Par Eric V.
« On les empêchera. » C'est ce que chaque camp dit de l'autre, et ce que les deux radicaux disent qu'on leur fera. Bruxelles, les juges, les marchés, le Sénat : la liste des empêcheurs est longue. Mais à lire les programmes au texte, l'obstacle qu'aucun des deux ne nomme à ses électeurs n'est ni un traité ni un tribunal. C'est une addition.
Cent un milliards huit cents millions d'un côté. Deux cent dix-huit milliards neuf cents millions de l'autre. Ce sont, par an, les dégradations du solde public que l'Institut Montaigne avait calculées, en 2022, pour le programme de Marine Le Pen et pour celui de Jean-Luc Mélenchon — les deux seuls chiffrages complets dont on dispose encore, faute que les candidats aient livré leurs comptes pour 2027. Et puis un troisième nombre, beaucoup plus petit, qui ne figure dans aucun programme : quatre-vingt-cinq. Points de base. C'est l'écart entre ce que la France paie pour emprunter à dix ans et ce que paie l'Allemagne, relevé le 4 septembre. Le prix, en somme, que les prêteurs font payer au raisonnable dont nous parlions hier. Je voudrais aujourd'hui poser ces trois nombres côte à côte, parce que c'est entre eux que se joue ce que la légende appelle l'empêchement.


Les programmes, au texte
Nous avons vu lundi que la clef existe, et mardi qu'aucune des deux mains qui la convoitent n'est libérale. Reste à lire ce qu'elles promettent d'en faire, et je m'y tiens au texte, parce que le texte est ce qu'on pourra leur opposer.
Du côté du Rassemblement national, il faut d'abord dire une chose honnête : le programme de 2027 n'est pas publié. Le comparateur de l'iFRAP, thème après thème, affiche pour Marine Le Pen la mention proposition non encore connue. On dispose du projet de 2022 et de ce qui en a été confirmé depuis : la TVA sur les carburants, le gaz et l'électricité abaissée de 20 à 5,5 %, soit 14,5 milliards de recettes par an ; la retraite à 60 ans pour ceux qui ont commencé avant vingt ans et cotisé quarante annuités ; l'exonération de cotisations patronales sur les hausses de salaire jusqu'à trois SMIC ; un impôt sur la fortune financière qui exclut la résidence principale ; la priorité nationale dans l'accès aux emplois et aux prestations. Aucune suppression d'agence, aucune réduction du périmètre de l'État, aucune baisse de la dépense qui ne soit adossée à l'immigration ou à la fraude — cinq milliards, dit le texte, sur un budget de mille six cents.
Du côté de La France insoumise, le texte existe, et il est long : la quatrième édition de L'Avenir en commun, publiée en janvier 2025, huit cent trente et une mesures. Retraite à 60 ans après quarante annuités. SMIC à 1 600 euros net. Blocage des prix de l'énergie et des carburants, première tranche gratuite d'électricité et d'eau. Retour de l'ISF, impôt plancher de 2 % au-dessus de cent millions, CSG à quatorze tranches, héritage plafonné à douze millions. Et, pour financer le tout, une phrase qu'il faut lire deux fois : exiger de la Banque centrale européenne qu'elle transforme la dette qu'elle détient en dette perpétuelle à taux nul, rétablir un circuit du Trésor qui oblige les banques à détenir des bons français, contrôler les mouvements de capitaux. Le programme ajoute, à titre de méthode, la désobéissance aux traités quand ils s'y opposent, et une VIe République pour changer la règle du jeu.
Deux textes que tout oppose, et qui ont ceci de commun : ni l'un ni l'autre ne dit à ses électeurs ce que coûtera le premier trimestre.
La légende de l'empêcheur
Faut dire que la légende les dispense de le dire. Elle tient en trois mots — on les empêchera — et elle a cette particularité d'être racontée par tout le monde à la fois. Le bloc central la raconte pour rassurer : les traités, le Conseil constitutionnel, la Commission, les marchés, le Sénat, tout cela tiendra, et les radicaux se briseront dessus comme la Grèce s'est brisée. Les radicaux la racontent pour mobiliser : le système nous empêchera, votez donc plus fort. Et les électeurs des uns et des autres, en bout de chaîne, s'endorment sur la même certitude que rien de ce qui est promis n'arrivera — ce qui, à le bien regarder, est la forme la plus achevée de la légende de série : ça ne sert à rien, c'est décidé ailleurs.
Les faits qui nourrissent cette légende sont exacts, et il faut les aligner sans les interpréter. Liz Truss a présenté le 23 septembre 2022 un budget de 45 milliards de livres de baisses d'impôts non financées ; les taux à dix ans ont pris plus de cent points de base en quelques séances, la Banque d'Angleterre est intervenue, et elle a démissionné au bout de quarante-neuf jours. Michel Barnier a été censuré après trois mois, sur un budget, avec un écart franco-allemand qui frôlait alors quatre-vingt-dix points. L'instrument de protection de la transmission par lequel la BCE peut acheter la dette d'un État attaqué est conditionné, noir sur blanc, au respect du cadre budgétaire européen. Et l'article 89 de la Constitution exige, pour la réviser, un vote des deux chambres en termes identiques — ce qui met la VIe République, et toute réforme constitutionnelle de la priorité nationale, entre les mains d'un Sénat que ni l'un ni l'autre ne détiendra.
Voilà pour les faits. Ils autorisent trois questions. Qui, exactement, empêche ? Est-ce le même empêcheur pour les deux ? Et surtout : un empêcheur qui arrête un programme arrête-t-il pour autant un président ? Je vous propose d'aller le chercher. Il n'est pas où on le cherche.

