Plus de 12.000 personnes ont été arrêtées en une seule année au Royaume-Uni pour des messages publiés sur Internet, soit environ 33 arrestations par jour. Derrière l'objectif de lutte contre les contenus offensants ou menaçants, une question s’impose : jusqu’où un État démocratique peut-il aller dans la surveillance et la répression de la parole en ligne sans fragiliser les libertés fondamentales ?
Londres, bastion autoproclamé de la liberté, arrête désormais plus de 30 personnes par jour, soit environ 12 000 par an, pour des messages jugés « offensants » sur les réseaux sociaux. Un scénariste célèbre, Graham Linehan, co-créateur de Father Ted, en a fait les frais à Heathrow en septembre 2025 : cinq policiers l’ont cueilli à sa descente d’avion pour trois publications sur X relatives aux questions transgenres. Au nom de la « protection du public », le Royaume-Uni rabote méthodiquement la liberté d’expression, pilier historique des démocraties occidentales.
Une hausse spectaculaire des arrestations pour « messages offensants »
Selon une enquête par demandes d'accès à l'information publiée par The Times en avril 2025, plus de 12 000 personnes ont été arrêtées en 2023 au titre de l'article 127 du Communications Act de 2003 et de la section 1 du Malicious Communications Act de 1988 , soit plus de trente interpellations quotidiennes.
Le nombre d'arrestations annuelles a plus que doublé depuis 2017. La machine tourne sans relâche, et les textes visés criminalisent des messages causant de l'« ennui », de l'« inconvénient » ou de l'« anxiété » , des notions d'une plasticité juridique remarquable, taillées pour l'arbitraire.

Le think tank Policy Exchange estime que ces enquêtes ont mobilisé jusqu'à 666 000 heures de travail policier, chaque heure consacrée au contrôle de la parole étant une heure de moins sur les affaires de vol, d'agression ou de cambriolage. En 2023, 90 % des crimes sont restés non résolus au Royaume-Uni ; en 2024, 89 % des infractions violentes ou sexuelles n'ont pas trouvé de coupable. Pendant ce temps, des équipes dédiées scrutent Twitter.
Quand la protection du public devient un outil de contrôle
La polémique a pris une dimension internationale avec l’interpellation du scénariste britannique Graham Linehan à l’aéroport d’Heathrow en septembre 2025. Selon son récit, cinq policiers armés l’ont arrêté à son arrivée des États-Unis en raison de trois publications diffusées sur X. La police métropolitaine a confirmé l’arrestation d’un homme soupçonné d’« incitation à la violence » en lien avec des messages publiés sur le réseau social.

L’affaire a déclenché une vague de critiques venant d’élus conservateurs, de militants pour la liberté d’expression et de personnalités publiques. Même au sein de la classe politique britannique, certains responsables ont estimé que les priorités policières semblaient déconnectées des préoccupations liées à la criminalité quotidienne.

Avec l’entrée en vigueur de l’Online Safety Act ( promulgué en octobre 2023 et entré pleinement en vigueur en mars 2025) et l’extension continue des dispositifs de régulation numérique, le Royaume-Uni expérimente un modèle où l’État intervient de plus en plus directement dans la police du discours.
Les plateformes qui ne se conforment pas s'exposent à des amendes allant jusqu'à 18 millions de livres sterling ou 10 % de leur chiffre d'affaires annuel mondial. Officiellement, il s’agit de protéger les citoyens contre le harcèlement, les menaces ou la désinformation.
Une démocratie qui mobilise cinq policiers armés pour trois tweets, puis abandonne les charges sans s'excuser voilà ce que l'élite britannique appelle « protéger le public ». George Orwell, lui, appelait ça autrement.


