Faut-il s'indigner que les candidats à la présidentielle soient cordiaux entre eux en coulisses ?

Faut-il s'indigner que les candidats à la présidentielle soient cordiaux entre eux en coulisses ?

Une vidéo des candidats riant en coulisses du débat Medef indigne X. Fausse indignation, vraie question : reste-t-il des adversaires, ou des rivaux ?

11 min de lecture

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Par Thibault de Varenne

La séquence dure quelques secondes. Un couloir de Roland-Garros, jeudi, avant le débat du Medef. Sept candidats à la présidence de la République s'y croisent, se saluent, se serrent la main, rient. La vidéo, filmée pour TikTok, court maintenant sur X, assortie d'une légende qui se veut définitive : « Des larrons en foire ». Des dizaines de milliers de vues. Des centaines de partages. Le procès est instruit, plaidé et jugé en cinq mots : ils font semblant. Leur opposition est un théâtre. La preuve est là, en coulisses, à hauteur de téléphone.

Il faut prendre cette indignation au sérieux, parce qu'elle dit quelque chose de nous. Mais commençons par ce qu'elle a de faux.

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La cordialité entre adversaires n'est pas une trahison de la politique. Elle en fut longtemps l'honneur. La France a su, des siècles durant, distinguer l'adversaire de l'ennemi — se battre le matin sur une loi, se saluer le soir dans un salon, et ne voir dans ce salut aucune capitulation. Les duellistes d'autrefois se découvraient avant de croiser le fer. Les grands parlementaires de la Troisième République s'étrillaient à la tribune et se retrouvaient à la buvette ; nul n'y voyait un complot, chacun y voyait des mœurs. Cette civilité n'était pas de la mollesse. Elle reposait sur une conviction que nous avons perdue : on peut vouloir de toutes ses forces la défaite d'une idée sans vouloir l'anéantissement de celui qui la porte. Un chrétien dirait — et je le dis — que l'adversaire reste un prochain. Exiger que nos candidats se haïssent dans les couloirs pour prouver qu'ils s'opposent dans les urnes, c'est importer en politique la logique de la guerre civile, et s'étonner ensuite que le pays soit invivable.

Ceux qui s'indignent de ces poignées de main seraient d'ailleurs les premières victimes du monde qu'ils réclament. Un pays où les rivaux politiques ne peuvent plus partager une antichambre est un pays où, bientôt, les familles ne partagent plus une table. Nous y sommes presque.

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Voilà pour la défense. Elle ne suffit pas, et c'est ici que le moqueur mérite mieux que le mépris qu'on lui rend d'ordinaire. Car son instinct a flairé quelque chose de vrai, qu'il exprime mal. Ce qui trouble, dans ces images, ce n'est pas que ces sept-là soient courtois. C'est qu'on peine à nommer ce qui les sépare. La veille au soir, sur le court, on les avait entendus se disputer le chiffre des économies, l'âge de la retraite, le nombre de normes à supprimer — une centaine, des milliers — sans qu'aucun ne conteste jamais la machine elle-même, ni le périmètre de l'État, ni la nature de la tutelle qu'il exerce. Sept variantes d'une même gestion. Quand les programmes sont cousins, les sourires de couloir changent de sens : ce n'est plus la courtoisie de l'adversaire, c'est la connivence du confrère. Le public ne s'y trompe qu'à moitié. Il croit surprendre une comédie ; il surprend une corporation.

La distinction tient en deux mots. Des adversaires s'opposent sur les fins : ils veulent des pays différents. Des rivaux se disputent une place : ils veulent le même fauteuil. L'histoire a connu de vrais adversaires cordiaux — c'était la grandeur du temps. Nos images de couloir posent une question plus inquiétante : reste-t-il, parmi ces sept, de vrais adversaires ? Les rivaux, eux, sont toujours cordiaux. Ils sont du même métier.

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Alors, faut-il s'indigner ? Non — pas des poignées de main. L'indignation contre la courtoisie est une paresse : elle permet de dénoncer les personnes pour s'épargner l'examen des idées, et elle nourrit ce ricanement général qui tient lieu, chez nous, de conscience politique. Mais il ne faut pas non plus se rassurer à bon compte. La bonne question n'est pas de savoir si ces sept-là s'aiment trop. C'est de savoir ce qui, dans leurs projets, justifierait qu'ils s'affrontent vraiment. Le jour où l'un d'eux menacera sérieusement la machine qu'ils se proposent tous d'administrer, nous n'aurons pas besoin d'une caméra en coulisses pour le savoir. Nous le verrons aux visages des six autres.

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