Par Eric V.
41 % des Français veulent un homme fort dispensé du Parlement et des élections ; 73 % réclament « un vrai chef pour remettre de l'ordre ». Et ce besoin de sauveur recoupe, la science politique le montre, l'admiration pour Poutine. D'où vient cette attente — et pourquoi ni roi ni sauveur ne nous épargneront l'effort qu'elle cherche précisément à fuir.
Ceux qui se pressèrent à Reims le 31 mai 1825, cinq jours après le sacre de Charles X, n'étaient pas venus pour les carrosses : ils étaient cent vingt et un malades des écrouelles, alignés dans le parc de l'archevêché, et le dernier roi sacré de notre histoire passa devant chacun d'eux, les toucha au visage, et prononça la formule que les Capétiens répétaient depuis six siècles — le roi te touche, Dieu te guérit. Nous étions en 1825 : Laplace avait publié sa mécanique céleste, la machine à vapeur tirait déjà des convois, et la France croyait encore, ou voulait croire, qu'une main royale guérissait les malades. C'est de cette scène que Marc Bloch a tiré, en 1924, l'un des plus grands livres d'histoire jamais écrits, Les Rois thaumaturges — non pour se moquer de la crédulité de nos aïeux, mais pour poser la seule question qui vaille : pourquoi des peuples entiers, pendant des siècles, ont-ils eu besoin de croire qu'un homme pouvait les guérir ?

Je pose la même question, exactement, deux cents ans plus tard. Car la main royale a disparu, mais pas la file des malades.
La file d'attente n'a pas bougé
Les chiffres d'abord, parce qu'ils sont moins connus qu'ils ne devraient l'être. Le baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, l'enquête la plus sérieuse et la plus ancienne sur le sujet, mesurait début 2025 que 73 % des Français réclament « un vrai chef en France pour remettre de l'ordre », et que 41 % approuvent l'idée d'un « homme fort qui n'a pas à se préoccuper des élections ni du Parlement » — sept points de plus en un an. Dans le même mouvement, 71 % jugent que la démocratie fonctionne mal, et 48 % — près d'un Français sur deux — se disent prêts à échanger « moins de démocratie » contre « plus d'efficacité ». Il faut lire ces chiffres pour ce qu'ils sont : non pas une humeur, mais une file d'attente. Quatre Français sur dix attendent la main qui touche.
Ce tropisme n'est pas tombé du ciel, et il n'est pas universel : il est français, avec une intensité que nos voisins ne connaissent pas au même degré. Notre histoire politique est scandée par la figure du recours — Bonaparte surgissant du chaos directorial, Boulanger porté par la foule en 1889, Pétain accueilli en 1940 comme « le sauveur » — le mot fut officiel —, de Gaulle rappelé en 1958 comme on appelle un médecin de nuit. À chaque effondrement sa silhouette providentielle. Et notre Constitution elle-même, taillée pour le dernier d'entre eux, a institutionnalisé l'attente : l'élection présidentielle française n'est pas un choix de gouvernement, c'est un sacre laïc, une cérémonie où un peuple remet tous les cinq ans la totalité de ses espérances entre les mains d'un seul — pour le vouer aux gémonies dix-huit mois plus tard, avec la régularité d'une marée, quand il s'avère que l'oint ne guérit pas les écrouelles.
Pourquoi nous ? Je vois trois racines, qui s'enfoncent à des profondeurs différentes.
La plus ancienne est religieuse : la royauté française fut la plus sacralisée d'Europe, et une nation ne se déshabitue pas en deux siècles d'un réflexe entretenu pendant huit. Nous avons décapité le roi, pas le besoin de roi ; la fonction a survécu à l'organe.
La deuxième est administrative : la centralisation — monarchique, puis jacobine, puis napoléonienne, puis républicaine, chaque régime perfectionnant l'œuvre du précédent — a méthodiquement retiré aux Français l'habitude de régler leurs affaires eux-mêmes. Un peuple à qui l'État a repris, une à une, l'école, la charité, la prévoyance, la commune, finit par attendre de l'État jusqu'à son propre salut : on n'attend un sauveur que là où l'on a désappris à se sauver.
La troisième est la plus intime, et c'est celle que ce journal laboure depuis sa fondation : l'avachissement. Attendre un sauveur est une position extraordinairement confortable. Elle dispense d'agir — puisque rien ne sert de rien tant qu'il n'est pas là — et elle dispense de se sentir coupable de ne pas agir — puisque ce n'est pas nous qui avons failli, c'est lui qui n'est pas encore venu. Le sauveur attendu est un alibi à durée illimitée.
On croit espérer un homme. On s'accorde un sursis.
Ce que la science dit du sauveur — et de Poutine
Vient alors la coïncidence que chacun a observée sans toujours oser la nommer : ceux qui attendent l'homme fort pour la France sont très souvent ceux qui l'admirent déjà — ailleurs. L'admiration pour Vladimir Poutine, dans notre pays, ne se distribue pas au hasard : les enquêtes d'opinion la montrent concentrée précisément dans les segments les plus demandeurs d'autorité, l'électorat d'extrême droite s'y détachant nettement du reste de la population, et dès mars 2022, en pleine invasion, 52 % des Français se disaient convaincus par au moins un argument russe. Ce n'est pas une anecdote polémique : c'est un fait de structure, et la psychologie politique l'explique avec une précision qui mérite d'être exposée, car elle est plus dérangeante que toutes les invectives.
Trois corps de travaux convergent.
Le premier est l'étude de la personnalité autoritaire, formalisée depuis Adorno et affinée par Bob Altemeyer sous le nom d'autoritarisme de droite (RWA) : une disposition mesurable, faite de soumission aux autorités perçues comme légitimes, d'agressivité envers les groupes désignés comme déviants, et d'attachement aux conventions. Les individus qui obtiennent des scores élevés sur cette échelle préfèrent systématiquement les chefs forts aux institutions délibératives — et l'imagerie poutinienne, tout entière construite sur la force, l'ordre et la tradition, est pour cette disposition un aimant calibré.
Le deuxième est la « dynamique autoritaire » décrite par la politiste Karen Stenner : la préférence pour l'autorité n'est pas constante, elle s'active — comme une allergie — lorsque l'individu perçoit une menace sur l'unité et l'identité de son groupe. Voilà pourquoi la demande d'homme fort monte en France exactement quand monte le sentiment de déclin : le déclinisme n'est pas une conséquence de la demande d'autorité, il en est le déclencheur.
Le troisième est le besoin de clôture cognitive étudié par Arie Kruglanski : face à l'incertitude, l'esprit réclame des réponses simples, définitives, et surtout incarnées — un monde complexe redevient supportable quand un visage le résume.
Assemblez les trois, et le lien entre le sauveur espéré et le tsar admiré cesse d'être un mystère : c'est le même besoin, servi par deux figures. Le Français qui attend l'homme providentiel et celui qui admire Poutine ne sont pas deux personnages : c'est très souvent le même, et il est cohérent. Il ne peut pas admirer son propre président — celui-là, il le voit de trop près, il connaît ses échecs, la familiarité a tué le prestige. Poutine, lui, offre tout ce que le sauveur exige pour rester crédible : la distance, qui interdit la vérification ; la mise en scène, que le Kremlin produit industriellement — le torse, le cheval, la verticale du pouvoir ; et un récit civilisationnel clé en main, celui d'un Occident décadent face à une citadelle des valeurs éternelles.
Les chercheurs qui ont étudié cette adhésion la décrivent comme un phénomène identitaire et non géopolitique : Poutine fonctionne pour ses admirateurs occidentaux comme un avatar symbolique — le champion, par procuration, de leur propre guerre intérieure contre leurs propres élites. Qu'importe la réalité russe — l'espérance de vie masculine, l'exil des jeunes diplômés, la dépendance économique à la Chine, le sort réservé à l'opposition. L'admiration ne porte pas sur la Russie réelle : elle porte sur la fonction. Et cette imperméabilité aux faits n'est pas de la bêtise ; c'est ce que la philosophie politique appelle, depuis les travaux de Cass Sunstein, une épistémologie estropiée — un circuit informationnel fermé où chaque croyance est validée par le groupe qui la partage, et où douter du sauveur reviendrait à perdre à la fois une espérance et une appartenance. On ne discute pas un fait ; on excommunie un traître. Thibault de Varenne, qui a produit quelques articles fameux sur la Russie en a fait les frais, à une époque, dans nos colonnes, de la part de lecteurs habitués à confondre la réalité russe et la mythologie qu'ils ont forgée.
Je sais donc qu'il faut le dire avec précaution, car la moitié de nos lecteurs se sentira visée et l'autre moitié confortée — et les deux auraient tort. Le lecteur du Courrier qui admire la fermeté supposée de Moscou n'est ni un agent ni un imbécile : il éprouve un manque réel — d'ordre, de fierté, de verticalité — que notre pays ne comble plus, et ce manque mérite mieux que le mépris des sociologues. Mais il faut qu'il regarde en face ce que la science décrit : son admiration ne dit à peu près rien de la Russie, et à peu près tout de la France — et de lui.
Le culte du chef lointain est l'aveu du renoncement proche.
Ce qu'aucun roi ne fera à notre place
Reste la question décisive, celle que l'attente du sauveur permet précisément de ne jamais poser : et s'il venait ? Supposons-le. Supposons l'homme providentiel installé, doté de tous les pouvoirs que 41 % de nos compatriotes rêvent de lui donner. Que ferait-il, au juste, face à ce qui mine réellement le pays — une dette de plus de trois mille milliards, un déficit commercial chronique, un système de retraites qui consomme la jeunesse, une école effondrée, quatre décennies de désindustrialisation ? Il n'existe aucun décret qui crée du travail accompli, aucune ordonnance qui restaure une balance commerciale, aucun article 16 qui fasse faire des devoirs aux enfants le soir. Tout ce qui nous manque est de l'ordre de l'effort accumulé — épargner au lieu de consommer, produire au lieu de réclamer, transmettre au lieu de distraire — et l'effort accumulé est la seule matière au monde qui ne se délègue pas.
L'histoire, d'ailleurs, l'a tranché, et par l'exemple que les nostalgiques du recours préfèrent : de Gaulle. Que fit le sauveur de 1958, sitôt investi ? Il ne dispensa personne de rien. Le plan Pinay-Rueff de décembre 1958, acte fondateur du redressement, fut un programme de rigueur d'une dureté que plus aucun gouvernement n'oserait : dévaluation de 17,5 %, suppression des indexations, coupe dans les subventions et les régimes spéciaux, vérité des prix. Le seul sauveur qui ait réellement relevé la France au XXe siècle a commencé par exiger d'elle des sacrifices — et c'est très exactement à cela qu'on le reconnaît. Voilà le discriminant que je propose à nos lecteurs, et il est d'un usage immédiat : le sauveur réel exige ; le sauveur rêvé dispense. Celui qui vous promet le redressement sans rien vous demander — ni effort, ni épargne, ni patience, ni renoncement à l'un de vos avantages — ne vous annonce pas un relèvement. Il vous vend un somnifère.
Et c'est ici que la figure du roi révèle son vrai visage, qui n'est pas politique mais moral. La monarchie que réclament confusément nos contemporains n'est pas celle des Capétiens, qui fut un métier terrible ; c'est une monarchie de service, un abonnement au salut, la grandeur nationale livrée à domicile sans participation aux frais. Ce roi-là n'a jamais existé et n'existera jamais, parce qu'une nation n'est pas relevée par sa tête : elle est relevée par ses mains — les nôtres, une à une, dans l'obscurité des efforts sans témoin. Un pays se redresse quand des millions de personnes privées recommencent à faire des choses difficiles sans qu'on le leur ordonne : monter une entreprise, tenir un budget, élever des enfants exigeants, apprendre un métier, refuser une facilité. Aucune de ces actions ne fait de bruit. Toutes ensemble, elles font une civilisation.
Dernier mot
Marc Bloch ne s'est pas contenté d'écrire Les Rois thaumaturges. Vingt ans plus tard, dans la France effondrée de 1940 — celle qui venait, précisément, de se donner un sauveur —, l'historien des guérisons royales a choisi l'autre voie : il est entré en résistance, à cinquante-sept ans, et il a été fusillé par les Allemands en juin 1944, près de Lyon, sans avoir attendu de personne la main qui touche. Il avait passé sa vie à comprendre pourquoi les peuples croient aux miracles ; il est mort en démontrant qu'ils n'en ont pas besoin. Entre la file des malades de Reims et le champ de Saint-Didier-de-Formans, la leçon tient en une ligne, et elle n'a pas pris une ride : les écrouelles de la France ne seront pas touchées. Elles seront soignées, lentement, douloureusement, par ceux qui auront cessé de faire la queue.
La question du titre appelle donc sa réponse, et elle est moins consolante qu'un programme électoral : nous croyons avoir besoin d'un sauveur parce que c'est la dernière croyance qui ne coûte rien. Toutes les autres — croire en Dieu, croire en soi, croire en son pays — engagent celui qui croit. Celle-là seule le dispense. C'est pourquoi elle prospère dans les époques fatiguées, et c'est pourquoi sa popularité est moins un signe de l'arrivée du sauveur que la mesure exacte de notre renoncement. Le jour où la France ira mieux, on le verra d'abord à ceci : le chiffre de ceux qui attendent un homme fort aura baissé — non parce qu'ils auront trouvé mieux à admirer, mais parce qu'ils auront trouvé mieux à faire.
