Victoire des Houthis au Yémen : un tournant dans la guerre d'Iran ?

Victoire des Houthis au Yémen : un tournant dans la guerre d'Iran ?

Ansarullah tient Bab el-Mandeb. Mais Moka n'est pas tombée : elle a été laissée. Qui se bat au Yémen, pourquoi le camp adverse s'est effondré, et ce que l'Europe y perd.

20 min de lecture

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Par Thibault de Varenne

Le 10 septembre, les forces de la Résistance nationale yéménite ont quitté le port de Moka avant le lever du jour. Le lendemain, Ansarullah — le mouvement que la presse occidentale appelle « les Houthis » — tenait toute la côte yéménite de la mer Rouge et l'île de Périm, au milieu du détroit de Bab el-Mandeb. Par cette porte passent le pétrole et les conteneurs qui remontent vers Marseille, Gênes et Rotterdam. Avant de dire qui a gagné, il faut dire qui se bat, et pourquoi.

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Jeudi 10 septembre à l'aube, des combattants d'Ansarullah sont entrés dans Moka, sur la côte occidentale du Yémen. Vendredi, ils atteignaient Dhoubab, puis embarquaient vers Mayyoun — l'île de Périm — et s'installaient dans le camp d'al-Omari, qui domine le passage. Al Jazeera résume la situation d'une phrase : le mouvement contrôle désormais l'intégralité du littoral yéménite de la mer Rouge.

Ce littoral commande un détroit de trente kilomètres de large, entre la pointe sud-ouest de l'Arabie et la Corne de l'Afrique. Les Arabes l'appellent Bab el-Mandeb, la porte des Lamentations. C'est l'entrée sud de la mer Rouge, donc l'entrée sud du canal de Suez, donc la route par laquelle le brut du Golfe et les conteneurs d'Asie remontent vers l'Europe. On estime couramment qu'y transitent douze à quinze pour cent du commerce maritime mondial. Depuis février, cette route n'est plus une commodité : elle est la seule qui reste, et j'y reviendrai.

Un lecteur français n'a aucune raison de connaître les acteurs de cette affaire. Il en a de bonnes de vouloir les connaître, puisqu'ils tiennent désormais une part de son approvisionnement. Prenons donc le temps de les nommer.

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I. Qui se bat au Yémen, et pour quoi

Le Yémen occupe la pointe sud-ouest de la péninsule arabique, face à Djibouti. Trente-quatre millions d'habitants, à peu près la moitié de la France, sur un territoire montagneux au nord et désertique à l'est. Il faut se rappeler que ce pays n'a pas toujours existé sous cette forme : jusqu'en 1990, il y avait deux Yémen, le Nord autour de Sanaa et le Sud autour d'Aden, ce dernier ayant été une république marxiste puis un État en bonne et due forme. L'unification de 1990 s'est faite sans qu'on tranche jamais la question du partage du pouvoir et des ressources. Une guerre civile a suivi en 1994, qui fit de sept à dix mille morts. Le problème posé alors n'a pas été résolu ; il a été reporté. Tout ce qui suit en découle.

Ansarullah, « les partisans de Dieu », est né dans les montagnes de Saada, à la frontière saoudienne, à la charnière des années quatre-vingt-dix et deux mille. Le mouvement se réclame du zaydisme, une branche de l'islam chiite propre au nord du Yémen, distincte du chiisme duodécimain qui est celui de l'Iran — la parenté existe, elle est plus lâche qu'on ne le dit. Ses membres se nomment eux-mêmes Ansarullah ; on les appelle Houthis en Occident, du nom de la famille de son fondateur, Hussein al-Houthi, tué en 2004. Six guerres l'ont opposé au pouvoir central entre 2004 et 2010. En septembre 2014, il est descendu des montagnes et a pris Sanaa, la capitale. Il ne l'a jamais rendue : le territoire qu'il administre abrite aujourd'hui la grande majorité de la population yéménite. Depuis mars 2015, il affronte une coalition conduite par l'Arabie saoudite, et il tient. Téhéran l'arme, le conseille et le félicite ; il n'en est pas pour autant une créature, ce qui sera important pour la suite.

Le gouvernement reconnu est ce qui reste de l'État chassé de Sanaa. Il siège à Aden et ne s'appelle plus un gouvernement mais un Conseil de direction présidentielle : huit hommes, installés en avril 2022, qui exercent collégialement une autorité que la communauté internationale reconnaît et que le terrain reconnaît beaucoup moins. Ces huit hommes ne relèvent pas du même patron. Certains sont les hommes de Riyad, d'autres ceux d'Abou Dhabi.

Le Conseil de transition du Sud, fondé en mai 2017 et présidé par Aïdarous al-Zoubaïdi, siège également à Aden, et ne veut pas la même chose : il veut l'indépendance du Sud, c'est-à-dire le retour aux frontières d'avant 1990. Il siège pourtant au Conseil présidentiel. Les Émirats arabes unis l'ont soutenu, financé, armé.

Les forces de la Résistance nationale sont le troisième acteur de ce camp, celui qui nous occupe aujourd'hui. Elles tiennent — tenaient — la côte de la mer Rouge et sont commandées par Tareq Saleh, neveu d'Ali Abdallah Saleh, l'homme qui présida le Yémen pendant trente-trois ans, s'allia aux Houthis en 2014, se retourna contre eux en 2017 et fut tué par eux le 4 décembre de la même année. Abou Dhabi soutient également ce neveu.

Les deux parrains, enfin, sont le cœur du dossier. L'Arabie saoudite fait la guerre au Yémen pour une raison simple : elle ne veut pas d'un pouvoir aligné sur Téhéran à sa frontière méridionale, ni de missiles à portée de ses champs pétroliers. Les Émirats arabes unis font la guerre au Yémen pour une autre raison, tout aussi simple : ils veulent des ports, des îles et des débouchés sur la mer Rouge, ce qui les conduit à préférer un Sud séparé et docile à un Yémen unifié. Ces deux buts ne sont pas complémentaires. Ils sont contraires. On appelle cela, depuis dix ans, une coalition.

Voilà le tableau. Retenons-en trois choses, qui suffisent : un pays coupé en deux dont la couture n'a jamais tenu ; un camp antihouthi qui obéit à deux capitales aux fins opposées ; et un détroit qui, depuis février, vaut plus cher que tout le reste.

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II. Ce qui s'est défait à Aden

Car la conquête de septembre ne s'explique pas par septembre. Elle s'explique par l'hiver précédent, et par le Sud.

Le 2 décembre 2025, le Conseil de transition du Sud lance une offensive générale à travers tout le Yémen méridional. Ce n'est pas une escarmouche. En quelques jours, les séparatistes prennent Seiyoun et Tarim, puis l'Hadramaout pétrolier et le Mahra — à des unités qui relèvent du même gouvernement qu'eux, et qui sont, elles, soutenues par Riyad. La note de la bibliothèque de la Chambre des communes observe qu'aucun combat d'ampleur n'a été signalé. Les loyautés se sont déplacées, voilà tout.

Le 2 janvier, Zoubaïdi annonce un référendum d'indépendance et une constitution pour l'État du Sud, à l'horizon 2028. Le 7 janvier, les forces du gouvernement entrent dans Aden. Le 9, le Conseil de transition du Sud annonce sa dissolution. Son chef est écarté du Conseil présidentiel, inculpé de trahison, et passe aux Émirats. Dans la foulée, Abou Dhabi retire ses dernières troupes du Yémen.

Cinq semaines. Une sécession proclamée, une capitale prise, un mouvement dissous, un protecteur qui plie bagage. On a beaucoup commenté la rapidité ; on a peu regardé le prix. Pendant deux mois, le camp qui combat Ansarullah depuis dix ans a consacré l'intégralité de son énergie militaire, de ses munitions et de sa confiance interne à se battre contre lui-même. Les Houthis, eux, n'ont eu qu'à regarder. La note des Communes le dit sans emphase : ils ont été « largement épargnés » par ces événements.

Un universitaire du King's College, Andreas Krieg, décrit ce qu'il reste aujourd'hui du camp antihouthi : un front « hautement fragmenté », où « différents parrains ont acheté des loyautés avec de l'argent », où des milices ont été assemblées pour se disputer des clientèles locales dans le Sud sans jamais se concentrer sur les Houthis au Nord. Il ajoute que le récit d'un front uni était une construction, poussée principalement par les Émiratis et pour partie par les Saoudiens.

Cette chose s'est appelée une alliance pendant dix ans. Elle avait un sommet, un secrétariat, des communiqués communs et une doctrine officielle. Le premier hiver a suffi.

Et le Sud n'a pas disparu pour autant. C'est ce que la dissolution du 9 janvier masque plus qu'elle ne règle : une question politique qu'on traite par l'inculpation du chef et son exil n'est pas tranchée, elle est ajournée. Des membres du mouvement contestent la dissolution, des manifestations l'ont soutenue. Le Sud attend son tour depuis 1990. Il l'attendra encore.

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III. Ce qu'Ansarullah a récolté

Passons au second volet, qui est celui de la moisson — et qui explique pourquoi tout cela arrive maintenant.

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ouvrent une guerre aérienne contre l'Iran. Téhéran répond en bloquant pour l'essentiel le détroit d'Ormuzà l'entrée du golfe Persique, par où transitait environ un cinquième des livraisons mondiales d'énergie. L'Arabie saoudite, premier exportateur de pétrole du monde, se rabat alors sur l'autre issue : la mer Rouge. À cet instant précis, un détroit que personne en Europe ne savait situer devient l'artère de secours du marché pétrolier mondial. Et il se trouve que l'une de ses deux rives est yéménite.

La suite est une mécanique. En juillet, les forces gouvernementales frappent l'aéroport de Sanaa pour empêcher l'atterrissage d'un appareil venu d'Iran ; les combats reprennent. Le même mois, Ansarullah décrète un blocus des navires saoudiens en mer Rouge. Le 3 septembre, l'offensive s'ouvre sur trois axes — Taëz occidental, Hodeïda méridional, Moka. Le 8, des missiles balistiques et des drones frappent Abha, Khamis Mouchaït, Jizan et Najran, dans le sud du royaume : soixante-treize blessés selon le porte-parole de la coalition, des installations d'Aramco touchées. Le 10, Moka. Le 11, Bab el-Mandeb.

Les marchés ont répondu le jour même : le baril au-dessus de cent dollars pour la première fois depuis la mi-mai. Un membre du bureau politique d'Ansarullah, Hazem al-Assad, a aussitôt assuré que la navigation internationale n'encourait « aucun danger » du côté yéménite. C'est peut-être vrai. C'est surtout la phrase que prononce celui qui vient d'acquérir le pouvoir de rendre l'inverse vrai. Ce n'est pas une garantie : c'est l'énoncé d'un levier.

Sur la manière dont cela s'est fait, un mot encore, parce qu'il éclaire tout. Les forces de Tareq Saleh se sont retirées de Moka dans la nuit. Le correspondant d'Al Jazeera à Taëz parle d'un « retrait tactique et d'un repositionnement », avec ordre d'établir un poste de commandement de remplacement. L'analyste militaire Wolfgang Pusztai ajoute le détail qui compte : le port de Moka était le dernier que le gouvernement reconnu tenait entièrement. Une armée qui se replie avant l'aube, un port qu'on ne défend pas, un commandement qui annonce un repositionnement : ce sont les mots qu'on emploie quand on ne veut pas dire ce qui s'est passé.

Ici se présente l'objection qui dit ceci : Ansarullah gagne parce qu'il est la seule force yéménite authentiquement nationale, la seule qui ait tenu dix ans sous les bombes d'une coalition dotée d'une aviation moderne, la seule qui refuse de vendre la souveraineté du pays. On l'entend de Téhéran, où le président de la commission de sécurité nationale du Parlement a salué un Yémen qui « se tient seul contre l'hégémonie impériale ». On l'entend aussi, en termes plus feutrés, chez des observateurs qui n'ont aucune sympathie pour l'Iran mais qui constatent la durée.

La durée est un fait. L'objection ne tient pas, et il faut dire précisément pourquoi.

D'abord parce qu'on juge un pouvoir sur ses actes, et que les actes sont documentés. Le Programme alimentaire mondial — l'agence des Nations unies qui nourrit les populations en guerre — a mis fin à ses opérations dans les zones tenues par Ansarullah en mars 2026, après des mois de perquisitions dans les bureaux onusiens et de détentions arbitraires de personnel. Les Nations unies décomptent des dizaines d'agents toujours détenus, et l'entrave porte sur les zones où se concentrent environ soixante-dix pour cent des besoins humanitaires du pays. Dans le même temps, plus de dix-huit millions de Yéménites — la moitié de la population — sont en insécurité alimentaire aiguë, et plus de deux millions d'enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition aiguë. Un mouvement qui chasse les convois de vivres du territoire qu'il administre ne conquiert pas un pays : il le tient. Ce n'est pas la même chose, et la différence se compte en enfants.

Ensuite parce que la souveraineté dont on se réclame est ici un mot à double fond. Un pouvoir qui ferme un détroit dont vit le commerce de trois continents n'affirme pas sa souveraineté : il prend celle des autres en otage, ce qui est exactement le grief qu'il adresse à ses ennemis. Le président iranien lui-même, il y a dix jours, avertissait que la multipolarité n'a de sens que si elle ne remplace pas un centre d'hégémonie par un autre. La formule était juste. Elle ne s'applique pas qu'à Washington.

Enfin parce que la victoire de septembre n'est pas, militairement, ce qu'on en dit. Moka n'est pas tombée : elle a été laissée. On peut tenir un détroit sans avoir gagné une bataille. C'est même la définition de ce qui vient de se produire.

Que l'autre bord soit épargné dans ce tableau, il n'en est pas question. L'aviation saoudienne frappe Mareb, al-Jawf et Taëz ; Ansarullah lui impute la destruction d'une prison et la mort de dix-sept hommes ; le décompte des agences humanitaires pour la seule quinzaine écoulée s'établit à cent quatre-vingt-quatorze morts et huit cent quatre-vingts blessés, avec plus de vingt mille personnes jetées sur les routes autour de Taëz et de Hodeïda. Il n'y a pas dans cette affaire un camp propre. Il y a un pays qu'on se dispute depuis douze ans, et dont les habitants paient chaque tour de la dispute.

IV. Ce qui nous regarde

Reste la question qui nous concerne, et qu'on pose rarement dans le bon ordre.

Deux détroits commandent aujourd'hui l'approvisionnement énergétique de l'Europe. Ormuz est fermé depuis février par l'Iran. Bab el-Mandeb est sous la main d'un mouvement que l'Iran arme et félicite. Par la mer Rouge remontent le brut du Golfe vers la Méditerranée et les conteneurs d'Asie vers nos ports. Le pays qui paie le plus cher la fermeture de ces deux portes n'est ni l'Iran, ni l'Arabie, ni les États-Unis, qui produisent leur pétrole. C'est l'Europe.

Et que fait l'Europe ? Elle commente. Le porte-parole du Foreign Office a déclaré que les Houthis portaient « l'entière responsabilité de cette crise » et les a appelés à cesser immédiatement. C'est probablement exact et c'est parfaitement sans effet. La France n'a rien dit que je sache, et il n'est pas certain qu'elle ait eu quelque chose à dire.

Pendant ce temps, on s'organise sans nous. L'accord de La Mecque, conclu en août entre Riyad, Ankara et Islamabad, stipule qu'une attaque contre l'un est une attaque contre tous — la clause de l'article 5 de l'Alliance atlantique, transposée dans le monde musulman. Le 9 septembre, le ministre pakistanais de la Défense en a précisé la portée : « S'il y a une agression non provoquée, ou un débordement de ce qui se passe au Yémen vers l'Arabie saoudite, l'accord de La Mecque deviendra opérationnel. » Il faut mesurer cette phrase : une puissance nucléaire d'Asie du Sud vient d'indiquer qu'elle pourrait entrer dans une guerre civile de la péninsule Arabique. Les trois signataires alignent ensemble près d'un million quatre cent mille hommes sous les drapeaux. Oman, de son côté, réunit les États du Golfe pour discuter d'une réouverture d'Ormuz.

Personne n'a demandé son avis à Paris. Personne n'a demandé son avis à Bruxelles. Nous sommes, dans cette affaire, les clients d'une route dont la sécurité se négocie entre Riyad, Ankara, Islamabad, Mascate et Téhéran.

Il y a là une leçon que nous refusons d'apprendre depuis trente ans. Nous avons pris l'habitude de considérer les routes commerciales comme un fait de nature, au même titre que les vents et les marées : elles sont là, les navires passent, les prix se forment. Elles ne sont rien de tel. Une route maritime est un fait politique, garanti par quelqu'un, et ce quelqu'un le fait parce qu'il y a intérêt et parce qu'il en a les moyens. Nous avons cru que la garantie était acquise. Elle était seulement déléguée. Elle change aujourd'hui de mains, et nous n'avons ni les moyens de la reprendre, ni les alliances pour peser sur ceux qui la prennent, ni même — c'est le plus grave — l'habitude intellectuelle de poser la question dans ces termes.

Un pays qui fut présent à Suez, qui tient encore Djibouti à l'autre bout du même détroit, qui arme des frégates et dispose de la première marine hauturière de l'Union aurait eu quelque chose à dire sur la sécurité de Bab el-Mandeb. Il a choisi de se taire, faute d'avoir réfléchi à ce qu'il voulait y faire. Le silence, dans ces matières, n'est pas de la prudence : c'est le nom que prend l'absence de politique quand elle dure assez longtemps pour paraître un choix.

Le verdict est simple. Ansarullah n'a pas gagné une guerre ; il a ramassé ce qu'un camp divisé avait laissé tomber, et il l'a ramassé au moment exact où cela valait le plus cher. Riyad et Abou Dhabi ont perdu par leur division ce qu'ils n'avaient pas su gagner par les armes, et ils le paient au prix fort. Quant à nous, nous n'avons rien perdu à Moka, pour la raison que nous n'y avions plus rien depuis longtemps. C'est la seule chose qu'on puisse dire à notre décharge, et elle ne console pas.


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