Par Thibault de Varenne
Depuis quatre ans, deux récits s'affrontent et aucun ne cède. Pour les uns, la Russie s'enlise. Pour les autres, elle avance à son rythme, use l'adversaire et attend son heure. Les deux camps ont annoncé la victoire du leur, et se sont trompés avec la même régularité. Je propose de les laisser de côté, et d'aller lire ce que l'État russe écrit pour lui-même.
Il existe une thèse, tenue par des gens sérieux, et qu'il faut d'abord énoncer dans sa version la plus forte, car c'est ainsi qu'on la connaît le mieux.
Elle dit ceci. La Russie n'a jamais cherché la conquête rapide qu'on lui prête. Elle mène une guerre d'usure méthodique, dont l'objet déclaré dès le premier jour était la démilitarisation de son adversaire — et cet objet, elle l'atteint. Elle ne s'est pas décrétée en mobilisation générale : elle se bat avec des engagés sous contrat, ce qui serait absurde si elle jouait sa survie. Son économie devait s'effondrer sous les sanctions ; on l'annonçait pour l'automne, chaque automne, et elle a progressé de près de quatre pour cent en 2024. Ses adversaires, eux, ont vidé leurs arsenaux — l'Institut international d'études stratégiques parle d'escalade et non d'impasse. Et ce mois-ci, deux émissaires américains sont allés à Moscou puis à Kiev, le président des États-Unis a téléphoné au Kremlin, et l'on a annoncé des négociations — sans qu'aucun Européen soit à la table. Celui qui négocie bilatéralement avec Washington quatre ans après avoir été promis à l'isolement n'a pas l'air d'un vaincu.
Tout cela est exact. Je n'en retranche rien.
Voici maintenant trois faits qui, eux aussi, sont exacts, et qui ne s'accordent pas facilement avec le tableau précédent.
Le 28 juin dernier, devant le congrès de son parti, le président russe a reconnu publiquement une pénurie de carburant sur son territoire — « nous traversons une période difficile », a-t-il dit, tout en la jugeant non critique et en rappelant qu'une interdiction temporaire d'exporter essence et carburéacteur était déjà en vigueur. Le 2 juillet, son premier ministre signait un décret autorisant les raffineries à produire de l'essence Euro-3 au lieu d'Euro-5 jusqu'à la fin de l'année — quinze fois plus de soufre, interdiction d'exporter ce carburant-là. Et le 25 février, un ambassadeur du ministère russe des Affaires étrangères déclarait que les objectifs de l'opération spéciale n'étaient pas atteints, et que « les territoires constitutionnels de la Russie n'ont pas été libérés ».
Aucun renseignement occidental dans ces trois pièces. Un discours présidentiel, un décret gouvernemental, un communiqué diplomatique. Tous russes, tous publics.
Alors on peut poser les questions honnêtement. Une puissance qui a choisi sa lenteur a-t-elle besoin de légaliser un carburant moins bon pour continuer d'en avoir ? Un État qui atteint ses objectifs envoie-t-il sa diplomatie expliquer qu'il ne les atteint pas ? Et si la lenteur n'était ni un choix ni un échec, mais la conséquence de quelque chose dont on ne parle jamais — ni à Moscou, ni à Bruxelles, ni dans nos débats ?
Les documents sont publics. Les registres du commerce aussi, et les statistiques douanières chinoises. Ce qu'on y trouve ne ressemble ni au récit de l'enlisement, ni à celui de la patience stratégique.


