Depuis le 1er septembre, en France, on ne peut plus être malade plus de trente et un jours d'un coup. Ce n'est pas la médecine qui l'a décidé, c'est le décret n° 2026-498 du 12 juin, pris en application de l'article 81 de la loi de financement de la Sécurité sociale. Première prescription : trente et un jours. Prolongation : soixante-deux. Au-delà, votre médecin doit motiver par écrit, sur l'avis d'arrêt de travail, la nécessité d'une durée plus longue, en considération des recommandations de la Haute Autorité de santé. Joyeuse rentrée, citoyen.
Mes chers lecteurs sans tableur, mesurez la beauté de l'objet. Depuis Hippocrate, le médecin regardait le malade et disait combien de temps. Depuis le 1er septembre, il regarde le Cerfa et dit trente et un. Si le malade a la mauvaise idée d'être malade trente-deux jours, il faut l'écrire, le justifier, l'argumenter dans une case — et l'Assurance maladie, qui n'a jamais vu le patient, appréciera. La maladie ne se constate plus. Elle se plaide.
Dialoguons avec l'absent. Pourquoi trente et un ? Parce que le mois. Mais une dépression sévère ne dure pas un mois. Alors dérogez. Et si je déroge chaque fois ? Alors vous serez repéré. Repéré comme quoi ? Comme un prescripteur atypique. Et si mes patients sont atypiques ? Voyez avec le service du contrôle médical. Le service a-t-il vu mon patient ? Il a vu vos statistiques. On a même promis aux médecins un service d'appui pour les situations complexes, accessible sur Amelipro. Il s'appelle SOS IJ. Un numéro d'urgence pour aider les médecins à obtenir le droit de soigner. Amai.
Les médecins libéraux, en grève dès le 5 janvier contre cette loi, et les psychiatres en particulier, ont expliqué doctement qu'un épisode dépressif, un stress post-traumatique, un burn-out se prescrivent rarement à trente et un jours. On leur a répondu que les renouvellements restaient illimités. Voilà le génie : on ne vous interdit pas d'être malade longtemps, on vous oblige à revenir le prouver tous les deux mois. Le malade devient un abonné. Le médecin, un guichet. La pénurie de rendez-vous, déjà légendaire, s'enrichit d'une clientèle nouvelle : des gens qui vont mal et qu'on fait revenir pour le dire.
Le décret a d'ailleurs prévu le cas. Une dérogation existe pour le patient qui ne peut accéder à une consultation dans des délais compatibles avec la démographie médicale du territoire. Lisez lentement. L'État reconnaît, dans le texte même, qu'il n'y a pas assez de médecins pour appliquer la règle qu'il vient d'écrire — et il en fait une exception à la règle plutôt qu'une raison de ne pas l'écrire. Ceci n'est pas un désert médical. C'est une clause.
Symétrie, mes amis du Pays-des-Cartésiens. Les indemnités journalières maladie dépassent dix milliards par an, en hausse de près de 30 % entre 2019 et 2023. Face à cette dépense, l'État avait deux voies : comprendre pourquoi les Français s'arrêtent davantage — la Cnam parle de jeunes et d'arrêts longs qui ne refluent pas depuis le Covid, les psychiatres de management toxique — ou décréter qu'ils s'arrêteront moins longtemps par ordonnance. Il a choisi la seconde, parce qu'elle tient dans un Cerfa. Le chef de service qui broie n'a pas de plafond. L'attente aux urgences n'a pas de plafond. Seule la maladie a le sien.
C'est la même main que celle qui ferme les urgences l'été : quand on ne peut plus ni soigner ni payer, on administre la durée. On ne guérit pas le malade, on borne l'ordonnance.
Une dernière question avant de vous laisser retourner au lit — pour trente et un jours maximum : quand l'État aura fixé la durée légale de la maladie, qui fixera la durée légale de la guérison ? Vous, si vous avez le formulaire. Sinon, portez-vous bien. C'est un ordre.