La rentrée de Thibault de Varenne — samedi 22 août 2026
Le premier lieu qu'on suggère de visiter à tout étranger débarquant à Kigali, au Rwanda, est un mémorial. Il est tenu par une fondation britannique et raconte selon la scénographie d'un musée de Washington. En écho au reportage que mon directeur de la publication, Eric Verhaeghe, rapporte et que le Courrier feuilletonnera, voici ce dont cet appareil fait bénéficer à ceux qui le tiennent — et ce qu'il coûte à ceux qui l'ont laissé leur échapper.
Cent jours
Il faut commencer par les faits, car une génération entière ne les connaît plus que par ouï-dire.
Le 6 avril 1994, l'avion du président rwandais Juvénal Habyarimana est abattu au-dessus de Kigali. Dès le lendemain, les massacres commencent. Ils dureront cent jours, jusqu'à la mi-juillet. Ils visent les Tutsi — non pour ce qu'ils font, mais pour ce qu'ils sont — ainsi que les Hutu jugés trop modérés, assassinés les premiers pour que nul ne songe à s'interposer. On tue aux barrières routières, dans les églises où les familles s'étaient réfugiées, dans les écoles, sur les collines. On tue à la machette, souvent entre voisins, quelquefois entre parents. Une radio, la Radio-Télévision libre des Mille Collines, désigne les maisons et encourage les tueurs. L'administration fournit les listes ; les préfets et les bourgmestres organisent ; les milices exécutent. Le bilan est de huit cent mille morts selon les décomptes des Nations unies, d'environ un million selon le recensement rwandais — l'écart entre ces deux chiffres est déjà, on le verra, une affaire politique.
La tuerie s'arrête en juillet lorsque la rébellion du Front patriotique rwandais prend Kigali. Deux millions de Hutus fuient alors vers le Zaïre, et c'est de cet exode que naîtra la suite — celle dont on ne parle pas. Un tribunal international est créé à Arusha en novembre. En septembre 1998, il condamne Jean-Paul Akayesu, bourgmestre d'une commune ordinaire : c'est la première condamnation pour génocide de l'histoire des juridictions internationales. Une soixantaine d'autres suivront. En 2006, les juges d'appel constateront que ce génocide est devenu un fait de notoriété publique, qu'aucune défense ne peut plus contester. Douze ans auront été nécessaires.
Le premier lieu qu'on vous montre
Quiconque arrive aujourd'hui au Rwanda s'entend suggérer, dans l'heure, une visite. Pas les volcans, pas les gorilles : le mémorial de Gisozi, sur une colline au nord de Kigali. Les délégations étrangères y sont conduites avant tout entretien officiel ; les hommes d'affaires y passent entre deux rendez-vous ; les touristes y commencent leur séjour. Plus de deux cent cinquante mille corps y reposent, selon les autorités rwandaises. Le lieu a été ouvert en 2004, pour le dixième anniversaire, et il figure depuis septembre 2023 — avec Murambi, Nyamata et Bisesero — sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO.
Le parcours est d'une efficacité qu'on n'oublie pas. On descend ; la lumière baisse à mesure ; on avance parmi des objets personnels plutôt que parmi des chiffres — une paire de lunettes, une carte d'identité mentionnant l'ethnie, des vêtements ; une salle est réservée aux enfants, avec leurs prénoms, leur plat préféré, la manière dont ils sont morts ; on ressort par une section pédagogique consacrée à la prévention des génocides dans le monde.
Ce parcours n'a rien de rwandais. Il est la reprise, presque plan pour plan, de celui du musée fédéral américain de l'Holocauste, ouvert à Washington en 1993. Et le mémorial lui-même est conçu et tenu par l'Aegis Trust, organisation caritative britannique fondée par deux frères qui avaient d'abord créé un centre sur la Shoah dans le Nottinghamshire ; les archives de témoignages rwandais ont été constituées selon les protocoles d'entretien et d'indexation mis au point pour les rescapés européens.
Voilà pour les faits. Ils n'ont rien de clandestin, et c'est le trajet ordinaire d'un savoir-faire — un architecte hospitalier réemploie ses plans d'une ville à l'autre. La question commence après.
Le mot qu'on ne prononçait pas
Car au printemps 1994, pendant que les collines se couvraient de morts, le Département d'État américain donnait à ses porte-parole une consigne de vocabulaire. On dirait « des actes de génocide ». On ne dirait pas « un génocide ». La différence tient à un article et à un singulier ; elle valait la Convention de 1948, dont l'article premier oblige les parties contractantes à prévenir et à punir. Le mot fut donc évité avec application pendant que la chose s'accomplissait. Trente ans plus tard, la même puissance en finance la mémoire.
On y verra une contradiction. Je crois qu'il faut y voir une méthode.
J'étais trop jeune, en 1994, pour avoir vu cela de l'intérieur. J'ai vu la suite. Dans les années deux mille, sur le dossier soudanais, j'ai appris comment les chancelleries traitent ce mot-là : on le pèse, on l'ajourne, on le confie à un groupe de travail. Puis Washington l'a prononcé pour le Darfour, un jour de 2004, et il ne s'est rien passé — ni tribunal ad hoc, ni intervention, ni même embarras durable. J'ai compris ce jour-là que la qualification n'était pas la conséquence des faits, mais un acte diplomatique parmi d'autres, avec son coût, son rendement et son calendrier. On dit le mot quand il rapporte. On le tait quand il engage.
Deux qualifications, une seule porte
Encore faut-il savoir de quoi l'on parle, car deux mots circulent qu'on prend pour synonymes et qui ne le sont pas.
Le crime contre l'humanité se définit par un contexte. Il faut un acte figurant sur une liste longue — meurtre, extermination, déportation, torture, viol, persécution —, commis dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique contre une population civile, en application d'une politique. L'élément moral est modeste : il suffit que l'auteur ait su à quoi il participait. La victime peut appartenir à n'importe quelle population.
Le génocide se définit par une intention. La liste des actes y est plus courte, les victimes doivent relever de l'un des quatre groupes protégés — national, ethnique, racial, religieux —, et l'auteur doit avoir agi dans l'intention de détruire ce groupe comme tel. Une seule victime peut suffire si le geste s'inscrit dans un plan de destruction ; à l'inverse, cent mille morts ne font pas un génocide si cette intention n'est pas établie. Notons au passage que la liste des quatre groupes est fermée, et qu'elle l'est pour une raison politique : les groupes politiques en furent exclus en 1948 sur l'insistance soviétique. C'est pourquoi l'extermination des opposants par les Khmers rouges relève des crimes contre l'humanité, le génocide n'ayant pu être retenu que pour les Chams et les Vietnamiens. Le droit international ne protège pas les hommes ; il protège des catégories, et ce sont les vainqueurs de 1945 qui les ont dressées.
Vient alors le paradoxe, qui commande tout le reste. Le crime contre l'humanité est facile à prouver et sans juge ; le génocide est difficile à prouver et pourvu d'un juge.
Facile à prouver, parce qu'il s'établit par des faits objectifs — l'ampleur, la méthode, la politique. Sans juge, parce qu'il n'existe à ce jour aucune convention internationale sur les crimes contre l'humanité : le projet dort dans les commissions onusiennes depuis des années. Aucun texte n'oblige les États à prévenir, aucun article n'ouvre de recours d'un État contre un autre.
Difficile à prouver, parce qu'il faut entrer dans la tête des auteurs et que la Cour internationale de justice y applique le standard le plus sévère du droit : l'intention doit être la seule inférence raisonnable des faits. Mais pourvu d'un juge, parce que la Convention de 1948 comporte deux articles décisifs — le premier, qui oblige les États à prévenir et à punir ; le neuvième, qui permet à un État d'en assigner un autre à La Haye.
Toute la dialectique tient là. Un État qui veut éviter d'agir dira « crime contre l'humanité », qualification pourtant plus lourde de faits établis, parce qu'elle ne l'engage à rien — c'est très exactement l'opération sémantique du printemps 1994, un cran plus subtile. Un plaignant qui veut un juge devra dire « génocide », qualification pourtant plus difficile à démontrer, parce que c'est la seule porte ouverte. Les procureurs, eux, arbitrent selon qu'ils veulent condamner ou saisir : les mandats délivrés contre les dirigeants israéliens, que la Cour pénale internationale a depuis refusé d'annuler, visent des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité — pas le génocide. Ce n'est pas une indulgence. C'est un calcul de plaideur qui veut gagner.
Il faut en tirer la conséquence, qui est déplaisante pour tout le monde. Le vocabulaire de ce débat n'est pas dicté par les faits mais par la procédure : elle pousse les États à sous-qualifier et les victimes à sur-qualifier, et chacun accuse l'autre de mauvaise foi alors que les deux obéissent au même texte. Le mot le plus grave du droit international est aussi le seul qui ouvre une porte. On se bat pour lui à cause de la porte.
Ce que la forme sélectionne
Revenons au mémorial, car le format qu'on y admire n'est pas neutre. Il exige des victimes individualisables, des objets conservés, des survivants filmables, un avant et un après nettement séparés, un bilan stabilisé. Il rend admirablement les crimes qui remplissent ces conditions. Il est à peu près inutilisable pour les autres.
Demandez-vous alors pourquoi il n'existe aucun mémorial pour les réfugiés hutu massacrés au Congo en 1996 et 1997, lorsque les camps de l'exode furent démantelés puis les colonnes de fuyards poursuivies sur près de deux mille kilomètres par les troupes du dictateur rwandais Kagamé. Ni objets, ni exhumations autorisées, ni survivants organisés, ni chiffre stabilisé : ces morts-là ne sont pas muséifiables. La forme a tranché avant les historiens.
Une discipline, ses chaires, et ce qu'elle fait de ses gêneurs
Il faut ici dire un mot d'un objet mal connu en France : les genocide studies. C'est une discipline universitaire constituée, née aux États-Unis dans les années quatre-vingt-dix, dotée de ses chaires, de ses revues et de son association professionnelle. Le premier doctorat au monde a été ouvert au Strassler Center de l'université Clark, dans le Massachusetts. Yale tient depuis 1998 un Genocide Studies Program ; Rutgers, un centre d'étude du génocide et des droits humains ; l'université du Minnesota, un centre d'études sur l'Holocauste et les génocides. Au Royaume-Uni, Royal Holloway et University College London ont leurs instituts ; en Israël, Yad Vashem entretient un institut international de recherche. Les revues de référence — Journal of Genocide Research, Holocaust and Genocide Studies, cette dernière publiée en association avec le musée fédéral américain — sont anglophones. L'association internationale des chercheurs, l'IAGS, a été fondée en 1994 et siège aux États-Unis.
Cette discipline sélectionne-t-elle les récits et écarte-t-elle les gêneurs ? La réponse honnête est : moins qu'on ne le croit, et davantage qu'elle ne le devrait.
Moins qu'on ne le croit, car sur le dossier le plus explosif de la décennie, elle n'a pas suivi ses bailleurs. L'association internationale des chercheurs sur le génocide a déclaré en 2025 qu'Israël commettait un génocide à Gaza. Omer Bartov, historien israélo-américain de l'université Brown, l'une des grandes autorités mondiales sur les massacres de masse, a conclu publiquement dans le même sens. Un ancien président de cette même association a averti que le processus se poursuivrait même en cas d'arrêt des opérations. Ce sont des Américains et des Israéliens, formés dans ces institutions, qui ont retourné l'outil contre l'usage qu'on en attendait. Une discipline qui fait cela n'est pas une officine.
Davantage qu'elle ne le devrait, cependant, car les carrières s'y règlent. L'historien Raz Segal, qui dénonça très tôt l'incitation génocidaire dans le discours officiel israélien, vit sa nomination à la direction du centre du Minnesota annulée après la protestation de donateurs. D'autres ont perdu des invitations, des financements, des conférences. Le tri ne s'opère pas par une consigne : il s'opère par le budget, qui est un instrument plus discret et plus sûr. C'est là, et non dans un complot, que loge la véritable dépendance — et c'est pourquoi la question de savoir qui finance les chaires est une question académique légitime, non une insinuation.
Ce que rapporte le monopole
Venons-en au rendement, puisque c'est la question centrale : qu'est-ce que Londres et Washington retirent de cet investissement ?
Trois choses, et elles sont considérables. La première est le droit de désigner. Celui qui tient la norme du crime suprême désigne les parias — un État qualifié devient infréquentable, ses avoirs saisissables, ses dirigeants poursuivables, ses partenaires commerciaux exposés. Aucun instrument diplomatique n'a ce rendement-là : ni la sanction, qui se contourne, ni la résolution, qui se vote. La deuxième est la légitimation des coalitions. On ne mobilise pas des alliés au nom d'un intérêt pétrolier ; on les mobilise au nom d'un « plus jamais ça » dont on est le gardien reconnu.
La troisième est la plus lourde, et il faut la déplier, car c'est là que gît la seule idée française de toute cette histoire.
Le principe s'est d'abord appelé, chez nous, le droit d'ingérence — puis, par une inflation caractéristique, le devoir d'ingérence. Il a été formulé au tournant des années quatre-vingt par un juriste, Mario Bettati, et un médecin devenu ministre, Bernard Kouchner : puisqu'un État qui massacre ses citoyens ne saurait s'abriter derrière sa souveraineté, la communauté internationale aurait le droit, et bientôt l'obligation, de forcer sa porte. La diplomatie française fit adopter en 1988, puis en 1990, deux résolutions des Nations unies sur l'accès humanitaire. Nous avions l'idée. Nous n'avons pas gardé la machine.
Car en 2001, après l'échec rwandais et Srebrenica, une commission internationale patronnée par le Canada reformula la chose en anglais sous le nom de responsabilité de protéger, que le Sommet mondial adopta en 2005. Le passage du français à l'anglais n'est pas un détail de traduction : le droit d'ingérence était une intuition morale de médecins, la responsabilité de protéger est une procédure, avec ses critères, ses seuils et son autorité compétente — le Conseil de sécurité, où nous sommes minoritaires. Nous avons apporté le principe ; d'autres ont écrit le mode d'emploi et gardé la clef.
En mars 2011, la résolution 1973 invoqua la protection des civils de Benghazi, menacés d'un massacre annoncé, pour autoriser l'emploi de la force en Libye. Aucun génocide n'y fut jamais allégué — j'y insiste, car la confusion est fréquente : ce fut l'application d'une doctrine née du génocide, non la qualification d'un génocide. L'opération s'acheva par un changement de régime et par la décomposition durable du pays, que les correspondants russes en Afrique décrivent aujourd'hui sans ménagement — et dont il faut reconnaître qu'ils n'ont pas tort sur les faits, quels que soient les intérêts qui les font parler. Le capital moral accumulé sur les collines rwandaises avait été converti, dix-sept ans plus tard, en autorisation de bombarder. C'est le meilleur rendement diplomatique du siècle. Ce fut aussi la mort de la doctrine : depuis, Moscou et Pékin opposent leur veto à toute résolution de ce genre, et ce sont les civils syriens qui l'ont payé.
Il faut ajouter une remarque désagréable, et je la fais sans plaisir. Les promoteurs français de l'ingérence ont une géométrie. Bernard-Henri Lévy, qui revendique d'avoir emporté la décision de Nicolas Sarkozy sur la Libye et que Tripoli dut ensuite prier de ne plus revenir, tient sur Gaza le discours exactement inverse : là où il exigeait qu'on intervînt au nom des civils menacés, il récuse aujourd'hui jusqu'au vocabulaire, et conteste la qualification avant même que les juges ne l'aient examinée. On peut soutenir sans se contredire que certaines situations appellent la force et d'autres non ; encore faut-il que le critère soit énonçable et qu'il ne coïncide pas, chaque fois, avec l'identité de l'ami. Une doctrine qui ne s'applique jamais aux siens n'est pas une doctrine. C'est une préférence, habillée en principe.
En quoi la France est-elle perdante ? De la manière la plus concrète qui soit, et le Rwanda en est le cas d'école. Kigali, qui appartenait à l'aire francophone, a fait de l'anglais sa langue d'enseignement en 2008, a rejoint le Commonwealth en 2009 sans avoir jamais été colonie britannique, et a reçu en 2022 le sommet des chefs de gouvernement du Commonwealth. En une décennie, un pays entier a changé de camp linguistique, diplomatique et mémoriel. Pendant ce temps, la France se voyait assigner le rôle de l'accusée — un rapport officiel a fini par lui reconnaître, en 2021, des responsabilités lourdes et accablantes dans l'engrenage de 1994. Que ce constat soit historiquement fondé ne change rien à la mécanique : nous avons perdu la position, et ceux qui tenaient le récit l'ont prise. Nous n'avions ni musée, ni fondation, ni chaire à offrir. Nous avions des archives et de l'embarras.
La mécanique des contreparties, pièce à pièce
Reste à dire ce que Kigali retire de sa part du marché, car on parle trop de « crédit du génocide » sans en montrer les écritures. Les voici.
D'abord l'impunité régionale. Depuis trente ans, les interventions rwandaises à l'est du Congo ne coûtent rien de durable : les rapports onusiens documentent les crimes de guerre imputés au M23, la presse sud-africaine écrit que l'Occident ferme les yeux sur un Rwanda hors-la-loi, et les sanctions, quand elles tombent, sont levées la saison suivante.
Ensuite la rente minière. Le Rwanda produit peu de coltan et en exporte beaucoup : les minerais de l'est congolais transitent par Kigali et alimentent la croissance rwandaise autant que les chaînes d'approvisionnement occidentales, lesquelles ont signé avec lui plutôt qu'avec Kinshasa.
Ensuite la sous-traitance sécuritaire. Des troupes rwandaises tiennent le Cabo Delgado mozambicain depuis 2021, aux côtés et souvent à la place des forces régionales, protégeant notamment un gisement gazier exploité par un groupe français. Ajoutez les contingents fournis aux opérations de paix des Nations unies, qui font du Rwanda l'un des tout premiers contributeurs du continent : une armée qu'on ne sanctionne pas est une armée qu'on emploie.
Enfin la sous-traitance migratoire. Le gouvernement britannique a dépensé, selon sa propre ministre de l'Intérieur, quelque neuf cents millions de dollars pour n'envoyer que quatre volontaires au Rwanda ; et lorsque Londres a renoncé au dispositif, Kigali a poursuivi le Royaume-Uni en justice pour obtenir le solde. On mesure là le rapport de force réel : le client réclame son dû, et il l'obtient.
La mémoire est la monnaie ; l'alignement est la contrepartie. Le président rwandais peut ainsi, chaque avril, appeler à la vigilance contre le négationnisme devant un parterre de chancelleries qui n'ont rien à objecter, et pour cause : elles ont payé pour n'avoir rien à dire.
On me demandera si Kigali jouit du même privilège que Jérusalem. La fonction est la même : une impunité régionale qui survit à la documentation des faits. La solidité ne l'est pas, et la différence mérite qu'on s'y arrête. Israël est couvert par un veto au Conseil de sécurité — un droit, permanent, qu'aucune évolution d'opinion ne suspend. Le Rwanda n'est couvert que par une tolérance, c'est-à-dire par une décision discrétionnaire de bailleurs, révocable du jour au lendemain : l'aide britannique lui fut d'ailleurs suspendue en 2012, avant d'être rétablie l'année suivante. L'un dispose d'un droit ; l'autre, d'un crédit. Le second peut s'épuiser. Reste un point commun, et c'est le plus intéressant pour notre sujet : dans les deux cas, la contestation de la politique du jour se voit opposer la mémoire du crime subi, et le contradicteur se retrouve sommé de prouver qu'il n'est pas de mauvaise foi avant d'avoir pu exposer son fait. Ce n'est pas un argument, c'est un dispositif. Il fonctionne parce que le crime fut réel — et c'est précisément ce qui le rend si difficile à démonter sans devenir odieux.
L'objection, qu'il faut prendre au sérieux
On me dira que ce raisonnement conduit tout droit à la relativisation, et qu'à force d'expliquer que la qualification est politique, on finit par insinuer que les morts ne le sont pas. L'objection est sérieuse. Elle est même la seule qui compte.
J'y réponds ceci. Constater que la sélection est politique ne dit rien de la vérité des faits sélectionnés. Le génocide des Tutsi n'est pas moins établi parce que son tribunal doit son existence à une configuration diplomatique du Conseil de sécurité ; il a été jugé, par des juges, sur pièces, pendant douze ans, et cela ne se défait pas. Les morts du Congo ne sont pas moins réels parce qu'aucun juge ne les a dits. Le glissement qui conclut de la politique à l'équivalence — tout se vaut, donc rien n'est vrai — est la manœuvre exacte des négationnistes, et quiconque l'emprunte se disqualifie.
Il faut être aussi net sur un second point. Les puissances qui dénoncent aujourd'hui le double standard ne sont pas des greffiers. Moscou tient sur les interventions humanitaires un discours que dément son propre bilan ; Pékin conteste une qualification qui le vise — il parle de diffamation orchestrée et de deux poids deux mesures à propos du Xinjiang — et n'en accepterait aucune. J'ai cité leurs organes parce qu'ils voient, de là où ils sont, ce que nos capitales ne veulent pas voir. Cela ne les rend pas désintéressés. Cela les rend utiles.
L'arme retournée
Reste le fait le plus considérable, et qui devrait retenir quiconque croit encore à cette architecture : elle a échappé à ses constructeurs.
C'est l'Afrique du Sud, membre des BRICS, qui a saisi la Cour internationale de justice contre Israël sur le fondement de la Convention de 1948 — l'instrument des vainqueurs de 1945 retourné par le tiers-monde juridique. Et l'on comprend maintenant pourquoi elle a plaidé le génocide plutôt que le crime contre l'humanité, qu'il lui aurait été plus aisé d'établir : elle n'avait pas d'autre porte. Pretoria n'a pas choisi le mot le plus fort, elle a choisi le seul qui donnait accès à un tribunal. Les juristes de Pretoria savent que la décision au fond prendra des années, et que Washington s'emploie à défendre Israël dans la procédure ; ils y vont quand même. C'est la Cour pénale internationale qui a délivré des mandats d'arrêt contre le dirigeant d'un allié majeur, et les États-Unis qui ont répondu en sanctionnant des juges et des procureurs, puis en les rangeant au régime réservé aux terroristes. Il faut mesurer ce que cela signifie. La première puissance du monde maîtrise le récit du génocide précisément parce qu'elle refuse d'en subir la juridiction. On tient l'histoire ; on ne se présente pas au prétoire.
Et puis il y a ce petit fait de juin dernier, qui dit tout. Israël a reconnu le génocide arménien — après plus d'un siècle de refus destiné à ménager Ankara puis Bakou. Erevan n'a pas eu la naïveté de s'en émouvoir : ses propres analystes ont attribué la décision à des intérêts politiques étroits, et le premier ministre arménien a jugé qu'elle n'appelait aucune réponse particulière. Ankara, de son côté, a condamné la démarche. Voilà comment se prononce, en 2026, le mot le plus grave du droit international : quand nier coûte plus cher que reconnaître. Les morts de 1915 n'y sont pour rien.
Ce qui reste à la France
Une monnaie qui se dévalue ne prévient pas. Celle-là s'est dépensée sans compter depuis deux ans, et ce qui se consume à Gaza n'est pas seulement une réputation : c'est le capital moral accumulé depuis 1945, le seul qui permettait à l'Occident de dire le crime et d'être cru. Une puissance qui grandit en promettant de protéger finit toujours par être jugée sur sa protection.
La France, dans cette affaire, n'est pas condamnée à suivre. Elle a sa propre définition du génocide, plus exigeante que la définition internationale puisqu'elle réclame la preuve d'un plan concerté ; elle a des juges qui, depuis 2014, condamnent des génocidaires rwandais sans avoir attendu la permission de personne ; elle n'a ni musée à vendre ni doctrine d'intervention à justifier.
Appliquer la même règle aux amis et aux autres : je veux dire trois choses précises, et non une exhortation.
La première est procédurale. Nos cours d'assises jugent, avec une constance qui les honore, les génocidaires rwandais résidant en France. Le parquet antiterroriste a par ailleurs ouvert des enquêtes visant des ressortissants français mis en cause à propos de Gaza. La question n'est pas de préjuger de leur issue — elle est de savoir si ces dossiers-là avanceront au même rythme et avec les mêmes moyens que les autres. Une justice qui instruit vite les crimes des vaincus et lentement ceux des alliés n'est pas une justice partiale : elle est une politique étrangère déguisée en greffe.
La deuxième est diplomatique, et elle nous a déjà coûté. Lorsque la Cour pénale internationale a délivré ses mandats en novembre 2024, la France a d'abord « pris note », puis son ministre des Affaires étrangères a fait valoir qu'un dirigeant pouvait bénéficier d'une immunité — argument dont un rapporteur des Nations unies a aussitôt relevé qu'il n'avait aucune validité juridique, le Statut de Rome écartant précisément les immunités de fonction. Nous avons signé ce traité. Ou bien nous l'appliquons, y compris quand l'avion se pose à Roissy, ou bien nous cessons de donner des leçons de droit international à ceux qui ne l'ont pas signé.
La troisième est mémorielle. Nous avons ouvert nos archives sur 1994 et reconnu nos responsabilités ; il reste à laisser la procédure sur Bisesero aller jusqu'à son terme, quelle qu'en soit l'issue, plutôt que de la voir s'éteindre par lassitude. Un pays qui accepte d'être jugé sur son propre passé est le seul qui puisse encore parler du passé des autres.
Je ne sais pas si nous en avons le goût. Mais c'est la seule position qui vaille d'être tenue quand la monnaie des autres ne vaut plus rien — et elle est, pour une fois, entièrement à notre portée.
Ce journal, du moins, tiendra le registre. Le Courrier publiera dans les semaines qui viennent, par livraisons, le reportage rwandais de mon directeur de la publication, et reprendra un à un les fils que cette chronique n'a fait que nouer : les comptes du dispositif mémoriel et ceux de ses opérateurs, les massacres congolais de 1996 et 1997 qu'aucun tribunal n'a jamais dits, la discipline universitaire et ses bailleurs, l'état réel des procédures ouvertes en France. Nous le ferons au moment précis où la qualification de ce qui se passe à Gaza devient la ligne de partage de la diplomatie occidentale — celle qui sépare désormais des alliés de trente ans, et sur laquelle chaque capitale devra se prononcer sans pouvoir longtemps se dérober. Autant y venir avec des pièces qu'avec des humeurs.