Débat du Medef ? ou le grand oral de notre mise sous séquestre par la caste

Débat du Medef ? ou le grand oral de notre mise sous séquestre par la caste

Sept candidats à 2027 ont débattu devant le Medef à Roland-Garros. Aucun n'a proposé un État qui fasse moins. Récit d'un grand oral de la tutelle.

17 min de lecture

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Par Eric Verhaeghe

Sept candidats à la présidentielle ont passé trois heures, jeudi, sur la terre battue de Roland-Garros, à promettre à des chefs d'entreprise de mieux administrer leurs affaires. Aucun n'a proposé de cesser de les administrer. Le premier débat de 2027 dit moins sur les programmes que sur un pays où le pouvoir ne se conçoit plus qu'en tuteur.

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Il y a, au cœur du seizième arrondissement de Paris, un rectangle de terre battue où les règles tiennent en quelques lignes blanches : un filet, deux camps, une balle qui est bonne ou qui est faute, et un arbitre qui se tait presque tout le temps. C'est sur ce rectangle — le court Philippe-Chatrier, prêté pour l'occasion à l'université d'été du Medef — que se sont installés, jeudi 27 août, sept candidats déclarés à l'élection présidentielle de 2027.

Trois heures durant, devant cinq chefs d'entreprise chargés de porter les inquiétudes de 66 000 patrons consultés, Jean-Luc Mélenchon, Bruno Retailleau, Gabriel Attal, Marine Le Pen, Raphaël Glucksmann, Marine Tondelier et Édouard Philippe ont parlé dette, retraites, salaires, normes. Le lieu était bien choisi, mais pas comme on croit. Sur un court de tennis, le règlement est stable, connu, identique pour les deux joueurs, et personne ne songe à le renégocier entre deux échanges. Dans la France qui s'est donnée en spectacle jeudi, c'est exactement l'inverse : la règle change sans cesse, nul ne la connaît tout entière, et ceux qui la fabriquent venaient précisément expliquer comment ils la fabriqueraient mieux.

La balle était bonne ou faute. La norme, elle, est toujours à venir.

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L'enchère

Il faut rendre justice au spectacle : il fut instructif, animé, parfois involontairement comique. Sur la dette, Édouard Philippe a rappelé que la France devait « tenir sa parole » et remettre ses comptes en ordre, comme l'ont fait, dit-il, des pays gouvernés par des gauches sérieuses. Marine Le Pen a annoncé un plan d'économies de 125 milliards d'euros, à présenter avant le débat budgétaire d'automne. Jean-Luc Mélenchon a voulu que « tout le monde paie », TotalEnergies et ArcelorMittal en tête, avant de lâcher cette formule qui mérite l'encadrement : « l'impôt n'est pas confiscatoire ». Sur les retraites, chacun avait son chiffre comme on a sa pointure : 60 ans pour les uns, 62 pour les autres, l'espérance de vie en indexation chez Bruno Retailleau, un « nouveau système universel » chez Gabriel Attal, l'abrogation chez Marine Tondelier. Rien que de très attendu.

Le moment le plus révélateur est passé presque inaperçu. Interrogés sur la simplification, les candidats se sont livrés à une enchère inversée dont il faut savourer chaque palier. Marine Tondelier : l'État ne devrait pas demander une information qu'il détient déjà. Bruno Retailleau : il faut supprimer « une centaine de normes ». Marine Le Pen, par-dessus : pas des centaines, « des milliers ». On se serait cru dans une salle des ventes où les commissaires-priseurs, ayant eux-mêmes rempli l'entrepôt, se disputeraient l'honneur de le vider. Car enfin — qui a voté ces normes, qui les a décrétées, qui les a circularisées, sinon les formations politiques dont ces sept-là sont issus, gouvernements de droite, gouvernements de gauche, gouvernements du centre confondus ? Aucun candidat n'a posé la seule question qui vaille : non pas combien de normes supprimer, mais qui doit détenir le pouvoir d'en produire.

L'enchère portait sur le stock. Personne n'a parlé du robinet.

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Le tuteur qui promet de peser moins

C'est ici que le débat de jeudi cesse d'être un événement de campagne pour devenir un document d'anthropologie politique. Bertrand de Jouvenel a décrit mieux que personne cette loi d'airain : le Pouvoir croît, quels que soient ses détenteurs, quelles que soient leurs intentions, quelle que soit la couleur du drapeau qu'ils agitent — et chaque alternance, loin de le réduire, lui lègue les instruments accumulés par la précédente. Le débat du Medef en fut la démonstration en conditions réelles. Sept candidats, sept familles politiques, sept promesses de mieux employer la machine ; pas un pour proposer d'en démonter un étage. Celui qui promet de supprimer mille normes conserve, par construction, le pouvoir d'en créer dix mille. Il ne renonce à rien : il communique sur son intention d'être un tuteur léger.

Or la tutelle légère n'existe pas, ou plutôt elle n'existe qu'un temps — celui d'une promesse de campagne. Le tuteur qui s'allège se réserve toujours le droit de se réalourdir, et il le fait, sérieusement, méthodiquement, presque tendrement, dès que la première urgence se présente. Nous en avons sous les yeux la preuve comptable : pendant que la classe politique promettait jeudi la simplification, le gouvernement en place publiait cet été son deuxième « méga-décret » de simplification — des décrets pour défaire ce que des décrets ont fait, avec un troisième volet annoncé pour l'automne. La machine à alléger est elle-même une machine. Je suppose que ses opérateurs sont sincères ; c'est précisément ce qui devrait nous inquiéter.

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Ce que les patrons n'ont pas demandé

Reste le public. On a peu commenté ce que signifie, pour un pays, le fait que le premier débat présidentiel se tienne devant une organisation patronale — les uns y ont vu une soumission des politiques à l'argent, les autres un hommage tardif à l'entreprise. Les deux lectures me paraissent fausses. À le bien regarder, le débat du Medef fut plutôt une scène de féodalité inversée : des chefs d'entreprise, c'est-à-dire des gens dont le métier est de créer sans permission, venus écouter poliment sept prétendants leur exposer les conditions futures de leur activité. On consultait 66 000 patrons pour établir la liste des doléances ; il y a deux siècles et demi, d'autres cahiers du même nom demandaient déjà, pour l'essentiel, qu'on les laissât travailler. Les doléances remontent, la tutelle répond, et chacun trouve l'exercice normal. Faut dire que nous n'avons plus guère de points de comparaison : l'entrepreneur français naît sous déclaration, grandit sous seuil et meurt sous agrément, avec cette espèce de patience de cheval de trait qui ne tire plus sur la longe parce qu'il a cessé, depuis longtemps, d'imaginer le pré sans clôture.

Ce que les patrons n'ont pas demandé jeudi — et c'est peut-être le vrai enseignement de la soirée — c'est la liberté. Ils ont demandé de la stabilité fiscale, de la visibilité réglementaire, un coût du travail supportable : les conditions d'une servitude bien gérée. On ne saurait leur en faire reproche ; on négocie avec le pouvoir qu'on a, non avec celui qu'on voudrait. Mais qu'aucune des sept voix venues leur répondre n'ait même effleuré l'idée d'un État qui ferait moins — non pas mieux, non pas plus simplement : moins — mesure l'étendue du rétrécissement de notre imagination politique.

Nous ne demandons plus la fin de la tutelle. Nous demandons un tuteur de bonne humeur.

Pendant ce temps

Pendant que les sept candidats échangeaient des amabilités sur la terre battue, le seul arbitre dont le jugement soit exécutoire préparait sa décision loin des caméras. L'agence Fitch rend ce vendredi son verdict sur la note souveraine de la France, actuellement rétrogradée au rang A. Le taux à dix ans français a franchi les 4 % — un niveau plus vu depuis 2008 —, et l'écart avec l'Allemagne s'établissait à 83,6 points de base au 21 août. Voilà le vrai premier tour, et il n'attend pas avril 2027 : chaque adjudication de dette est un scrutin où les créanciers votent, sans carte électorale, sur la crédibilité des 125 milliards d'économies annoncés la veille au soir. Je me demande si un seul des sept candidats a songé, en quittant le court, que le résultat de ce scrutin-là tomberait dans les vingt-quatre heures.

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Dernier mot

Que ferait une société libre de ce débat ? Elle ne le mépriserait pas — il faut bien que les prétendants au pouvoir s'exposent, et mieux vaut trois heures d'arguments devant des employeurs que trois minutes d'invectives sur un plateau. Mais elle en inverserait la scénographie. Elle ne demanderait pas aux candidats ce qu'ils feront pour les entreprises, ni même ce qu'ils cesseront de faire contre elles : elle leur demanderait de dresser la liste de ce qui ne relève pas d'eux. Un périmètre, des bornes, un domaine où le pouvoir s'interdit d'entrer quel que soit son détenteur — c'est toute la différence entre une constitution et un programme.

En attendant ce débat-là, qui n'est pas près d'être organisé, chacun peut commencer par le tenir en lui-même. C'est l'intuition de notre série Sécession : ne pas attendre du tuteur qu'il s'allège, mais réduire soi-même, patiemment, légalement, la surface de sa propre vie exposée à la tutelle. Les sept candidats de Roland-Garros se disputent la gestion de notre dépendance. La seule campagne qui dépende entièrement de nous est celle de notre indépendance — et elle ne requiert ni parrainages, ni meeting, ni terre battue.


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