Comment le dictateur Kagamé a construit le narratif anti-français du génocide rwandais avec Glucksmann et Gourevitch

Comment le dictateur Kagamé a construit le narratif anti-français du génocide rwandais avec Glucksmann et Gourevitch

Un livre de Gourevitch, un film de Glucksmann : comment Kigali a fait d'un récit occidental du génocide une raison d'État, avec la France pour coupable désigné.

19 min de lecture

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par Thibault de Varenne — samedi 5 septembre 2026

Un livre américain de 1998, un film français de 2004 : deux œuvres sincères, deux succès, et une même grille de lecture du génocide des Tutsi, où la France tient le rôle du complice et le Front patriotique celui du libérateur. Le régime du dictateur Kagamé n'a pas directement écrit ce récit. Il l'a reconnu, adopté, protégé par la loi, et il en vit depuis vingt ans. Retour sur une captation.

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Le 27 août 2020, Paul Rusesabagina monte à Dubaï dans un avion privé qu'il croit à destination de Bujumbura. L'appareil se pose à Kigali. Le directeur de l'hôtel des Mille Collines, celui qui abrita douze cents personnes pendant les massacres de 1994, est présenté menotté à la presse rwandaise, jugé pour terrorisme, condamné à vingt-cinq ans en septembre 2021, puis gracié en mars 2023 après qu'il eut écrit au président la lettre de contrition qu'on attendait de lui.

Il faut se souvenir d'où vient ce nom. Rusesabagina est le héros central de We Wish to Inform You That Tomorrow We Will Be Killed with Our Families, le livre que Philip Gourevitch publia en 1998 et qui fixa, pour le monde anglophone, la version canonique du génocide. Le livre a deux figures de proue : l'hôtelier qui sauve, et le général qui délivre. Vingt-deux ans plus tard, le général a fait enlever l'hôtelier. L'auteur n'a pas jugé utile de réviser son livre. Personne ne le lui a demandé.

Cette scène contient, en raccourci, tout ce que je voudrais décrire ici : la manière dont un récit du génocide, construit peut-être de bonne foi par deux écrivains occidentaux, est devenu la propriété d'un pouvoir qui ne tolère aucun autre récit, et dont la France est le personnage sacrificiel désigné.

Raphaël Glucksmann, l’homme du récit US qui accable la France en disant la soutenir
Candidat à la primaire socialiste, Glucksmann invoque le Rwanda sur TF1. Vingt ans d’un récit atlantiste où accabler la France tient lieu de la servir.
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Le livre qui fit le canon

Gourevitch d'abord. Il arrive au Rwanda en mai 1995, un an après les faits, pour le compte du New Yorker. Il y reviendra neuf fois en trois ans. Le livre qui en sort n'est pas un livre d'histoire ; c'est un livre d'écrivain, et c'est ce qui fit sa force. Une prose lente, des portraits, la scène inaugurale des cadavres de Nyarubuye qu'on ne peut plus oublier une fois lue. Il reçoit le National Book Critics Circle Award, puis le Guardian First Book Award. Il entre au programme des universités américaines. Il devient, pour deux générations de diplomates, de fonctionnaires d'ONG et de journalistes, le livre sur le Rwanda.

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