La presse de réinformation, continuation de la caste par d'autres moyens ?

La presse de réinformation, continuation de la caste par d'autres moyens ?

Un tiers de docteurs et d'agrégés : une étude de 2024 dresse le profil social de la presse de réinformation. Et si la dissidence continuait la caste ?


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Chronique signée Eric V.

Un chercheur a fait sur la presse de réinformation ce qu'elle fait aux autres depuis vingt ans : sa sociologie. Verdict — un tiers de docteurs et d'agrégés, des hiérarchies de chapelle, et des carrières. Ce que cette étude dit de notre camp, pourquoi la presse installée n'en sort pas mieux, et pourquoi le Courrier assume ce que tous les autres maquillent.

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Nous passons nos journées à faire la sociologie des autres. Les journalistes du Monde, leurs écoles, leurs beaux quartiers, leurs dîners, leurs mariages entre soi : notre camp tient cette comptabilité avec une minutie de notaire, et il n'a pas tort de la tenir — elle est accablante, et elle est publique. Mais il fallait bien qu'un jour quelqu'un retourne l'instrument. C'est fait. Dans la revue Politiques de communication, un chercheur, Gaël Stephan, a publié en 2024 une enquête sur les carrières dans les médias de « réinformation » — quinze ans de trajectoires, de 2007 à 2022, examinées avec les outils ordinaires de la sociologie des professions. Autrement dit : quelqu'un a lu nos curriculum vitae.

Et ce qu'il y a trouvé mérite qu'on s'y arrête, parce que cela ne ressemble pas du tout au peuple dont nous imitons la voix. Cela ressemble, trait pour trait, à ceux d'en face.

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Trente-trois pour cent d'agrégés

Les chiffres, d'abord, tels que les donnent Stephan et Ysé Vauchez dans leur notice de référence sur la réinformation : parmi les animateurs de cette mouvance dont les profils sont renseignés, un tiers sont titulaires d'un doctorat ou d'une agrégation. Un tiers. S'y ajoutent des universitaires (9 %), des politiques de métier (7 %), et une écrasante majorité de cursus d'études supérieures théoriques. Les auteurs concluent que les réinformateurs appartiennent « majoritairement à la frange dominante de l'espace social » — formule de sociologue pour dire une chose simple : ce ne sont pas des gens d'en bas qui parlent d'en bas. Ce sont des gens d'en haut qui parlent d'en bas.

Précisons honnêtement le périmètre, car l'honnêteté est tout le sujet de cette chronique. L'enquête porte sur la réinformation au sens strict — la galaxie née autour du Bulletin de réinformation de Radio Courtoisie et de la fondation Polémia de Jean-Yves Le Gallou, énarque, prolongée par des chaînes et des sites que le lecteur connaît. Le Courrier des Stratèges n'appartient pas à cette famille idéologique, et je tiens à la distinction. Mais je ne m'abriterai pas derrière elle, car étendre le constat à l'ensemble de la presse alternative — la nôtre comprise — n'exige aucun grand écart : ancien président d'institution publique, passé par quelques marqueurs sociaux, fondateur d'un journal (injustement qualifié de) dissident, je coche toutes les cases de l'échantillon et je n'en rougis pas.

Deux autres résultats de l'enquête pincent davantage encore. Le premier tient dans son titre même : on y fait carrière. La sociologie interactionniste que mobilise Stephan est celle qu'on applique aux professions ordinaires — l'entrée, l'ascension, le maintien, les rétributions. La dissidence y apparaît comme un débouché : un marché du travail pour clercs surnuméraires, avec ses postes, ses filières, ses espérances de progression. Le second est structurel : ces rédactions qui dénoncent les hiérarchies médiatiques reposent elles-mêmes sur un « fonctionnement très hiérarchisé », centralisé autour de grandes figures et d'un noyau restreint. Le slogan de TV Libertés que citent les auteurs — « Nous, c'est vous » — condense tout : une élite intellectuelle qui affirme au public qu'elle est lui. Faut dire que la formule est commode. Elle dispense de choisir entre diriger et représenter, puisqu'elle prétend abolir la distance au moment même où elle l'exerce.

On ne descend pas du peuple en y descendant. On le rejoint en cessant de jouer.

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Le test de la caste

Les lecteurs de ce journal savent que nous travaillons depuis quelques semaines à donner au mot « caste » le concept qu'il n'a jamais eu — et un feuilleton d'été s'apprête à le déplier dès lundi prochain ! La définition que nous défendons tient en une phrase : la caste est un ensemble sociologiquement hétéroclite dont les membres partagent un même habitus et se reproduisent par cooptation. Ni une classe — les revenus et les patrimoines y sont trop disparates. Ni un complot — personne ne l'a conçue. Une seconde nature commune, contractée dans les mêmes lieux de formation, et transmise par le choix des entrants.

Appliquons le test à la réinformation, puisque l'enquête de Stephan nous en donne les moyens. Hétéroclite ? Éminemment : polytechniciens et pigistes, universitaires et anciens militaires, hobereaux et autodidactes tardifs — aucune classe sociale ne tient cet attelage. Un habitus commun ? C'est précisément ce que documente l'étude : mêmes cursus théoriques, même rapport lettré au monde, même certitude de s'adresser à un public qui ne sait pas — le surplomb, exactement le pli que nous décrivons chez les préfets et les éditorialistes. Cooptation ? Des rédactions centralisées autour de figures tutélaires qui choisissent qui écrit, qui parle, qui monte : le mécanisme est là, à l'identique.

Le test est positif, et il faut en tirer la conséquence avec le vieux Clausewitz, qu'on convoque ici pour une raison précise. Sa formule fameuse — la guerre, continuation de la politique par d'autres moyens — ne dit pas que la guerre trahit la politique : elle dit que la politique se poursuit dans la guerre, avec d'autres instruments, sans changer de nature. De même ici. La réinformation ne trahit pas la caste : elle la continue sur un autre théâtre. Même personnel en excédent, même habitus de surplomb, même fermeture par cooptation — seul l'uniforme a changé. Quand une société produit plus de clercs que ses institutions n'en absorbent, le surplus ne se dissout pas : il fonde des contre-institutions, où il reconstitue à l'identique ce dont il a été exclu. Je suppose que c'est la découverte la plus dérangeante de notre théorie : la caste n'ayant ni centre ni chef, rien ne l'empêche de se reproduire dans sa propre opposition. L'anti-caste est sa filiale la plus naturelle, parce qu'elle recrute dans le même vivier et forme aux mêmes plis.

On ne quitte pas un habitus en changeant de camp. On l'emporte dans ses bagages.

Deux langues, un même sommeil

Reste la question du contenu, car c'est là que la presse installée et la presse alternative semblent différer du tout au tout — et c'est là qu'à le bien regarder, elles échouent symétriquement.

La presse installée parle la langue que nous avons appelée, dans nos travaux sur la caste (ne manquez pas la série gratuite de la semaine prochaine), la langue de l'euphémisme : « cadre coordonné », « dialogue social », « pédagogie des réformes », « trajectoire de redressement ». Ce n'est pas exactement du mensonge — c'est un idiome où le réel n'a pas de mots, une prose de compte rendu où rien ne saigne jamais. Son contenu est le consensus : elle écrit pour ses pairs, sous le regard de ses pairs, dans la terreur douce de s'en distinguer. Son lecteur n'est pas son destinataire ; il est son public captif, qu'on gère comme on gère une file d'attente. Cette langue anesthésie. Elle produit le citoyen somnolent, qui a renoncé à comprendre parce qu'on lui a appris que comprendre était affaire de spécialistes.

La presse alternative parle la langue inverse : le slogan, l'alarme, le superlatif, la révélation quotidienne. Son contenu est l'émotion : elle écrit pour l'audience, sous le regard de l'algorithme, dans la terreur douce d'ennuyer. Nous avons documenté ailleurs (rendez-vous à la rentrée de septembre !), pièces en main, ce que cette langue produit — les prophéties datées jamais advenues, les chiffres jamais vérifiés, les raccourcis qui sautent de trois faits vrais à une conclusion qui ne s'y trouve pas. Cette langue excite. Elle produit le citoyen fébrile, qui a renoncé à comprendre parce qu'on lui a appris que comprendre était inutile — puisque tout est déjà joué, puisqu'ils mentent, puisqu'il n'y a qu'à s'indigner.

Je me méfie des symétries trop commodes, et celle-ci pourtant me paraît exacte : l'anesthésie et l'excitation sont deux pharmacologies du même sommeil. L'une endort le lecteur en le traitant en administré, l'autre en le traitant en gisement — un stock de colère à extraire, jour après jour, comme on trait une bête. Aucune des deux ne le traite en esprit qu'on arme. Aucune des deux ne prend le risque de l'ennuyer avec une démonstration, de le décevoir avec un « nous ne savons pas encore », de l'élever au-dessus de ce qu'il était en ouvrant la page. Et c'est en cela que le clivage dont tout le monde parle — mainstream contre alternatif, système contre dissidence — est un clivage de surface. Le partage réel passe ailleurs : entre la presse qui forme et la presse qui avachit. Or on avachit des deux côtés de la barricade, avec le même personnel diplômé, en s'accusant mutuellement de ce que l'on fait ensemble.

Pendant ce temps

Et le lecteur, lui, s'en va. Le Digital News Report 2026 de l'Institut Reuters mesure une confiance dans l'information tombée à 37 % — son plus bas historique — et un intérêt pour l'actualité en recul de treize points en cinq ans. Le baromètre La Croix-Verian de janvier dit la même chose côté français : 61 % de défiance, et — détail que personne ne commente — 78 % des Français qui demandent qu'on sépare l'information de l'opinion. Ce public que les deux presses se disputent en le flattant chacune à sa manière ne demande ni d'être bercé ni d'être chauffé : il demande, avec une constance remarquable, exactement ce qu'aucune des deux ne lui offre. Il y a, dans ces colonnes de sondage, quelque chose comme un marché immense laissé vacant — celui de l'exigence.

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Dernier mot

Il faut donc conclure en assumant ce que cette chronique a rendu inévitable, et le dire sans détour : le Courrier des Stratèges est un journal élitiste, et il ne s'en excusera pas. Le mot est dans notre titre depuis le premier jour. Un stratège n'est pas un homme d'en haut : c'est un homme qui a l'ambition de penser en longueur d'avance, qui refuse d'être captif de l'immédiat, qui veut le tableau entier et non la vignette du jour. Nous écrivons pour lui, c'est-à-dire pour quiconque veut le devenir — et voilà toute la différence entre notre élitisme et celui que l'étude de Stephan a débusqué chez les autres. L'élitisme masqué dit au public : « Nous, c'est vous » — et il ment, ses agrégations dans la poche. L'élitisme de connivence dit à ses pairs : « Nous, entre nous » — et il s'étiole dans ses dîners. Le nôtre dit au lecteur : « Vous pouvez cela » — et il le prouve en refusant de lui simplifier le monde. Nous ne prétendons pas être le peuple. Nous prétendons que tout homme du peuple, comme tout transfuge de la caste, est capable de la page la plus exigeante de ce journal, et qu'il nous fera le reproche inverse — trop dense, trop long, trop lent — le jour où nous l'aurons trahi.

Car la presse n'a jamais eu que deux fonctions possibles, et il faut choisir : former ou capter. Capter, c'est prendre le lecteur tel qu'il est et l'y maintenir — dans sa somnolence si l'on est installé, dans sa colère si l'on est alternatif ; c'est le modèle d'affaires des deux presses, et c'est l'avachissement organisé en industrie. Former, c'est parier que le lecteur vaut mieux que son humeur du matin ; c'est lui donner des faits datés, des raisonnements qu'il peut vérifier, des conclusions qui parfois le contrarient — et le laisser libre du jugement final, parce qu'un esprit qu'on arme est un esprit qu'on ne possède pas. La colère est une matière première trop bon marché pour que nous acceptions d'en vivre. L'émotion se récolte ; le jugement se cultive. Nous avons choisi la culture, qui est lente, et qui est le contraire du séquestre.

Le lecteur nous quittera peut-être pour plus flatteur. Il nous reviendra pour plus exact.


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