Raphaël Glucksmann, l'homme du récit US qui accable la France en disant la soutenir

Raphaël Glucksmann, l'homme du récit US qui accable la France en disant la soutenir

Candidat à la primaire socialiste, Glucksmann invoque le Rwanda sur TF1. Vingt ans d’un récit atlantiste où accabler la France tient lieu de la servir.


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Par Éric Verhaeghe

Une phrase glissée hier soir au 20 heures de TF1 — « j'étais aux côtés des rescapés du génocide au Rwanda » — mérite qu'on s'y arrête davantage que l'annonce de candidature qu'elle servait. Le dossier rwandais de Raphaël Glucksmann raconte, mieux que tout programme, la mécanique d'un récit où l'on sert la France en instruisant son procès.

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Une phrase en passant

De l'annonce de candidature que Raphaël Glucksmann a faite hier soir au journal de 20 heures de TF1 — la première candidature déclarée de la primaire socialiste d'octobre, la rupture jurée avec Jean-Luc Mélenchon (« s'il gagne cette primaire, il n'y aura plus jamais d'accord »), les salaires qu'on augmentera en taxant le centile des héritages — les journaux du matin retiendront l'événement, le casting, le calendrier. Moi, c'est une incise qui m'a arrêté, une de ces phrases qu'on dépose au détour d'une question sur le parcours, sans s'y attarder, précisément parce qu'elles sont faites pour ne pas être examinées : « j'étais aux côtés des rescapés du génocide au Rwanda ».

La phrase est exacte, au sens où rien n'y est faux. Elle est surtout remarquable par ce qu'elle accomplit en neuf mots : elle transforme un dossier — l'un des plus troubles de l'engagement de son auteur — en titre de créance morale. On ne discute pas un homme qui fut aux côtés des rescapés ; on l'écoute. Faut dire que c'est là tout l'office d'une biographie officielle : fournir des phrases qui dispensent des questions.

Or les questions existent, elles sont documentées, et elles éclairent — bien au-delà du Rwanda — ce que ce candidat propose réellement à la France sous le nom de redressement. Reprenons le dossier pièce à pièce.

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Ce que fut, exactement, le Rwanda de Glucksmann

En 2004, à vingt-quatre ans, Raphaël Glucksmann coréalise Tuez-les tous !, documentaire-réquisitoire sur le génocide des Tutsi. Le film recueille la parole de rescapés — c'est le fondement de la phrase d'hier soir — et il instruit, images et archives à l'appui, le procès du rôle de la France : soutien au régime Habyarimana, ambiguïtés de l'opération Turquoise, politique africaine de l'Élysée. Édouard Balladur et Hubert Védrine, mis en cause, exerceront des droits de réponse. Sur le fond, l'histoire a partiellement tranché en sa faveur : le rapport Duclert de 2021 reconnaîtra des « responsabilités lourdes et accablantes » de la France — tout en écartant la complicité que le film suggérait. Je ne conteste ni la réalité du génocide, ni la légitimité d'interroger notre politique de 1994 : ce journal a toujours tenu que les archives valent mieux que l'embarras.

Ce que je constate est autre chose, et c'est une affaire d'écritures comptables. Pendant que le jeune documentariste français instruisait le procès de son propre pays — sérieusement, ardemment, presque pieusement —, le régime de Kigali convertissait la mémoire du génocide en capital diplomatique, et ce capital, il ne l'a pas placé chez nous. Le Rwanda a fait de l'anglais sa langue d'enseignement en 2008, a rejoint le Commonwealth en 2009 sans avoir jamais été colonie britannique, et a accueilli en 2022 le sommet des chefs de gouvernement du Commonwealth. Le mémorial de Gisozi, premier lieu qu'on montre à tout visiteur, est tenu par une fondation britannique — Thibault de Varenne a décrit samedi, dans nos colonnes, l'économie complète de ce dispositif mémoriel et ce qu'il rapporte à ceux qui le tiennent. La sentence est simple : le procès de la France fut plaidé en français, et les dépens encaissés en anglais. Je ne prétends pas que Glucksmann l'ait voulu. Je constate qu'il y a travaillé.

Qui vend le procès de sa maison ne choisit pas l'acquéreur.

Le récit fait carrière

Suivre la trajectoire qui mène du Kigali de 2004 au plateau de TF1 de 2026, c'est suivre non pas un homme — je laisse l'homme à sa sincérité, que je suppose entière — mais un récit, toujours le même, qui change de théâtre sans changer de structure. En Géorgie, de 2008 à 2012, le voici conseiller du président Saakachvili, champion d'une petite nation atlantiste face à Moscou — rôle dont ses défenseurs disent qu'on le caricature, et ses adversaires qu'il l'a mal choisi. Au Parlement européen, où Place publique l'envoie en 2019 puis en 2024 — 13,83 % et une troisième place qui font de lui l'homme fort de la gauche non-mélenchoniste —, il préside la commission spéciale sur les ingérences étrangères : la magistrature du récit par excellence, celle qui certifie quelles influences sont des menaces — russes, chinoises — et lesquelles sont l'air qu'on respire. Son livre de 2023 s'intitule La Grande Confrontation ; son geste le plus fameux de 2025 fut de sommer l'Amérique de Trump de « rendre la statue de la Liberté » — mot superbe, dont la presse américaine s'est délectée, et qui dit tout : même sa brouille avec Washington est une querelle d'héritage américain. On se dispute la statue ; on ne quitte pas la famille.

Car c'est bien la constante, et elle est frappante à le bien regarder : dans chacun de ses combats, l'adversaire désigné est toujours l'adversaire du camp atlantique du moment, et la France n'y figure jamais qu'à deux titres — accusée quand elle a son propre jeu, supplétive quand elle s'aligne. Le récit emprunté fait comme le coucou : il pond dans le nid des autres, et l'oisillon qui en sort pousse les œufs légitimes par-dessus bord. Nos fautes réelles — car le Rwanda en fut une — deviennent la matière première d'une narration dont nous ne tenons ni la plume, ni les droits, ni la recette.

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Le détour par Aron

On m'objectera qu'être atlantiste n'est pas un crime, et j'en conviens d'autant plus volontiers que le plus grand libéral français du siècle dernier le fut sans faiblesse. Mais c'est précisément Raymond Aron qui fournit l'étalon permettant de mesurer ce qui cloche ici. L'atlantisme d'Aron était une position : la conclusion, révisable, d'une analyse des rapports de force, tenue par un homme qui n'eut jamais besoin que la France fût coupable pour que l'alliance fût nécessaire — et qui passa L'Opium des intellectuels à démonter la mécanique par laquelle les clercs de son temps substituaient aux faits un système de rôles : le camp du Bien, le camp du Mal, l'Histoire en marche, et le réel sommé de rentrer dans la distribution. Une position se discute ; un récit se joue. Une position peut nommer les fautes de l'ami — Aron n'épargna ni Suez ni le maccarthysme ; un récit ne le peut pas, car nommer les fautes de l'ami, c'est casser la distribution. Je cherche, dans vingt ans de prises de position de Glucksmann, l'audit de l'ami — celui du régime rwandais dont les rapports onusiens documentent les œuvres congolaises, celui des ingérences qui ne viennent ni de Moscou ni de Pékin — et je ne le trouve pas. L'opium a changé de fumeurs. Il n'a pas changé de formule.

Ce que « redresser » veut dire

Reste la promesse d'hier soir : redresser la France. Prenons-la au sérieux, c'est-à-dire au mot. Un redressement, pour une nation comme pour une entreprise, suppose qu'on établisse les comptes soi-même, qu'on désigne soi-même ses priorités, qu'on garde la signature. Or le redressement version Glucksmann a ceci de particulier qu'il commence toujours par une reconnaissance de dette morale — la France coupable au Rwanda, coupable de mollesse face à Moscou, coupable de tiédeur européenne — dont l'apurement passe, chaque fois, par un alignement accru sur l'agenda du moment du monde atlantique. C'est une vieille technique de tutelle, que les traités féodaux connaissaient bien : on ne prend pas un fief par la force quand on peut le prendre par l'aveu ; le vassal s'inféode d'autant mieux qu'il se croit pénitent. J'emploie le mot à dessein : l'inféodation narrative est l'opération par laquelle un pays adopte, pour se juger lui-même, la grille écrite par d'autres — et il n'est pas anodin que ses artisans les plus efficaces soient sincères, car la sincérité est ce qui rend le récit invérifiable de l'intérieur.

Pendant ce temps, le programme énoncé sur TF1 — salaires financés par la taxation du centile des héritages, plan quinquennal pour l'école — ne dit rien de la production, rien de la dette, rien de ce qui fait qu'un pays tient debout par lui-même : il redistribue un stock en s'abstenant de la seule question du flux. Un redressement sans production est une liturgie. Et une liturgie dont le missel est écrit ailleurs n'est plus même une politique étrangère : c'est une sous-traitance de l'âme.

On ne redresse pas un pays dont on a cédé le procès.

Dernier mot

Je veux être exact sur la cible de cette chronique, car elle n'est pas l'homme. Que Raphaël Glucksmann ait été bouleversé, à vingt-quatre ans, par les rescapés qu'il filmait, je le crois sans réserve, et il y a dans ce saisissement quelque chose de plus estimable que l'indifférence de sa génération. La cible est le dispositif qui a fait de ce saisissement une carrière, et de cette carrière un modèle : l'idée, devenue si naturelle qu'elle passe pour de la vertu, qu'on sert la France en portant contre elle les réquisitoires dont d'autres encaissent les dépens, et qu'on la relève en la couchant dans un lit dont elle n'a pas choisi les draps. Le patriotisme d'accusation est le luxe des époques avachies : il procure tous les bénéfices moraux de la lucidité sans exiger aucun des efforts de la souveraineté — ni produire, ni armer, ni compter, ni écrire soi-même le récit de ses fautes, qui est pourtant la seule manière adulte de les porter.

Les rescapés dont parlait hier soir le candidat méritaient mieux que de servir de lettres de créance un soir de rentrée politique ; la France aussi. Elle n'a pas besoin qu'on l'absolve, et pas davantage qu'on l'accable : elle a besoin de reprendre ses écritures — toutes ses écritures, comptables et mémorielles. Le jour où elle l'aura fait, on le verra à un signe qui ne trompe pas : ses procès se plaideront encore, car ils le doivent — mais ils se plaideront chez elle, dans sa langue, à son bénéfice d'inventaire. Jusque-là, chaque candidat au redressement devrait être soumis à une question préalable, la seule qui vaille un examen de passage : le récit que vous portez, qui l'a écrit ?

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