Par Eric V.
Le sobriquet est injuste, et c'est exactement le problème : il a permis à Édouard Philippe de passer sa semaine à démentir une caricature plutôt qu'à défendre sa proposition. Laquelle est nettement plus grave que la caricature.
Quatre-vingt-dix minutes de podcast, deux comptes de reprise d'information, quarante-huit heures. Il n'en a pas fallu davantage pour qu'Édouard Philippe devienne "Édouard le flemmard".
Le sobriquet est faux. Il n'a jamais réclamé quatre mois de vacances. Il a proposé, le 7 septembre, de modifier le calendrier de la Ve République : un président élu en mai qui prendrait ses fonctions en septembre. Jeudi, il a dénoncé des « phrases tronquées ». Il avait raison. Il s'est arrêté là.
Le surnom l'a sauvé : il lui a donné un démenti à faire, au lieu d'une proposition à défendre.


Ce qu'il a dit, en entier
Car il faut écouter la phrase complète, et non ce que le pays en a retenu. Pendant ces quatre mois, expliquait-il, on consulterait les partenaires sociaux, on rencontrerait les chefs d'État étrangers, on formerait ses équipes. Le repos n'est qu'une incise dans le raisonnement ; il en a fait les frais parce que c'est le seul mot qui a franchi la barrière.
Reprenons donc le reste, qui n'intéresse personne et qui est le sujet. Un homme est élu au suffrage universel direct au mois de mai. Et pendant cent vingt jours, avant d'exercer la moindre compétence, il s'accorderait d'abord avec les organisations que les électeurs viennent précisément de contourner en votant. Le mandat passerait par la négociation avant de passer par la décision.
On ne lui reproche pas de vouloir dormir. On devrait lui reprocher de vouloir attendre.
Personne n'a tiqué
Le plus instructif n'est pas la proposition. C'est que personne, autour de lui, ne l'a retenu. Christophe Béchu, Gilles Boyer et Marie Guévenoux tiennent la campagne ; Gérald Darmanin s'est rallié en août. Des professionnels chevronnés, qui ont vu passer trois quinquennats et savent compter les secondes d'une séquence. Aucun n'a vu le danger.
Je suppose qu'aucun ne pouvait le voir. Dans ce monde-là, la phrase est raisonnable. La transmission du pouvoir y est une passation technique entre gens qui se connaissent déjà, et l'élection un incident de calendrier qu'il s'agit d'absorber proprement. Prévoir quatre mois pour absorber l'incident ne choque personne à l'intérieur. Cela ne choque qu'au-dehors — et encore, de travers, puisque le dehors a entendu « vacances ».
Un habitus ne se reconnaît jamais de l'intérieur. C'est même à cela qu'on voit que c'en est un.
Le totem, et nous
Reste le totem, puisqu'il est tombé. Vingt ans durant, le pouvoir français s'est vendu sur l'endurance : celui qui dort quatre heures, qui déjeune debout, qui vous reçoit à vingt-trois heures parce que c'est le seul créneau. Philippe a effleuré l'idée qu'on pouvait souffler, et le totem l'a renversé en deux jours.
Nous avons applaudi. Faut dire que c'était commode : le mot « flemmard » ne coûte rien, tandis que lire sa proposition demandait un effort. Nous avons pris le plaisir de la punition en nous épargnant celui de comprendre. Et nous nous sommes ainsi privés du seul reproche qui tenait.
Le totem, du reste, ne vaut pas grand-chose. Une société qui exige de ses gouvernants qu'ils se consument n'obtient pas des gouvernants meilleurs : elle obtient des gouvernants qui miment l'épuisement. C'est moins fatigant que de réduire le périmètre de ce qu'ils administrent.

Dernier mot
Voilà un candidat que l'on donne pour le seul capable de l'emporter au second tour, et qui plafonne à 17,6 % au premier, très loin derrière Jordan Bardella et Marine Le Pen. Il avait une semaine pour dire ce qu'il compte réduire, fermer, rendre. Il l'a passée à expliquer qu'on l'avait mal cité.
Il n'a pas demandé quatre mois de repos. Il a demandé quatre mois pendant lesquels le vote des Français ne s'appliquerait pas encore.
C'était la vraie nouvelle de la semaine. Elle est passée sous un surnom.


