À partir du 27 septembre, mes chers libertariens de l'Absurdistan, le mot vert devient une allégation. Le mot durable aussi. Le mot écologique également. Vous pourrez encore les prononcer, à voix basse, entre amis. Mais les écrire sur une étiquette sans preuve reconnue et mesurée sur l'ensemble du cycle de vie relève désormais de la pratique commerciale déloyale. Deux ans de prison, trois cent mille euros d'amende, jusqu'à 80 % du chiffre d'affaires si l'adjectif est jugé particulièrement grave. C'est la directive 2024/825, dite écoblanchiment. Elle s'applique à tout le monde, artisans compris.
Résumons quinze ans de politique publique. On a fait peindre les bus en vert. On a exigé des bilans carbone, des logos, des feuilles sur les paquets de pâtes, des engagements sur chaque site internet. On a créé des ministères, des agences, des labels, une taxonomie. On a expliqué à la fromagère de Roubaix qu'elle devait communiquer sur sa démarche. Elle a écrit fromage durable sur son ardoise. Elle est maintenant en infraction.
Le dialogue avec le fonctionnaire absent vaut la peine. Que puis-je écrire ? Un chiffre vérifiable sur l'impact réel. Sur un fromage ? Mesuré sur tout le cycle de vie. Le cycle de vie d'un maroilles ? Par un tiers indépendant. Qui coûte combien ? Le fonctionnaire ne répond pas. Il n'est pas là pour les prix. Il est là pour les mots.
Je ne plaide pas pour le mensonge. La compagnie aérienne qui vous vend un vol neutre en carbone parce qu'elle a acheté trois arbres au Paraguay mérite ce qui lui arrive. Mais regardez qui l'a inventée, cette neutralité par compensation. Pas la fromagère. Les mêmes institutions qui la criminalisent aujourd'hui l'ont enseignée hier dans leurs guides de bonnes pratiques. Le vocabulaire a été imposé par la norme ; la norme envoie maintenant sa police chercher le vocabulaire. C'est un système complet. Il produit la faute et l'amende dans le même mouvement.
Le plus beau, compagnons d'Absurdistan, est ailleurs. La directive interdit de promettre une neutralité carbone d'ici 2030 sans plan chiffré, daté, suivi par un tiers. Une entreprise qui l'écrit sans trajectoire vérifiable commet une pratique déloyale. Or qui, en Europe, promet la neutralité pour 2050, la baisse de 55 % pour 2030, sans trajectoire tenue, avec des étapes ratées chaque année et aucun tiers indépendant pour le dire ? Je vous laisse chercher. Ce n'est pas la fromagère. La règle s'applique à quiconque vend quelque chose à un particulier. L'État ne vend rien. Il prélève. Il est donc hors champ. Le tableau s'intitule Ceci n'est pas une promesse, et il est accroché dans un bâtiment qu'on a repeint en vert.
Un détail encore. La DGCCRF a contrôlé plus de trois mille établissements en deux ans, 430 injonctions, 500 avertissements. Elle n'a pas les moyens d'en faire davantage, tout le monde le sait. La loi ne sera donc pas appliquée. Elle sera applicable. C'est très différent. Une loi appliquée frappe. Une loi applicable attend. Elle attend que vous ayez dit quelque chose, un jour, sur une ardoise, et que quelqu'un s'en souvienne. En flamand on appelle ça zever quand c'est un bavard qui parle. Quand c'est un État, on n'a pas encore de mot.
Mes chers libertariens, on vous a d'abord obligés à parler vert. On vous interdit maintenant de le dire sans preuve. Reste la troisième étape, qui viendra : on vous demandera la preuve de ce que vous n'avez pas dit. Le silence, lui aussi, a un cycle de vie.