuel de non-agression et de respect des souverainetés (points 1 et 2). On notera, en passant, cette mention du Liban : l'Iran obtient que Washington se porte garant du comportement israélien, ce qui revient à faire de l'oncle Sam le tuteur de son turbulent allié.
Viennent ensuite les dispositions maritimes, qui sont le cœur battant de l'affaire. Les États-Unis lèvent leur blocus naval sous trente jours (point 4) ; l'Iran rouvre Ormuz « en toute sécurité et sans frais » à la navigation commerciale (point 5). Mais lisez bien : « sans frais », et « pendant 60 jours uniquement ». Et déjà le porte-parole iranien Esmaeil Baghaei prévient que Téhéran instaurera un nouveau régime de gestion du détroit, de concert avec Oman, et qu'il y « facturera des services ». Trump avait promis un détroit « définitivement sans péage ». L'encre n'est pas sèche que la promesse se lézarde. L'agence maritime de l'ONU a d'ailleurs averti qu'un péage sur un détroit international « créerait un dangereux précédent ».
Puis vient l'argent, beaucoup d'argent. Le point 6 prévoit un fonds de 300 milliards de dollars pour la reconstruction et le développement de l'Iran, financé par les États-Unis « et leurs partenaires régionaux ». Le point 7 promet la levée de toutes les sanctions — celles de l'ONU, de l'AIEA, et les sanctions américaines unilatérales, primaires comme secondaires — « selon un calendrier convenu ». Les points 10 et 11 anticipent même cette levée par des dérogations immédiates sur les exportations de pétrole iranien et le dégel des avoirs. En clair : l'Iran encaisse d'abord, négocie ensuite.
Et le nucléaire, me direz-vous, ce nucléaire pour lequel on a tué un Guide suprême et bombardé trois sites souterrains ? Il est relégué au point 8, et traité avec une prudence qui confine à l'esquive. L'Iran « réaffirme qu'il ne se procurera ni ne mettra au point d'armes nucléaires » — promesse qu'il a déjà faite cent fois. Quant au stock d'uranium enrichi, on convient de le traiter « selon un mécanisme qui sera convenu d'un commun accord », la méthode minimale étant « une dilution sur site sous la supervision de l'AIEA ». Sur site, notez bien : Baghaei a précisé que l'Iran n'enverrait pas son uranium à l'étranger, et que cette dilution n'était évoquée « que pour fermer la porte à d'autres possibilités ». La question même de l'enrichissement est renvoyée à l'accord final, « sur la base d'un cadre satisfaisant » — formule diplomatique qui signifie qu'on n'est tombés d'accord sur rien.
Le point 9 instaure le statu quo durant la négociation : l'Iran gèle l'état de son programme, les États-Unis n'imposent pas de nouvelles sanctions ni de renforts militaires. Et le point 14, enfin, promet que l'accord final sera « entériné par une résolution obligatoire du Conseil de sécurité ». Promesse vertigineuse quand on sait qu'il faudra, pour cela, l'assentiment de Pékin et de Moscou — c'est-à-dire des deux puissances qui, depuis le premier jour, ont soutenu Téhéran.
Voilà le mémorandum. Un cessez-le-feu réel, des milliards bien tangibles, et au cœur du dispositif, à la place qu'aurait dû occuper la garantie de non-prolifération, un trou. Pas de calendrier d'inspections, pas de gel vérifiable de l'enrichissement, pas de mécanisme de sauvegarde. On a fait la paix en retirant du texte ce sur quoi l'on n'arrivait pas à s'entendre. Paix par soustraction.
III. La lecture des BRICS : la patience des forts
C'est ici que mon œil de chroniqueur des mondes émergents s'allume. Car l'accord de Versailles se lit tout autrement vu de Pékin, de Moscou ou de New Delhi que vu des plateaux de Fox News.