Pendant des années, nous avons expliqué la victoire occidentale sur l’Union soviétique par la supériorité militaire, économique ou stratégique des États-Unis. Pourtant, une autre lecture mérite d’être explorée.

L’URSS savait construire des fusées, des sous-marins nucléaires et des chars. L’Occident construisait aussi des ordinateurs personnels, des logiciels, des consoles de jeux et des produits que les citoyens avaient réellement envie d’utiliser. Aujourd’hui, certains penseurs de la Silicon Valley, comme Alex Karp chez Palantir, dénoncent une civilisation qui aurait sacrifié la puissance nationale au confort du consommateur. Mais si cette attention portée aux usages n’était pas une faiblesse mais précisément l’une des sources de la puissance occidentale ? À l’heure où l’intelligence artificielle devient une infrastructure stratégique, la question mérite d’être reposée : dans la compétition technologique, les citoyens comptent-ils moins que les États ou sont-ils au contraire l’arme décisive que les régimes autoritaires continuent de sous-estimer ?
L’état et la nation supérieurs au consommateur ?
Je poursuis la lecture critique du livre d’Alex Karp, le dirigeant de Palantir. Comme dans son manifeste, une idée revient régulièrement : l’Occident aurait perdu le sens de la puissance en se préoccupant davantage du consommateur que de la nation. Les ingénieurs créeraient des applications de livraison plutôt que des systèmes de défense. Les investisseurs financeraient des réseaux sociaux plutôt que des infrastructures stratégiques. Les démocraties seraient devenues obsédées par le confort individuel alors que leurs adversaires penseraient en termes de civilisation, de puissance et de rapport de force.

Cette critique possède une certaine force intellectuelle. Elle séduit parce qu’elle semble offrir une explication simple aux difficultés des démocraties contemporaines. Pourtant, elle repose peut-être sur une erreur historique majeure.

Cette critique se retrouve chez les influenceurs iraniens : « certes, certaines de nos femmes sont voilées, mais par contre elles ne sont pas sur onlyfans. ». Cette affirmation morale de la supériorité des nobles fins de l’état stratège sur les désirs pervers de l’individu ne peut qu’agacer un libertarien !
L’URSS comme contre exemple
L’Union soviétique constitue probablement l’exemple le plus frappant de cette erreur.
Pendant des décennies, l’URSS impressionna le monde. Elle lança Spoutnik avant les Américains. Elle envoya le premier homme dans l’espace. Elle construisit des milliers de chars, développa un arsenal nucléaire colossal et maintint une industrie militaire capable de rivaliser avec les États-Unis. Vue depuis l’extérieur, elle incarnait précisément cette civilisation tournée vers la puissance collective que certains admirent encore aujourd’hui. Dans les années 30, elle avait consciemment choisi le char et le tracteur sur la voiture personnelle. Et de loin, ça marchait.

Mais les citoyens soviétiques vivaient une réalité très différente. Les magasins étaient souvent vides. Les biens de consommation étaient rares ou médiocres. Les innovations mettaient des années à parvenir au public. L’informatique personnelle, qui allait transformer l’économie mondiale, demeurait marginale. Pendant que les planificateurs comptaient les tonnes d’acier produites, les consommateurs rêvaient de produits occidentaux.
L’industrie légère ET l’industrie lourde
Les jeans sont devenus le symbole de cette contradiction. Non parce qu’un pantalon pouvait faire tomber un empire, mais parce qu’il représentait quelque chose de plus profond : la capacité d’un système économique à répondre aux désirs individuels. Derrière le denim se trouvaient la publicité, le design, la logistique, la concurrence, l’innovation et surtout la liberté de choisir. A tel point que dans le Pérou de Fujimori, le jean était interdit !

La Guerre froide n’a évidemment pas été gagnée par Levi’s. Mais elle n’a pas été gagnée uniquement par les missiles non plus.