Par Élise Rochefort
Le 6 septembre 2026, les électeurs de Saxe-Anhalt ont renouvelé leur Landtag. Le scrutin était le dernier possible dans le calendrier constitutionnel du Land ; il clôt une législature ouverte en juillet 2021 sous un gouvernement CDU-SPD-FDP, dirigé par Reiner Haseloff puis, depuis le 28 janvier 2026, par Sven Schulze. Selon les résultats provisoires publiés par le Tagesspiegel et la ZDF, l'AfD arrive en tête avec 43,8 % des secondes voix, devant la CDU (17,2 %), le SPD (9,3 %), les Verts (8,9 %), Die Linke (8,6 %) et le BSW (5,3 %). Le FDP, à 2,6 %, sort du parlement. La participation atteint 77,8 %, contre 60,3 % en 2021.
1. Peut-on parler d'une victoire écrasante ?
Trois mesures sont disponibles. En voix, l'AfD passe de 20,8 % en 2021 à 43,8 % : son score fait plus que doubler, et il dépasse de 26,6 points celui du deuxième parti. Aucun parti n'avait atteint ce niveau dans un Land allemand depuis la réunification, en dehors de la CSU bavaroise. La CDU enregistre son plus mauvais résultat dans le Land ; la FDP, revenue au Landtag en 2021 après dix ans d'absence, en ressort.
En sièges, la lecture est différente. Le Landtag compte 83 sièges de base, la majorité absolue se situant à 42. Les projections de dimanche soir attribuent 39 sièges à l'AfD. Le parti annonçait viser un gouvernement seul ; il ne dispose pas des voix pour l'obtenir. Les autres formations représentées ont, toutes, réaffirmé avant le scrutin leur refus de coalition avec lui. Aucune n'a modifié sa position dans les heures qui ont suivi.
En dynamique, enfin, le résultat prolonge une série. Aux élections fédérales de février 2025, l'AfD avait obtenu 37,1 % en Saxe-Anhalt. Les sondages de l'été 2026 la situaient entre 39 et 42 %. Le score de dimanche est au-dessus de la fourchette, sans rupture avec elle. Une part de l'écart s'explique par la participation : 17,5 points de plus qu'en 2021, le niveau le plus élevé du Land depuis 1990. Les instituts ne disposent pas encore de la ventilation des nouveaux votants par parti.
Le terme « écrasant » décrit correctement le rapport de forces en voix. Il décrit moins bien la situation parlementaire : un parti à 44 % sans majorité, face à cinq partis qui refusent de gouverner avec lui et ne totalisent ensemble que 49 %.
2. Quelles étaient les propositions de l'AfD dans ce Land ?
Le programme, que le parti désigne comme un « programme de gouvernement », est résumé par la Bundeszentrale für politische Bildung (agence fédérale d'éducation civique) et analysé par t-online. Ses axes sont les suivants.
Immigration : un « tournant migratoire », comprenant une « offensive d'expulsions et de remigration » et une limitation de l'immigration. Une partie de ces compétences relève de l'État fédéral et de l'Union européenne ; le Land dispose de marges sur l'exécution des expulsions et l'hébergement.
Éducation et famille : remplacement de l'obligation scolaire (Schulpflicht) par une obligation d'instruction (Bildungspflicht), ce qui ouvrirait l'instruction à domicile, interdite en Allemagne depuis 1919 ; création d'une « prime de bienvenue » à la naissance.
Sécurité : renforcement des effectifs et des moyens de police ; recentrage de l'Office régional de protection de la Constitution sur le renseignement « classique » (espionnage, terrorisme), l'AfD lui reprochant d'être utilisé comme « instrument politique » contre l'opposition. L'Office a lui-même classé la fédération régionale du parti comme « extrémiste de droite avéré ».
Énergie : abandon des objectifs de transition du Land, soutien aux énergies fossiles et à la reprise du nucléaire.
Médias et culture : réduction de l'audiovisuel public à un « service de base » (Grundfunk) ; politique culturelle « patriotique », avec conditionnement des subventions théâtrales à la programmation d'œuvres allemandes et fin du financement du Centre allemand des biens culturels spoliés.
Le candidat tête de liste, Ulrich Siegmund, député au Landtag depuis 2016, a résumé le programme par la formule « nous voulons retourner ce pays ». Il avait perdu en février 2024 la présidence de la commission des affaires sociales du Landtag après sa participation à la réunion de Potsdam de novembre 2023, au cours de laquelle des plans de « remigration » avaient été discutés. Le 13 août 2026, Der Spiegel lui a consacré une couverture le qualifiant d'« homme le plus dangereux d'Allemagne » ; le candidat l'a utilisée dans sa campagne.
3. L'AfD est-elle vraiment un parti fasciste ?
La question appelle trois réponses distinctes, selon qu'on interroge le droit, la science politique ou l'histoire.
En droit, l'AfD n'est pas interdite. Le Bundesamt für Verfassungsschutz (renseignement intérieur fédéral) l'a classée en mai 2025 comme « extrémiste de droite avérée ». Le parti a contesté ce classement. Le 26 février 2026, le tribunal administratif de Cologne (décision 13 L 1109/25) a interdit à l'Office, à titre provisoire, d'utiliser cette qualification jusqu'au jugement au fond : il a retenu un « fort soupçon » d'incompatibilité de certaines revendications (interdiction des minarets, de l'appel à la prière, du voile dans les institutions publiques) avec la garantie de la dignité humaine, mais pas une « certitude ». L'AfD reste donc, au niveau fédéral, un « cas suspect ». En Saxe-Anhalt, l'Office régional maintient le classement « avéré » au motif que le programme serait « imprégné de l'idéologie raciste de l'ethnopluralisme » ; la procédure judiciaire sur ce point est suspendue. Le ministre fédéral de la Défense, Boris Pistorius, et le ministre-président du Bade-Wurtemberg, Cem Özdemir, ont demandé l'ouverture d'une procédure d'interdiction des fédérations régionales les plus radicales. Aucune procédure n'a été engagée devant la Cour constitutionnelle fédérale, seule compétente.
En science politique, la BpB résume l'état de la recherche : le parti est « majoritairement classé entre populisme de droite et extrême droite », avec des courants « national-conservateurs » et « völkisch-nationalistes » identifiés en son sein. Le parti se décrit lui-même comme « conservateur et patriotique ». Le terme « fasciste » n'apparaît pas dans les classements académiques usuels.
En histoire, les définitions courantes du fascisme (parti unique, milice, rejet du pluralisme électoral, culte du chef, projet de mobilisation totale de la société) reposent sur des critères que le programme de l'AfD ne contient pas : le parti se présente aux élections, siège dans les parlements, saisit les tribunaux et en obtient parfois gain de cause. Les analystes qui rapprochent l'AfD du fascisme historique s'appuient sur d'autres éléments : la conception ethnique du peuple, le projet de « remigration », la réhabilitation partielle du passé, les liens de certains cadres avec des mouvements identitaires. Ceux qui récusent le rapprochement soulignent que ces éléments définissent une extrême droite nationaliste, non un fascisme, et que la confusion des termes affaiblit la description.
Le mot fait l'objet d'un usage politique, en Allemagne comme en France, qui ne recouvre pas son usage historique. Les deux ne sont pas superposables. Le Landtag élu le 6 septembre se réunira dans les trente jours suivant le scrutin. La formation d'un gouvernement, dans la configuration issue des urnes, reste ouverte.