Par Thibault de Varenne
Le rapport Duclert a acquitté la France du mot de "génocide" au Rwanda, mais l'a accablée de la chose. Cinq ans après sa remise, il faut le relire pour ce qu'il est : le procès-verbal d'un État qui s'est aveuglé lui-même, dressé par des juges qu'il avait choisis. Poser aussi les questions que personne ne pose : ce que Paris est venu chercher ensuite à Kigali, et à qui profite la charge.
Mon directeur de la publication me pose la question qui sert de titre à cette chronique. Elle mérite mieux qu'une réponse d'humeur. Elle mérite un dossier. Le voici.
Il existe aux Archives nationales des boîtes d'un genre particulier. On les appelle des boîtes-sources. Elles contiennent, photocopiés un à un, les milliers de documents qu'une commission d'historiens a exhumés entre 2019 et 2021 — télégrammes, notes d'état-major, comptes rendus de conseils restreints — et qu'une dérogation générale du 6 avril 2021 a ouvertes à quiconque veut lire. L'État a photocopié ses propres secrets. Il lui aura fallu vingt-sept ans, un président né après les faits, huit cent mille morts. On voudrait y voir un geste de courage ; c'en est un, sans doute ; c'est aussi l'aveu qu'il fallut attendre que tous les acteurs fussent morts, retraités ou hors d'atteinte. Les nations ouvrent leurs archives comme les familles ouvrent les armoires des défunts.
L'homme et la commande
Le 5 avril 2019, Emmanuel Macron installe une commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi. Une quinzaine de chercheurs. Deux ans de travail. Un accès sans précédent aux fonds de l'Élysée, de Matignon, du Quai d'Orsay, des Armées, des services. Le 26 mars 2021, elle remet un rapport d'environ mille deux cents pages, mis en ligne le jour même. La méthode est celle de l'archive, presque exclusivement. On travaille sur pièces. On n'entend pas de témoins. Le papier ne se rétracte pas ; il ne répond pas non plus.

Qui tient la plume ? Vincent Duclert, né en 1961, agrégé d'histoire, homme de l'EHESS où il dirige le centre Raymond-Aron, inspecteur général de l'Éducation nationale — c'est-à-dire serviteur de l'État. L'homme d'une vie de travail sur l'affaire Dreyfus, venu aux processus génocidaires par le génocide des Arméniens, signalé à l'exécutif pour avoir conduit une mission nationale sur la recherche sur les génocides. Un dreyfusard d'étude, un homme de dossiers. Ce portrait honorable est aussi tout le problème. Car les griefs se sont levés dès le premier jour, et il faut les dire avec exactitude. Aucun spécialiste du Rwanda dans la commission ; personne n'y lit le kinyarwanda ; et les deux chercheurs français qui avaient donné leurs années au sujet — Stéphane Audoin-Rouzeau, Hélène Dumas — furent laissés dehors, le premier attribuant publiquement son éviction à ses écrits sur le rôle de l'armée. On y comptait en revanche des historiens réputés proches de l'institution militaire. Et l'ensemble fut nommé par l'Élysée pour juger une politique de l'Élysée. Duclert s'est défendu : « l'Élysée ne m'a pas imposé les noms » ; la non-spécialisation protégerait d'un champ miné par trente ans de guerres mémorielles. Peut-être. Le résultat, on va le voir, fut plus sévère que la commande ne le laissait craindre — c'est la pièce à décharge. Il reste que l'État a choisi ses juges. Il les a bien choisis ; il les a choisis quand même.
Deux verdicts en une page
Le rapport rend deux verdicts, et leur écart fait tout le sujet. Sur la complicité : « si par complicité on entend une volonté de s'associer à l'entreprise génocidaire, rien dans les archives consultées ne vient le démontrer ». Sur le reste : « un ensemble de responsabilités lourdes et accablantes » ; une France « demeurée aveugle face à la préparation du génocide » ; le mot de « faillite ». Lavé du crime. Convaincu de la faute. Le mot est sauf ; la chose est établie. On mesurera plus loin ce que vaut cette distinction. Elle vaut beaucoup.
Ce que disent les boîtes
Que montrent les archives ? Une mécanique, non un complot. La politique rwandaise de la France, de 1990 à 1994, s'est décidée à l'Élysée, chez François Mitterrand et son état-major particulier — cellule militaire du président, hors du circuit gouvernemental. Le général Christian Quesnot, qui la dirige à partir de 1991, appelle dans ses notes les rebelles tutsi du Front patriotique rwandais les « Khmers noirs ». Le secrétaire général Hubert Védrine filtre les notes qui montent au président. La grille de ce petit cercle ne varie pas : un allié francophone assiégé par une rébellion « anglo-saxonne » venue d'Ouganda. Le syndrome de Fachoda, ressorti des malles du XIXe siècle, appliqué à un pays de collines grand comme la Bretagne.
Et que disaient, exactement, les télégrammes ? Car on me demande d'être précis, et les pièces le permettent.
Dès octobre 1990 — le mois même où la France déploie Noroît —, l'attaché de défense à Kigali, le colonel René Galinié, écrit noir sur blanc le risque d'« élimination physique » de « 500 000 à 700 000 » Tutsi de l'intérieur par la masse hutu chauffée à blanc.
Le 15 octobre 1990, l'ambassadeur Georges Martres adresse au Quai d'Orsay et à l'amiral Lanxade, chef de l'état-major particulier du président, des télégrammes décrivant l'engrenage ; dans sa correspondance de cet automne-là, le mot de génocide apparaît, au conditionnel des informateurs — mais il apparaît.
En 1992, les dépêches diplomatiques évoquent les « escadrons de la mort » gravitant autour du premier cercle présidentiel, ce que la presse appellera le Réseau Zéro.
En février 1993, le rapport de la commission internationale d'enquête documente des massacres organisés par le pouvoir ; en janvier, Jean Carbonare était venu pleurer au journal d'Antenne 2 en annonçant ce qui se préparait.
Quatre ans d'alertes, écrites, datées, signées, archivées. Elles ont été lues. Elles n'ont rien changé. Le rapport décrit des diplomates et des officiers contredisants marginalisés, des notes reformulées, des « pratiques irrégulières d'archivage », des circuits parallèles qui enjambent ministres et administrations.
J'ai passé ma vie dans les ambassades ; j'ai écrit de ces télégrammes qui partent le soir vers un ministère et dont on ne sait jamais s'ils seront lus par un homme ou par une armoire. Ceux de Kigali furent lus par une armoire. C'est le métier qui le dit, non l'amertume : un appareil qui filtre ses alertes a déjà choisi son aveuglement.
Puis l'année terrible.
Août 1993, les accords d'Arusha ; décembre, le retrait de Noroît. Plus un soldat français au Rwanda.
Le 6 avril 1994, l'avion du président Habyarimana est abattu — attentat jamais élucidé, sur lequel l'instruction française s'est close par un non-lieu confirmé en 2020. Le génocide des Tutsi commence dans les heures qui suivent : environ huit cent mille morts en une centaine de jours selon les Nations unies, Tutsi en masse, Hutu démocrates aussi. Amaryllis évacue les ressortissants et embarque des dignitaires du régime, dont la veuve du président ; le personnel rwandais de l'ambassade reste sur le tarmac.
Fin avril, Paris reçoit encore des émissaires du gouvernement qui organise les massacres. Fin juin, Turquoise, sous mandat de l'ONU, ouvre une zone humanitaire qui sauve des milliers de vies — et laisse, dans ses ambiguïtés, se replier vers le Zaïre une partie des tueurs.
La cohabitation de 1993 avait pourtant installé un gouvernement plus prudent. L'Élysée garda la main. Le domaine réservé fonctionna jusqu'au bout.
Les deux procès du rapport
Un texte qui mécontente tout le monde mérite qu'on écoute ses mécontents. Ils sont deux, et ils ne se ressemblent pas.
Du côté des héritiers, l'Institut François-Mitterrand a porté contre le rapport un réquisitoire construit.
Premier grief : le silence sur le FPR — presque rien sur Paul Kagame, sur ses offensives, sur l'attentat du 6 avril, sur les crimes de ses troupes ; un procès où ne comparaît qu'une seule partie.
Deuxième grief : l'anachronisme — juger les décisions de 1990-1993 à la lumière de ce qui advint en 1994, comme si l'issue était écrite ; Hubert Védrine soutient que « seule la France a tenté d'enrayer le mécanisme de la guerre civile », par Arusha, par le partage du pouvoir, dans la ligne de La Baule.
Troisième grief, le plus habile : la demande d'une seconde commission, internationale celle-là, qui verserait au dossier les archives américaines, ougandaises, belges, onusiennes. Bernard Cazeneuve a résumé la position d'une formule : une contribution à la vérité, pas la vérité. On reconnaîtra la manœuvre — élargir le prétoire pour diluer l'accusé — sans nier que le grief du FPR manquant soit, sur le fond, sérieux.
Du côté de l'accusation, l'association Survie. Il faut dire qui parle, car peu de lecteurs le savent. Née en 1984 d'une campagne contre la faim dans le monde, elle s'est donné pour objet le combat contre le néocolonialisme français en Afrique et le contrôle citoyen de notre politique africaine.
Son financement mérite d'être versé au dossier, parce qu'il coupe court à un procès facile : cotisations d'environ mille trois cents adhérents, dons, vente de publications ; elle revendique de ne recevoir aucune subvention d'État ni d'entreprise, par principe d'indépendance.
On peut contester ses conclusions ; on peut difficilement lui chercher un bailleur caché. C'est une maison militante et pauvre, ce qui, dans ce dossier, est presque une référence.
L'homme qui fit cette maison mérite son portrait.
François-Xavier Verschave, né à Lille en 1945, mort à Lyon en 2005, était économiste de formation ; il servit longtemps la commune de Saint-Fons, dans la banlieue lyonnaise, chargé de la politique économique et de l'emploi. Un cadre territorial, donc — ni un aventurier, ni un professeur en chaire. Venu à Survie par les campagnes contre la faim, il en prit la présidence en 1995 et la retourna tout entière vers un seul objet : ce qu'il baptisa la Françafrique, retournant en accusation le mot que Félix Houphouët-Boigny avait forgé avec fierté. La Françafrique, le plus long scandale de la République (1998), puis Noir silence (2000), lui valurent en 2001 un procès en « offense à chefs d'État étrangers », intenté par trois présidents en exercice — Omar Bongo, Denis Sassou-Nguesso, Idriss Déby. Il fut relaxé ; le délit, hérité de la loi de 1881, fut abrogé peu après. Il arrive qu'un procès perdu par des princes fasse la réputation d'un greffier.
C'est cette maison-là qui, dès la note d'étape de 2020, dénonça une « orientation inquiétante » de la commission — un préambule présentant le rôle français sous un jour favorable, en retrait sur les acquis de la mission parlementaire de 1998 — puis titra, à la remise du rapport, que « la grande lessive » avait commencé. Pour Survie, un soutien militaire continué en connaissance des alertes constitue la complicité même ; l'acquittement du mot n'est qu'un blanchiment par définition restrictive. Récusé par les héritiers de l'accusé comme par la partie civile : ce n'est pas une preuve d'équité. Ce n'en est pas non plus le contraire.
L'armée et l'impensable
Vient alors la question qu'on me pose le plus souvent, et sur laquelle je veux être net : l'armée.
Je tiens que l'armée française n'est pas coupable. Non par corporatisme — je suis du Quai, non des armées, et les deux maisons ne se sont jamais beaucoup aimées — mais par examen.
Ce qui s'est produit au Rwanda n'entrait dans aucune catégorie disponible : un génocide administratif de proximité, exécuté à la machette par des voisins sur des voisins, encadré par des listes, des barrières et une radio, en une centaine de jours. Cette chose-là n'existait dans aucun manuel d'état-major, dans aucune grille de renseignement, dans presque aucune tête européenne avant d'avoir eu lieu.
Les officiers voyaient une guerre civile africaine, ses massacres, sa cruauté — catégorie connue, hélas familière. Ils ne voyaient pas une extermination planifiée, parce que rien ne leur avait appris à la voir. Le rapport lui-même donne un nom à cet aveuglement : son septième chapitre parle de « l'impensé du génocide ». Et les soldats de Turquoise ont sauvé des milliers de vies réelles, dans des conditions que peu de leurs contempteurs auraient supportées trois jours. On ne juge pas des capitaines pour n'avoir pas conçu ce que l'Europe entière n'avait pas conçu.
Reste Bisesero, qui est le nom que la mise en cause des militaires a fini par prendre. Entre le 27 et le 30 juin 1994, dans les collines au-dessus de Kibuye, un millier de Tutsi survivants furent massacrés entre le premier passage d'un détachement de Turquoise et son retour, trois jours plus tard. Des rescapés et des associations ont porté plainte pour complicité de génocide ; une instruction fut ouverte ; elle s'est close en septembre 2022 par un non-lieu, annulé l'année suivante pour un pur motif de procédure, avant que la voie du procès ne se referme — sans qu'aucun juge, à ce jour, ait retenu la complicité contre quiconque. Trois jours d'attente : faute tragique d'une colonne mal renseignée, ou prudence commandée d'en haut ? L'instruction n'a pas tranché au-delà du non-lieu, et je n'irai pas plus loin que les juges.
Mais la question qu'on me pose est plus précise : ces officiers pouvaient-ils savoir, en juin 1994, ce que Paris savait depuis octobre 1990 ?
La réponse est non, et c'est le rapport qui la donne. Les télégrammes de Galinié et de Martres dormaient depuis quatre ans dans des armoires parisiennes ; ils n'ont jamais redescendu la chaîne. Un chef de détachement de Turquoise recevait un ordre, une carte et un adjectif — humanitaire ; il ne recevait pas le fonds diplomatique de Kigali. La connaissance était au sommet, cloisonnée par ceux-là mêmes qui l'avaient filtrée.
On instruit aujourd'hui le procès de capitaines pour n'avoir pas su ce que des ministres n'avaient pas voulu savoir. Ce renversement-là aussi mérite d'être nommé. On peut être l'instrument d'une faute sans en être l'auteur ; c'est même, dans les États où nul ne répond de rien, le sort ordinaire des armées.
Le fait du prince
Car voilà, au fond, ce que jugent les mille deux cents pages : non pas une intention criminelle, qui n'y est pas, mais un mode de gouvernement. Une politique étrangère et militaire conduite quatre années durant depuis une cellule sans existence constitutionnelle claire, hors du Parlement, largement hors du gouvernement ; des ministres qui découvrent, des chambres qui ignorent, une opinion qui n'est saisie de rien.
Le général de Gaulle avait inventé le domaine réservé, mais il en payait le prix à sa manière, qui était rude : il engageait sa personne, il consultait le peuple, il partit un soir de 1969 pour un référendum perdu. Le domaine réservé sans la sanction, c'est le fait du prince. Mitterrand est mort en 1996 sans s'être expliqué devant quiconque. Aucun des hommes de ce dossier n'a répondu de rien — ni devant une cour, ni devant une chambre, ni même devant une commission dotée de pouvoirs. La responsabilité sans responsable est un brouillard. Elle recouvre tout ; elle ne mouille personne.
Ce qu'il en a coûté
Pendant que Paris instruisait son propre procès un quart de siècle durant, le Rwanda tranchait. Rupture diplomatique de 2006 à 2009 ; l'école basculée à l'anglais en 2008 ; l'entrée au Commonwealth en 2009 ; et, sous la poigne de Paul Kagame — dont le régime n'est pas un modèle de libertés, il faut l'écrire aussi —, l'une des croissances les plus vives du continent. La sanction de notre politique rwandaise n'a été prononcée par aucun tribunal. Elle fut géopolitique. La francophonie a perdu un pays au cœur des Grands Lacs, et l'a perdu précisément là où l'Élysée croyait la défendre. Nous autres, qui avons servi cette langue dans les chancelleries, savons ce que pèse une génération d'écoliers passée à l'anglais : tout. Les empires de bureau paient toujours comptant.
La guerre par procuration
Il faut enfin retourner la question du titre, comme on retourne un gant : à qui profite la charge ? Car le FPR n'était pas né sur les collines. Il venait d'Ouganda, où ses cadres avaient fait la guerre dans l'armée de Museveni ; Paul Kagame lui-même était passé par les écoles militaires américaines.
Derrière lui, dès les années quatre-vingt-dix, un monde anglophone — Kampala, mais aussi Washington et Londres — qui voyait sans déplaisir se défaire la tutelle française sur les Grands Lacs. Et après 1994, tout suivit : l'orbite anglophone, le Commonwealth, les guerres du Congo où l'armée rwandaise se tailla une profondeur stratégique, l'éviction française de la région.
On peut donc formuler la thèse sans détour : la culpabilisation de la France servirait à légitimer, rétrospectivement, la première guerre africaine du monde anglo-saxon, menée par procuration contre nos intérêts.
Cette lecture n'est pas rien. Elle décrit une compétition de puissance parfaitement réelle, que nul diplomate en poste dans la région n'a jamais niée ; Kigali a fait de la culpabilité française une rente diplomatique, et le rapport commandé au cabinet Muse fut aussi une pièce d'artillerie dans ce dispositif.
Mais il faut tenir le raisonnement par les deux bouts, ou ne pas le tenir. Car cette grille-là — Fachoda, l'ennemi anglo-saxon — est précisément celle qui a servi d'alibi à l'aveuglement de 1990-1994 : l'Élysée n'a pas vu le génocide parce qu'il ne voulait voir que la géopolitique. Ne commettons pas l'erreur inverse en ne voulant voir que le génocide là où il y eut aussi de la géopolitique — ni l'erreur jumelle en croyant que la géopolitique dissout les télégrammes de Galinié.
Il y eut une guerre de puissance dans les Grands Lacs, et la France l'a perdue. Il y eut des fautes françaises documentées, et elles ne doivent rien à Washington. On voudrait que l'une de ces vérités chasse l'autre ; on s'y emploie des deux côtés depuis trente ans ; on y perd la seule chose qui compte, qui est le vrai.
La grille de Fachoda était fausse comme excuse. Elle n'était pas nulle comme carte. Un pays sérieux aurait su tenir les deux.
L'arrière-pensée
Reste une question que le rapport ne pouvait pas poser, puisqu'elle lui est postérieure : que venait chercher Emmanuel Macron dans cette réconciliation ? La mémoire, assurément ; il y a chez ce président un goût sincère des travaux d'historiens.
Mais les chancelleries ne se déplacent jamais pour un seul motif, et la chronologie, elle, est publique.
Mars 2021 : remise du rapport ; le même mois, au Mozambique, l'attaque de Palma contraint TotalEnergies à suspendre son chantier gazier de vingt milliards de dollars dans le Cabo Delgado.
Mai : discours de Kigali, et une enveloppe de coopération rouverte.
Juillet, six semaines après la visite : le Rwanda déploie un premier millier d'hommes dans le Cabo Delgado ; ils monteront jusqu'à cinq mille environ, dont près de trois mille autour du site d'Afungi, aux abords mêmes des installations de TotalEnergies ; l'Union européenne financera un temps ce corps expéditionnaire, avant de s'en retirer ; et en janvier dernier, le chantier a repris.
Y eut-il consigne, troc, contrat — la mémoire contre la garde d'un gisement ?
Aucune pièce ne le montre. Kigali s'est toujours défendu de louer ses soldats ; Paris s'est toujours défendu de payer sa contrition en concessions. Et il faut être honnête jusqu'au bout : la rigueur que nous exigeons des archives de 1994, nous la devons aux conjectures de 2021 — on ne remplace pas un procès d'intention par un autre.
Ce que les faits autorisent à dire tient en une phrase : la réconciliation mémorielle et la convergence d'intérêts ont marché du même pas, et aucun des deux États n'y a rien perdu. Les diplomaties ne signent pas ces marchés-là. Elles n'en ont pas besoin ; il suffit que chacun comprenne.
Cynisme de Macron ? c'est un mot de moraliste. Au Quai, on dit : une politique. Les archives de 2021 s'ouvriront vers 2050. Quelqu'un, alors, écrira la suite de cette chronique.
Le dernier mot
Alors, complicité ? Si le mot désigne la volonté de s'associer au crime, non — et rien de sérieux, ni chez Duclert, ni même dans le rapport que Kigali commanda au cabinet Muse, qui parle de « collaborateur indispensable » sans retenir la complicité juridique, ne permet de répondre autrement.
Le 27 mai 2021, à Kigali, Emmanuel Macron est venu reconnaître « l'ampleur de nos responsabilités », sans excuses formelles, en maintenant que la France n'avait pas été complice. Les deux États se sont arrêtés sur la même ligne de crête. Les diplomaties ont leurs points d'équilibre ; je les connais ; ils ne sont pas la vérité, ils sont la paix.
Mais la querelle du mot ne doit pas dérober la leçon de la chose.
Ce que ce rapport établit, ce n'est pas qu'une France criminelle a voulu un génocide, ni qu'une armée a trempé dans un crime qu'elle ne concevait pas. C'est qu'un État sans contrepoids, gouverné dans un angle mort par une poignée d'hommes prisonniers d'une idée fausse, a pu engager la nation quatre années durant aux côtés des pires — contre ses propres diplomates, contre ses propres télégrammes, contre ce que sa propre langue lui disait.
Aristote enseignait que la vertu propre de l'homme d'État n'est ni la force ni le savoir, mais la prudence : l'art de délibérer droitement sur ce qui peut être autrement. Il n'y eut pas de délibération. C'est toute l'affaire. Et l'appareil qui a rendu cette absence possible est toujours debout, intact, disponible. Personne, à ma connaissance, ne propose d'y toucher.
