Par Thibault de Varenne
Sept nuits de suite. Le commandement central américain a frappé l'Iran pour la septième nuit consécutive, visant, selon ses propres communiqués relayés par l'agence TASS, des sites de surveillance, des dépôts souterrains et des capacités maritimes. En vingt-quatre heures, trois navires seulement ont franchi le détroit d'Ormuz, par où transitait un cinquième du pétrole mondial. Le baril de Brent est repassé au-dessus de 88 dollars, une première depuis la mi-juin. Et à Moscou, le même jour, on expliquait sans embarras que le dossier ukrainien attendait son tour — que Washington reviendrait à la table « une fois l'Iran réglé ». La question de ce papier mérite mieux qu'un frisson. Elle mérite une définition, un tableau et un calendrier.
La définition d'abord, car on ne raisonne bien que sur des mots tenus. L'escalade n'est pas l'intensité : une guerre peut être atroce et bornée. L'escalade est autre chose — c'est le moment où les belligérants perdent la maîtrise du périmètre, où chaque coup appelle un coup plus large, où des théâtres distincts se mettent à communiquer comme des vases. On a beaucoup écrit que l'Europe de 1914 était entrée dans sa catastrophe en somnambule, chaque état-major exécutant son plan parce que le plan existait. La figure de 2026 est différente et, par certains côtés, plus inquiétante : personne ne dort. Tous les acteurs voient le précipice, le nomment, le commentent — et continuent de marcher, parce que s'arrêter coûterait à chacun quelque chose qu'il n'est pas prêt à payer. C'est précisément ce qui est en train de se produire. Il n'y a plus, à strictement parler, une guerre d'Ukraine et une guerre du Golfe. Il y a un seul système de forces, avec deux foyers, un centre de décision saturé à Washington, un bénéficiaire patient à Moscou, et des détroits pour thermomètres.
Le Golfe : une trêve qui brûle
Rappelons la chronologie, que le lecteur européen connaît mal parce que sa presse la lui raconte par éclats. Le 28 février, les États-Unis et Israël ont ouvert les hostilités contre l'Iran par des frappes qui ont tué, selon Téhéran, plusieurs hauts responsables et jusqu'au Guide de la Révolution lui-même. L'Iran a riposté par des salves quotidiennes sur les bases américaines de la région et fermé le détroit d'Ormuz. Le 8 avril, au quarantième jour, un cessez-le-feu précaire fut obtenu — par la médiation du Pakistan. Les négociations d'Islamabad échouèrent sur les exigences maximalistes de Washington. Le 17 juin, enfin, Téhéran et Washington signaient un mémorandum d'entente prévoyant la fin permanente des hostilités et un accord final sous soixante jours. La chronologie complète est chez PressTV, qui n'est pas un témoin neutre, mais qui date les faits avec une précision que personne ne conteste sérieusement.

Or ce mémorandum brûle sous nos yeux. Les frappes américaines ont repris et se poursuivent pour la septième nuit consécutive ; le blocus naval a été rétabli, avec navires déroutés et arraisonnés ; deux pétroliers ont heurté des mines près d'Ormuz ; l'Iran frappe en retour les installations américaines au Koweït et en Jordanie, à Bahreïn, en Syrie. L'Organisation maritime internationale organise l'évacuation de onze mille marins bloqués dans la zone — chiffre que l'on donne rarement, et qui dit mieux que tout la réalité d'un détroit mort. Les gardiens de la Révolution parlent d'« heure zéro » ; un conseiller militaire iranien promet de frapper les bases américaines au-delà de la zone de conflit. Chaque partie tient l'autre pour parjure. C'est la configuration classique des trêves qui meurent : non par décision, mais par accumulation.
Il faut s'arrêter un instant sur ce que coûte un détroit mort, car l'Europe croit encore que cette guerre est lointaine. Un cinquième du pétrole mondial passait par
Ormuz. Sa fermeture ne prive pas d'abord l'Occident : elle étrangle l'Asie acheteuse — l'Inde, le Japon, la Corée, la Chine elle-même — et fait payer aux pays pauvres importateurs la facture la plus lourde, celle qu'on ne voit pas dans nos journaux. Les assurances maritimes ont déserté la zone ; les cargaisons font le tour de l'Afrique comme au temps de Suez fermé ; et chaque semaine de blocus enfonce un peu plus dans les esprits l'idée que les routes du commerce mondial sont redevenues ce qu'elles furent toujours : des positions militaires. Le Sud Global, qui avait fait de la mondialisation son échelle de sortie de pauvreté, regarde ce spectacle avec une colère froide qui cherchera sa traduction politique — et la trouvera, à New Delhi en septembre, si personne n'a rendu le détroit à la mer d'ici là.
Le plus instructif n'est pourtant pas dans le Golfe. Il est à Washington, où se joue une bataille que l'on n'avait plus vue à ce degré d'exposition publique. Le vice-président des États-Unis a déclaré, dans des termes qu'aucune chancellerie n'emploierait, que des membres du cabinet israélien finançaient une campagne d'influence pour faire dérailler les négociations avec l'Iran et prolonger la guerre — « qu'ils aillent au diable », a-t-il dit. Le chef de la diplomatie iranienne, citant une enquête de presse américaine, parle d'une entreprise pour « précipiter les États-Unis dans une guerre de choix ingagnable ». La presse moscovite, qui lit Washington avec gourmandise, décrit un président hésitant entre l'élargissement des opérations et la sortie. On se gardera d'arbitrer entre ces récits. On retiendra le fait nu : la première puissance du monde est engagée dans une guerre dont son propre exécutif se demande à voix haute s'il l'a choisie. Une guerre que l'on mène sans la vouloir tout à fait est une guerre qui décide à votre place.
L'Ukraine : le front avance, la table attend
Pendant ce temps, à deux mille kilomètres au nord, la guerre d'Ukraine est entrée dans sa cinquième année avec une dissymétrie nouvelle. Sur le terrain, les communiqués russes — qu'il faut lire comme des communiqués, mais qui dessinent une tendance que personne ne dément sur le fond — font état d'une progression méthodique : la deuxième ligne de défense ukrainienne abordée au nord-est d'Orekhov, dans la région de Zaporojié ; les troupes de Kiev repoussées au-delà du Donets et du canal Donets-Donbass sur l'axe de Slaviansk ; des avancées dans la région de Soumy ; des frappes systématiques sur les ports d'Odessa et de Tchernomorsk, par où passent les cargaisons militaires. En face, les drones ukrainiens frappent loin dans la profondeur russe — sept morts dans un entrepôt de la région de Tambov cette semaine. La guerre des drones est devenue le vrai visage de ce conflit : industrielle, nocturne, sans front.
