Par Eric V.
Du Rassemblement national à La France insoumise, un seul consensus tient encore la part populiste de ce pays : l'élection de 2027 ne servirait à rien, tout serait décidé ailleurs. C'est la légende la plus partagée de la rentrée. Elle a une part vraie. Et une part fausse, qui devrait nous réveiller : la clef existe, et pour la première fois depuis longtemps, on ne sait pas dans quelle main elle tombera.
Il y a, dans les dîners de cette rentrée, quand on a fini de parler des enfants, des travaux et du prix du gasoil, un moment où la conversation glisse vers l'élection qui vient, et où se produit une chose assez rare pour qu'on la note : tout le monde tombe d'accord. Le voisin qui votera Le Pen, la cousine qui votera Mélenchon, le beau-frère qui hésite entre Philippe et l'abstention, la nièce qui ne vote plus — tous, avec les mêmes mots, à la même seconde, disent la même phrase. De toute façon, ça ne changera rien. C'est décidé ailleurs. À Bruxelles, à Francfort, dans les salles de marché, au Conseil constitutionnel, dans les couloirs de Bercy. On vote pour la forme. On vote parce qu'il faut bien.
Je suppose que cette phrase est la plus consensuelle de France. Elle est répétée par les populistes, qui en font un argument ; par les modérés, qui en font un soupir ; par les abstentionnistes, qui en font une excuse. Elle a le charme des légendes bien construites : elle explique tout, elle ne coûte rien, et elle dispense d'agir.
Ce que la légende a pour elle
Faut dire qu'elle a des arguments. Regardons-les sans tricher, parce qu'ils sont vrais.
Le vainqueur du 8 mai 2027 héritera d'un Trésor qui emprunte à dix ans au-dessus de 4,2 %, un niveau qu'on n'avait plus vu depuis l'automne 2008, avec un écart de près de 85 points de base sur l'Allemagne. Il héritera d'un budget que le Premier ministre en exercice a lui-même qualifié de « réversible » — un budget qu'on écrit pour que le suivant puisse le défaire, ce qui est une façon élégante de dire qu'on ne l'assume pas. Il héritera d'une réforme des retraites suspendue jusqu'à l'élection, c'est-à-dire d'une décision qu'on a préféré lui léguer. Il héritera d'une banque centrale dont le bouclier anti-fragmentation, le TPI, n'est pas un droit mais une faveur conditionnelle, accordée à ceux qui respectent les règles budgétaires européennes. Il héritera des traités, du Conseil constitutionnel, de la Cour de justice de l'Union. Et il héritera d'un État qui prononce chaque année entre 35 000 et 40 000 obligations de quitter le territoire et en exécute 5,5 % en moyenne — un État qui décide, et qui n'exécute pas ce qu'il décide.
Voilà le tableau. Un pouvoir cerné par les marchés, ligoté par les traités, surveillé par les juges, servi par une administration qui a ses propres rythmes. Si tout cela tient sans nous, si tout cela tiendra quel que soit le nom sur le bulletin, alors la légende a raison : à quoi bon ?
Il y a pourtant une question que la légende ne pose jamais, parce qu'elle y perdrait sa tranquillité. Ce qu'un président peut faire seul, sans Bruxelles, sans les marchés, sans le Parlement, est écrit noir sur blanc dans un texte que personne ne lit plus. Allons le lire. Et regardons ensuite, avec les sondages de la semaine, à qui cette clef peut tomber.