Par Thibault de Varenne et Éric Verhaeghe, responsable éditorial
L'expression est partout depuis dix ans et presque personne ne sait qu'elle vient d'un professeur de Berkeley de quatre-vingt-dix-sept ans. Elle désigne aujourd'hui n'importe quoi. Il vaut donc la peine, pour ce vingt-cinquième anniversaire, de faire deux choses que l'on ne fait jamais ensemble : exposer exactement ce que Peter Dale Scott soutient, y compris là où il me paraît contestable — et déposer ensuite, sans lui, ce que les institutions américaines ont elles-mêmes reconnu par écrit.
On l'entend dans la bouche d'un président américain, d'un député français, d'un commentateur de plateau ; elle désigne selon les jours la haute fonction publique, les agences de renseignement, les juges, Bruxelles, ou simplement ceux dont on n'a pas obtenu ce qu'on voulait. Elle a l'avantage des mots qui expliquent tout : elle dispense d'expliquer quoi que ce soit.
Elle a pourtant un auteur, une définition et une méthode. Né à Montréal le 11 janvier 1929, fils du poète et juriste constitutionnaliste F. R. Scott et de la peintre Marian Dale Scott, diplomate canadien quatre ans — l'Assemblée générale des Nations unies en 1957 et 1958, l'ambassade de Varsovie de 1959 à 1961 —, puis professeur de littérature anglaise à Berkeley de 1966 à 1994, Peter Dale Scott a passé quarante ans dans les archives américaines. Il publie l'essentiel chez des presses universitaires : Cocaine Politics et Deep Politics and the Death of JFK chez University of California Press en 1991 et 1993, The Road to 9/11 chez le même éditeur en 2007, American War Machine en 2010 et The American Deep State en 2014 chez Rowman & Littlefield. Cela ne rend pas ses conclusions vraies. Cela interdit de les traiter comme de la littérature de trottoir.
Sa thèse, exposée comme il la soutient
Tout commence par une distinction qu'il faut avoir en tête, faute de quoi on ne comprend rien à ce qu'il écrit — et c'est le cas de la plupart de ceux qui l'invoquent.
Il existait avant lui un mot, parapolitique, pour désigner « un système ou une pratique de la politique où la responsabilité est consciemment diminuée » : les opérations clandestines, le secret adopté comme ligne de conduite, bref les choses que des hommes décident de faire hors du regard. Scott juge ce mot trop étroitement conscient et intentionnel. Il lui substitue celui de politique profonde, qu'il définit comme l'ensemble des pratiques et arrangements politiques, délibérés ou non, qui sont habituellement refoulés plutôt que reconnus. Le mot important est ou non. La politique profonde n'est pas le complot : c'est ce qui se passe dans un État sans que personne l'ait voulu ni ne veuille le voir.
De là sa définition de l'État profond, qu'il faut citer parce qu'elle n'a presque rien à voir avec l'usage qu'on en fait : l'interface, en Amérique, entre l'État constitutionnellement établi et les forces de richesse, de pouvoir et de violence extérieures au gouvernement. Non pas une cabale, donc, mais une zone de contact. Il parle d'un « second ordre de gouvernement », partiellement institutionnalisé dans des agences peu redevables, mais aussi — et c'est le point que l'on ne reprend jamais — dans des sociétés privées auxquelles une large part des budgets de renseignement américains est sous-traitée. L'État profond de Scott comprend des entreprises cotées. C'est une thèse sur l'externalisation autant que sur le secret.
Il ajoute une troisième notion, celle d'événement profond : un événement dont les éléments décisifs restent longtemps inconnus, dont les enquêtes officielles s'avèrent partielles, et qui produit un déplacement durable de la politique d'un pays. L'assassinat de Kennedy est pour lui le cas d'école. Le 11 septembre en est un autre.
Reste le cœur de The Road to 9/11, et il faut le dire dans le détail parce que c'est là que tout se joue. Scott s'intéresse aux plans dits de continuité gouvernementale — en anglais Continuity of Government —, dispositions élaborées pendant la guerre froide pour faire fonctionner l'exécutif américain après une décapitation nucléaire. Ces plans ont été retravaillés dans les années 1980 par un petit groupe où figuraient Richard Cheney, alors simple élu du Wyoming, et Donald Rumsfeld, alors industriel — ni l'un ni l'autre au gouvernement. Un journaliste du Miami Herald, Alfonso Chardy, en avait décrit le contenu en juillet 1987, au plus fort de l'affaire Iran-Contra : suspension de la Constitution, transfert du gouvernement à l'agence fédérale de gestion des urgences, nomination de commandants militaires à la tête des États et des municipalités, loi martiale, surveillance des opposants et détention massive en cas d'urgence non spécifiée. Scott soutient que ces plans, conçus contre l'Union soviétique, ont été partiellement activés le matin du 11 septembre 2001 — ce point n'est pas contesté, le rapport de la Commission d'enquête le mentionne lui-même — et que plusieurs décisions des semaines suivantes, sur la détention, la surveillance et les pouvoirs d'exception, procédaient de dispositifs préparés des années plus tôt hors du regard du Congrès.
Sur les attentats eux-mêmes, en revanche, il est bien plus prudent qu'on ne le croit, et il faut le citer avec exactitude sous peine de lui prêter ce qu'il refuse. Scott écrit qu'il n'existe pas de preuve permettant d'imputer les attentats à une agence déterminée — ni au gouvernement des États-Unis comme tel, ni au Pentagone, ni à la CIA, ni au renseignement militaire. Il propose d'en imputer la possibilité à ce qu'il nomme la machine de guerre américaine, et ajoute que si l'on veut appeler cela un coup de l'intérieur, la formule, pour qui connaît le dossier, ne dit pas grand-chose.
Ce n'est pas la thèse du mouvement dit de la vérité sur le 11 septembre. C'en est presque le contraire : là où celui-ci désigne des coupables, Scott décrit un milieu.
L'objection de méthode, et je la tiens pour décisive
Voilà pour l'exposé. Vient l'objection, et je la pose ici plutôt qu'à la fin, parce qu'elle commande tout ce qui suit.
Une grille qui explique les événements par la complicité structurelle des milieux plutôt que par des décisions attribuables n'offre aucune prise à la réfutation. Tout fait nouveau la confirme : s'il montre une coordination, c'est la preuve ; s'il montre une pagaille, c'est la couverture. On voit l'agrément du procédé et l'on voit son vice. Une théorie qu'aucun document ne peut démentir n'est plus une théorie historique ; c'est une disposition d'esprit. Scott répond que la politique profonde décrit des milieux et non des complots, et qu'on ne réfute pas la description d'un milieu comme on réfute une hypothèse. L'argument a du poids. Il ne résout pas la difficulté.
J'en tire une règle pour la suite de ce papier : je laisse sa thèse ici, je n'y reviendrai pas, et je ne retiens désormais que ce qu'une institution américaine a reconnu par écrit. Le lecteur jugera si cela suffit.
Ce que le greffe établit
Janvier 2000 — la note qui n'est jamais partie. Deux agents du FBI, Doug Miller et Mark Rossini, sont détachés auprès d'Alec Station, l'unité de la CIA consacrée à Ben Laden. Ils apprennent qu'un membre connu d'Al-Qaïda, Khalid al-Mihdhar, dispose d'un visa américain à entrées multiples. Miller rédige aussitôt la note destinée à prévenir sa propre maison. Un supérieur répond, dans le système interne qui gère ces transmissions : « pls hold off on CIR for now per Tom Wilshire » — tenez-vous-en là pour l'instant, ordre du directeur adjoint d'Alec Station. La note ne part pas. Mihdhar et son compagnon Nawaf al-Hazmi entrent aux États-Unis, y vivent dix-huit mois sous leurs vrais noms, l'un d'eux inscrit dans l'annuaire téléphonique de San Diego, et prennent le vol qui s'écrase sur le Pentagone. Rossini et Miller ont raconté cet épisode publiquement, sous leur nom, sans jamais être démentis.
2001-2004 — ce que le NORAD a raconté. C'est l'affaire la plus mal connue en France, et la mieux établie. Le 18 septembre 2001, le commandement de la défense aérienne nord-américaine publie une chronologie officielle de sa réaction :