par Eric V.
Passé soixante ans, on paie sa complémentaire santé seul, plein tarif, et plus cher chaque année. Le Courrier ouvre une rubrique pour comparer les mutuelles — en euros, pas en pourcentages. Première étape : les huit questions à poser par écrit avant de signer, et ce qu’elles révèlent d’un marché que l’État a fini par écrire lui-même.
Il existe un document que des millions de Français de plus de soixante ans reçoivent chaque automne, lisent avec application, comparent parfois avec celui du voisin, rangent dans un classeur, et dont pas un sur dix, je suppose, ne saurait dire ce qu’il garantit vraiment : le tableau de garanties de leur complémentaire santé. On y lit des nombres rassurants. « Hospitalisation : 300 % ». Trois cents pour cent de quoi ? De la base de remboursement de la Sécurité sociale, un tarif administratif que personne ne pratique plus depuis longtemps — et à condition que le chirurgien ait signé une option dont vous n’avez jamais entendu parler. Le tableau ne ment pas. Il ne dit rien.
Le Courrier ouvre aujourd’hui une rubrique consacrée aux complémentaires santé. Nous les comparerons sur des cas types, en euros de reste à charge, et nous commençons par les plus de soixante ans : parce qu’ils paient seuls, sans employeur pour prendre la moitié de la note ; parce que leur cotisation monte avec l’âge, c’est-à-dire avec la certitude d’en avoir besoin ; et parce que c’est à eux, à le bien regarder, que le marché comme l’État parlent le moins clairement.
Ce que vous payez, et à qui
Un retraité qui veut une couverture correcte débourse souvent plus de 1 500 euros par an. L’enquête que Que Choisir a menée entre janvier et mars auprès de plus de 4 200 assurés, d’un âge moyen de 66 ans, dit le reste : 98,5 % d’entre eux ont vu leur cotisation augmenter en 2026, de 106 euros en moyenne pour une personne seule. Où va cet argent ? La DREES le mesure chaque année : en 2024, les organismes complémentaires ont encaissé 46,5 milliards de cotisations et reversé 36,8 milliards de prestations, soit 79 %, avec 18,8 % de frais de gestion — et les contrats individuels, ceux des retraités, reversent moins que les contrats collectifs. Ajoutez que chaque cotisation dite responsable porte une taxe de solidarité additionnelle de 13,27 % : sur 1 500 euros, près de 180 partent à l’État avant d’avoir remboursé une seule couronne.
Il faut dire les choses telles qu’elles sont. Sur les lunettes, les dents, les appareils auditifs — les dépenses qui, après soixante ans, ne relèvent plus de l’aléa mais du calendrier —, une complémentaire n’assure pas un risque. Elle préfinance une dépense certaine, et retient près d’un cinquième au passage.
Première question : que couvre déjà la loi ?
Avant de lire une ligne du tableau, sachez ce qu’il ne peut pas ne pas contenir. La quasi-totalité des contrats vendus en France sont des contrats responsables, dont l’État a écrit le cahier des charges : ticket modérateur sur les soins courants, forfait journalier hospitalier de 20 euros sans limite de durée, paniers 100 % Santé en optique, en dentaire et en audiologie remboursés sans reste à charge. Un contrat qui affiche « 100 % » sur ces lignes n’offre rien : il se conforme. La comparaison utile commence au-dessus du plancher légal. Tout ce qui est en dessous est du papier.
Deuxième question : qui vous opère, et à quel prix ?
C’est ici que le 300 % révèle sa nature. Les dépassements d’honoraires — ceux du chirurgien qui posera la prothèse de hanche, de l’anesthésiste, de l’ophtalmologue qui opérera la cataracte — sont remboursés selon que le praticien a signé ou non l’OPTAM, une option de modération tarifaire proposée par l’Assurance maladie.
Pour un médecin non signataire, le contrat responsable interdit à la complémentaire de rembourser plus de 100 % de la base en dépassement, soit 200 % au total, et lui impose de rester vingt points en dessous de ce qu’elle accorde aux signataires. Votre 300 % vaut donc 200 % dans la salle d’opération d’un chirurgien non-OPTAM — et parmi les spécialistes de secteur 2 des grandes villes, ils sont loin d’avoir tous signé.
La question à poser par écrit : quel remboursement, en euros, pour une prothèse de hanche posée par un chirurgien non-OPTAM facturant 1 500 euros de dépassement ? Un vendeur qui répond en pourcentages n’a pas répondu.
Troisième question : combien la nuit ?
La chambre particulière n’est pas un caprice après soixante ans ; c’est la différence entre dormir et ne pas dormir. Elle se facture en euros par nuit — couramment de 50 à 150 selon l’établissement, davantage dans certaines cliniques parisiennes — et la plupart des contrats la remboursent par un forfait journalier plafonné.
Deux pièges. Le premier : l’ambulatoire, où l’on opère désormais la cataracte, et que certains forfaits excluent. Le second, plus sournois : les soins de suite et de réadaptation, où l’on passe trois semaines après une prothèse de genou, et la psychiatrie, où beaucoup de contrats limitent la prise en charge à 30, 60 ou 90 jours par an. Après soixante ans, c’est là qu’on séjourne longtemps. C’est donc là qu’il faut lire la note de bas de page.
Quatrième question : et vos dents ?
Le dentaire est le poste où la Sécurité sociale s’est retirée le plus discrètement : elle remboursait 70 % des soins, elle en rembourse 60 % depuis le 15 octobre 2023, et le gouvernement a annoncé le 23 juillet dernier un passage à 50 % au 1er janvier 2027 — une annonce, pas une loi, le budget de la Sécu pour 2027 n’étant pas encore déposé.
Le panier 100 % Santé couvre certaines couronnes et certains bridges ; il ne couvre pas les implants, que la Sécu ne rembourse pas du tout — couramment 1 000 à 2 000 euros l’unité, à votre charge, sauf forfait implantologie en euros dans le contrat.
Trois choses à demander : le plafond annuel dentaire, le forfait implant, et le délai de carence — cette clause qui, sur nombre de contrats, suspend les remboursements prothétiques pendant les premiers mois, c’est-à-dire précisément quand on a changé de contrat pour se faire soigner.
Cinquième question : jusqu’où pour entendre, jusqu’où pour voir ?
Les aides auditives sont le seul poste où la réforme du 100 % Santé a réellement changé la vie des gens : un appareil de classe I est remboursé intégralement, dans la limite d’un prix de vente de 950 euros par oreille.
Mais celui qui veut un appareil de classe II — plus discret, plus fin dans le bruit — découvre que le contrat responsable plafonne à 1 700 euros par oreille l’ensemble Sécu plus complémentaire, renouvelable tous les quatre ans. La bonne question n’est pas « est-ce remboursé ? » mais « à quelle distance du plafond de 1 700 euros ? ». Même logique en optique, où la monture est plafonnée à 100 euros et le renouvellement à deux ans : demandez le remboursement en euros d’une paire de verres progressifs, et rien d’autre.
Sixième question : combien à soixante-quinze ans ?
Voici la question que le vendeur redoute, et que presque personne ne pose. Une complémentaire individuelle se tarife par tranche d’âge : le prix monte à 65, à 70, à 75, parfois encore à 80 ans, et cette marche s’ajoute à la hausse générale du tarif. Le contrat qu’on vous vend à 62 ans n’est pas celui que vous paierez à 77. Exigez la grille — la cotisation à chaque palier, telle qu’elle s’applique aujourd’hui aux assurés de cet âge dans ce même contrat. Un assureur qui refuse de la donner vous a déjà répondu. Et pour ceux qui quittent un contrat d’entreprise, la loi Évin encadre la sortie : même tarif que les actifs la première année, 125 % au plus la deuxième, 150 % la troisième, puis liberté complète. Ce qui fait de la quatrième année de retraite le moment exact où il faut comparer.
Septième question : pouvez-vous partir ?
Oui, et c’est le seul point où le droit récent a travaillé pour vous. Depuis le 1er décembre 2020, une complémentaire se résilie à tout moment après douze mois de contrat, sans frais, et c’est le nouvel assureur qui fait les démarches. Les contrats solidaires — la quasi-totalité — n’ont pas le droit de vous soumettre un questionnaire médical : on change à 70 ans, en affection de longue durée, sans rien avoir à déclarer. Et il faut se souvenir de ce que l’ALD couvre à 100 % : les soins liés à l’affection, au tarif de la Sécu. Ni les dépassements, ni la chambre, ni le reste. Un malade chronique a donc autant besoin de comparer qu’un bien-portant — davantage, à vrai dire.
Huitième question : qui paie les cent quarante euros ?
Personne d’autre que vous. Les franchises sur les boîtes de médicaments et la participation forfaitaire de 2 euros sur chaque consultation ne peuvent pas, par construction, être remboursées par un contrat responsable ; c’est l’État qui l’interdit, pour qu’il subsiste un reste à charge. Le plafond annuel de ces retenues, 100 euros aujourd’hui, doit passer à 140 euros au 1er octobre, soixante-dix pour les consultations et soixante-dix pour le reste, selon le projet de décret transmis à l’Assurance maladie le 24 août — la ministre avait annoncé 200 euros en juillet ; les réserves des caisses et des professionnels ont fait baisser la note. Aucune mutuelle, quel que soit son prix, ne vous en protégera. Il est bon de le savoir avant de payer une garantie « premium » pour ce qu’aucune garantie ne peut couvrir.
Pendant ce temps, l’État se désassure
Il faut maintenant élargir le cadre, parce que ces huit questions n’ont de sens que dans un marché dont on voit la pente. La loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026, à son article 13, a fait deux choses dans le même mouvement : prélever sur les complémentaires une contribution exceptionnelle de 2,05 %, un milliard d’euros, et leur interdire d’augmenter leurs cotisations en 2026 par rapport à 2025. Une taxe nouvelle et un prix gelé, dans le même article. Les assureurs et les mutuelles ont augmenté quand même, en plaidant que leurs tarifs étaient arrêtés avant le vote ; France Assureurs et la Mutualité Française ont attaqué le gel, et le Conseil d’État a jugé la question assez sérieuse pour la renvoyer fin juillet au Conseil constitutionnel, qui doit se prononcer avant la fin octobre. Je ne préjuge pas de sa décision. Je constate le geste, qui tient en une phrase : l’État baisse ce qu’il rembourse, interdit aux complémentaires d’augmenter ce qu’elles facturent, et taxe ce qu’elles encaissent.
Et il prépare la suite. Le 23 juillet, la ministre de la Santé a annoncé pour le 1er janvier 2027 un transfert de 1,5 à 1,7 milliard d’euros de dépenses vers les complémentaires — dentaire, transports sanitaires, médicaments à faible service médical rendu. Rien n’est voté. Mais pour un retraité qui paie seul, cela s’appelle une hausse de cotisation 2027 déjà écrite, quel que soit le sort du gel de 2026.
Il y a un mot pour cela : la désassurance. L’assurance obligatoire se retire poste par poste ; l’assurance facultative reprend le poste, avec ses frais de gestion ; et l’assuré paie deux fois — la cotisation sociale qui rembourse moins, et la cotisation privée qui rembourse à sa place. L’État ne se désengage pas. Il délègue son retrait.
Dernier mot
Une société libre ne ferait pas payer la cataracte au guichet, et je ne plaide pas pour cela. Elle ferait autre chose, de plus simple : laisser les assureurs assurer, c’est-à-dire tarifer un risque plutôt qu’administrer un panier ; laisser l’assuré choisir ce qu’il couvre, plutôt que lui imposer un cahier des charges identique du premier au dernier contrat ; et dire le prix, tout le prix, y compris les 13,27 % de taxe qui dorment dans chaque cotisation dite responsable. Nous n’y sommes pas. Le produit est écrit par l’État, le prix est gelé par l’État, le retrait est décidé par l’État, et la comparaison — ce qui reste de liberté sur ce marché — est abandonnée à des comparateurs qui vivent des commissions de ceux qu’ils comparent.
C’est ce vide que cette rubrique voudra occuper. Sans commission, en euros, sur des cas types — une cataracte, une prothèse de genou suivie de trois semaines de rééducation, deux couronnes hors panier, deux appareils de classe II — et à trois âges, soixante-deux, soixante-dix et soixante-dix-huit ans, parce qu’un contrat qui gagne à soixante-deux et perd à soixante-dix-huit n’a pas gagné.
Posez les huit questions par écrit. Gardez les réponses. Et ne vous laissez pas dire qu’il s’agit de détails techniques : en France, la technique est l’endroit exact où l’on vous prend votre argent, précisément parce qu’on vous a persuadé qu’elle vous dépassait.