Par Eric V.
Marine Le Pen promet 140 milliards d'économies sans toucher aux pensions, sans hausse d'impôt, et en ramenant la retraite à 62 ans. Près de la moitié de l'effort est demandée au fraudeur, à Bruxelles et à l'étranger. Trois payeurs qui ont un point commun : ils ne votent pas.
Le Rassemblement national jouait gros mardi. Après une rentrée de faux pas — le voile, les quarante-deux annuités, Carcassonne, Auchan, Bardella —, la présentation du budget du quinquennat devait prouver que le parti savait compter. Deux heures, des graphiques en cascade, une centaine de journalistes. Et un chiffre : 140 milliards d'euros d'économies nettes d'ici 2032, au prix, dit Marine Le Pen, d'un « effort radical ».
J'aurais aimé applaudir. Un parti qui promet le déficit sous 3 % en 2030, plus de cent vingt taxes supprimées, trente milliards d'impôts en moins et un étage de capitalisation pour les retraites dit des choses que ce journal réclame depuis des années. Encore faut-il regarder qui paie.
Trois payeurs qui ne votent pas
Le détail du plan a été décortiqué. L'effort brut y atteint 169 milliards. Trente-deux et demi viennent de la lutte contre la fraude. Dix-neuf et demi d'une moindre contribution au budget européen. Vingt-neuf de la priorité nationale, c'est-à-dire de prestations retirées aux étrangers. Total : 81 milliards, près de la moitié du plan.
Le fraudeur, Bruxelles, l'étranger. Trois payeurs commodes, qui ne votent pas en France. Trois recettes, surtout, qu'une signature à l'Élysée ne suffit pas à encaisser. La fraude estimée n'est pas la fraude recouvrée : les caisses sociales en récupèrent 600 millions par an sur treize milliards évalués. La contribution européenne se négocie à vingt-sept. Et le Conseil constitutionnel a jugé en avril 2024 qu'on ne pouvait pas subordonner les prestations à cinq ans de résidence : il faudra réviser la Constitution avant de toucher le premier euro.
La retraite qui rapporte
Reste l'autre moitié. Elle repose sur des gains d'organisation — huit milliards à l'hôpital, neuf et demi d'actes médicaux jugés inutiles — et sur 201 000 postes non remplacés dans les agences et les collectivités, sans un licenciement.
Puis vient la ligne que j'ai relue deux fois. Le RN ramène l'âge de départ à soixante-deux ans, voire soixante, et inscrit dans le même mouvement 15 à 20 milliards d'économies sur les retraites. L'Institut Montaigne, cité par Challenges, chiffre l'abaissement de l'âge à 34 milliards de coût par an, jusqu'à 44,7. Partir plus tôt et dépenser moins : le RN a inventé la retraite qui rapporte.
Ajoutez trente milliards de baisses d'impôts, quinze de droits nouveaux, plus de soixante-cinq d'investissements, des pensions toujours indexées. Et quatre-vingt-dix milliards d'intérêts économisés sur la dette, comptés d'avance. Économisés à condition que le plan réussisse : c'est payer le traiteur avec les cadeaux de mariage.
Une règle d'or pour plus tard
Reste la pièce maîtresse : une règle d'or budgétaire, inscrite dans la Constitution par référendum. Tant que la dette dépasse 60 % du PIB, le déficit devrait rester un demi-point sous le niveau qui la stabilise. Pour 2027, Marine Le Pen donne elle-même le plafond : 2,4 %. Sa trajectoire, la même semaine, affiche 4,9 %. Entre les deux, 2,5 points de PIB, quelque 75 milliards. Ou bien la règle ne s'applique pas à son quinquennat, ou bien il faudra y déroger dès la première année, aux trois cinquièmes du Parlement — et une seconde dérogation d'affilée exige un nouveau référendum.
En 2012, la même Marine Le Pen appelait la règle d'or une « chape de plomb ». Je ne sais pas si elle a changé d'avis ou de public. Je constate qu'à un demi-point par an, il faut cent vingt ans pour ramener la dette de 120 à 60 % du PIB. Une contrainte qu'on se donne pour le siècle suivant n'engage pas beaucoup le quinquennat.
Ce que la déception dit de nous
Je ne reproche pas au RN de manquer d'ambition. Cent quarante milliards, c'est le bon ordre de grandeur. Je lui reproche de l'avoir rendue indolore. Dans ce plan, aucun électeur ne perd rien : ni le retraité, ni le fonctionnaire en poste, ni l'allocataire français, ni le contribuable. L'effort radical est radical pour les absents.
Les marchés n'ont pas tremblé : le taux à dix ans a même reflué mardi à 4,75 %, après avoir frôlé 5 % la semaine précédente. Je me garderai d'y lire un vote de confiance.
Et c'est ici que la charge nous revient. Si le parti donné favori présente un régime sans privation, c'est qu'il nous connaît. Nous voulons bien que l'État maigrisse, à condition que ce soit dans l'assiette du voisin. Un programme n'est jamais que le portrait de ceux à qui on le vend.
Dernier mot
On se demandait si le RN réussirait son passage à la réalité. Il a réussi son passage au tableur. La réalité, c'est le jour où il faudra dire à quelqu'un qui vote qu'il recevra moins, et ce jour-là ne figure dans aucune des colonnes présentées mardi.
Nous l'écrivions ici : Marine Le Pen diffère depuis des années l'arbitrage entre ceux qui attendent d'elle la retraite à soixante ans et ceux qui attendent des comptes en ordre. Son budget ne tranche pas. Il additionne les deux promesses et adresse la facture à l'étranger. En mai 2027, élue ou battue, il faudra bien qu'elle choisisse ; et si elle est élue, ses électeurs découvriront les premiers que l'indolore n'existe pas.
Un « effort radical », donc. Reste à trouver qui le fera.