Par Thibault de Varenne
Le directeur de la CIA s'est posé à Moscou mardi sans prévenir personne. Les uns y voient une Amérique qui vient quémander, les autres une Amérique qui vient sommer. On peut lire la scène autrement : il y fut question de la sécurité de trois pays européens, et aucun Européen n'était dans la pièce.
Un Boeing C-17 de l'US Air Force s'est posé mardi matin à Vnoukovo. À son bord, John Ratcliffe, directeur de la Central Intelligence Agency. Aucune annonce, aucun communiqué : le déplacement a été découvert par des amateurs qui suivent les transpondeurs des avions gouvernementaux. Sept heures plus tard, l'appareil repartait. Le directeur de la CIA n'avait pas vu Vladimir Poutine.
De ce fait unique, deux lectures opposées sont sorties en quarante-huit heures, et elles méritent l'une et l'autre qu'on s'y arrête.
La première est venue de François Asselineau, qui avait relayé le matin l'hypothèse d'une réception par le maître du Kremlin, et qui a corrigé le tir le soir même : Poutine snobe le directeur de la CIA. La lecture est claire. L'Amérique dépêche à Moscou son plus haut responsable du renseignement, elle traverse l'Atlantique, elle se pose sur un aéroport russe pour la première fois depuis janvier — et le président russe ne se dérange pas. Il délègue à Sergueï Narychkine, patron du service des renseignements extérieurs, qui reçoit, écoute, et déclare deux jours plus tard qu'il n'y avait là rien de spécial, ajoutant qu'il voit des chefs de services étrangers presque chaque semaine. Dans cette lecture, la démarche vaut aveu : on ne se déplace que lorsqu'on a besoin de quelque chose, et celui qui reçoit sans se déranger indique qu'il n'a besoin de rien.
La seconde lecture est arrivée de Washington par les canaux habituels, c'est-à-dire par des sources anonymes citées par Politico, le Wall Street Journal et CNN. Ratcliffe ne serait pas allé demander : il serait allé sommer. Avertir Moscou contre toute action d'escalade visant un pays de l'Alliance — l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie sont nommées — sur la foi d'évaluations récentes du renseignement américain selon lesquelles Poutine pourrait vouloir tester la résolution de l'OTAN par une attaque limitée. Et exiger, dans le même mouvement, l'arrêt du soutien militaire et économique russe à l'Iran. Dans cette version, la visite n'est pas une supplique mais une mise en demeure, portée en main propre parce qu'un avertissement qu'on prend la peine d'apporter soi-même pèse plus lourd qu'un câble.
Deux récits, un seul avion. Il faut résister à la tentation de trancher trop vite.
Commençons par ce qui est établi, et qui tient en peu de mots. L'avion s'est posé. La rencontre avec Narychkine a eu lieu, les deux capitales le confirment. Poutine n'a pas reçu Ratcliffe, le Kremlin le dit lui-même par la voix de Dmitri Peskov. Donald Trump a qualifié le voyage de semi-routinier tout en glissant que quelque chose pourrait en sortir, s'agissant de l'Ukraine. Voilà tout. Le reste — l'avertissement balte, la sommation iranienne, l'humiliation américaine — relève de l'interprétation, y compris la version officielle, qui n'est pas plus vérifiée que l'autre et qui a ses propres raisons d'être ce qu'elle est.
Car il faut le noter : semi-routinier ne colle pas davantage aux faits que snobé.