Donné favori il y a un an, l'ancien Premier ministre redescend dans les sondages à mesure que la campagne se rapproche. Deux poids le tirent vers le bas, que les commentateurs nomment rarement ensemble : l'homme qui veut incarner l'après-Macron fut le Premier ministre de Macron, et celui qui promet l'apaisement reste, dans la mémoire d'une partie du pays, le chef du gouvernement des éborgnés. On peut gagner malgré un handicap. Rarement malgré deux qui se renforcent.
Il y a cette photographie, que beaucoup ont oubliée et que personne, à gauche comme à l'extrême droite, ne laissera oublier à Édouard Philippe le moment venu : celle d'un Premier ministre défendant, à la tribune de l'Assemblée, au plus fort de l'hiver des gilets jaunes, la doctrine du maintien de l'ordre et l'usage des lanceurs de balles de défense — pendant que, dans les services d'ophtalmologie, on recensait les yeux perdus. Je ne rouvre pas ce dossier pour le plaisir de la plaie. Je le rouvre parce que c'est lui, et non les sondages, qui décidera de 2027 pour cet homme. Un candidat à la présidence se mesure d'abord à ce qu'on ne lui pardonnera pas.
Or les chiffres, pour l'instant, racontent une autre histoire — celle d'une lente érosion. Donné un temps en tête de la « primaire » implicite du camp central, Édouard Philippe est retombé autour de 17 % d'intentions au premier tour, désormais talonné par Jean-Luc Mélenchon, et battu au second tour par Jordan Bardella, cinquante-deux contre quarante-huit. Ces nombres bougeront, dans un sens ou dans l'autre ; je ne leur accorde que ce qu'ils valent, c'est-à-dire une humeur de saison. Ce qui ne bougera pas, en revanche, ce sont les deux murs contre lesquels cette candidature vient buter, et qu'aucune campagne, si bien huilée soit-elle, ne saurait abattre.
Le premier mur : on ne quitte pas un quinquennat dont on fut le bras
Le premier mur porte un nom qu'Édouard Philippe s'épuise à effacer : Emmanuel Macron. Il a fondé son propre parti, pris ses distances, multiplié les désaccords affichés sur la dette, sur l'école, sur l'autorité. Il a tout fait, en somme, pour qu'on oublie qu'il fut, de 2017 à 2020, le Premier ministre du président le plus rejeté de la Ve République depuis longtemps. Mais la mémoire des peuples n'est pas si commode. On peut renier un héritage politique ; on ne renie pas une signature au bas des décrets. Aux yeux de l'électeur qui, en 2027, voudra solder le macronisme — et ils seront nombreux, à gauche, à droite, au centre las —, Édouard Philippe ne sera pas l'alternative au bilan : il en sera l'exécuteur testamentaire. Le rejet qui vise le maître éclabousse le premier des serviteurs, et c'est justice rude, mais c'est ainsi : en politique, on hérite des dettes avant les biens.
Faut-il en faire une fatalité ? Pas tout à fait, et je veux être honnête avec la difficulté. Philippe dispose d'atouts réels que ses adversaires sous-estiment : une image de sérieux, une popularité personnelle qui survit longtemps à celle de son ancien chef, un socle local solide au Havre, et cette qualité rare en politique française — il donne l'impression de dire ce qu'il pense, fût-ce sèchement. Un pays fatigué des bateleurs peut, un jour de lassitude, préférer l'ennui d'un homme grave. L'hypothèse n'est pas absurde. Elle se heurte seulement au second mur, qui est plus haut que le premier.
Le second mur : l'éborgneur
Le second mur, c'est l'image. Pas un argument, pas un bilan : une image, et les images, en démocratie d'écran, pèsent plus lourd que les programmes. Celle-là tient en un mot que ses adversaires n'auront même pas besoin de prononcer, tant la photographie le dira pour eux : l'éborgneur. Il fut le chef du gouvernement pendant la séquence où le maintien de l'ordre à la française a produit, face aux gilets jaunes, son lot de mutilations — des dizaines d'éborgnés, des mains arrachées, une doctrine défendue jusqu'au bout au nom de l'autorité de l'État. Que cette doctrine ait eu ses raisons, qu'un gouvernement doive tenir la rue, que la violence ne fût pas toute d'un côté — tout cela se plaide, et il le plaidera. Mais une campagne présidentielle ne se gagne pas au tribunal des nuances. Elle se gagne ou se perd à l'image, et celle-ci est ineffaçable : il suffira d'une affiche, d'un visage couturé, d'un slogan de trois mots pour que le candidat de l'apaisement redevienne, le temps d'un meeting, le ministre de la matraque.
C'est là son plafond de verre. Non pas un adversaire qu'on affronte, mais une transparence dure qu'on ne voit qu'en s'y cognant. Il pourra rassembler le centre, séduire une part de la droite raisonnable, capter les orphelins du macronisme présentable. Il butera, à chaque fois qu'il voudra élargir, sur cette frange — à gauche, chez les jeunes, dans les quartiers populaires, chez tous ceux pour qui 2018 n'est pas une abstraction — qui ne votera jamais pour l'homme qu'elle associe aux yeux perdus. Et dans une élection qui se joue à quelques points au second tour, cette frange-là suffit à faire un plafond.
Pendant ce temps
On objectera que je prête aux Français une mémoire qu'ils n'ont pas, qu'ils oublient vite, que 2018 est loin. Peut-être. Mais pendant qu'on disserte sur les chances d'un homme, le pays, lui, dérive vers une question qu'aucun des prétendants ne pose vraiment : non pas qui gouvernera en 2027, mais quoi gouverner, et avec quelle marge, quand la charge de la dette dévore le budget et que les décisions qui comptent se prennent à Francfort, à Bruxelles, à Washington. La vraie question de 2027 n'est pas Philippe contre Bardella contre Mélenchon. C'est de savoir s'il restera, à celui qui gagnera, un État à diriger ou seulement un guichet à gérer. Les candidats se disputent un fauteuil ; nul ne dit qu'on en a scié les pieds.
Dernier mot
Alors, a-t-il une chance ? Une chance, oui — la politique n'est pas une science, et on a vu trop de favoris tomber et trop d'éclopés se relever pour jurer de rien. Mais une chance n'est pas une probabilité. Pour gagner, il lui faudrait que le pays oublie à la fois d'où il vient et ce qu'il a couvert — deux amnésies, et la seconde n'arrive jamais. Édouard Philippe restera sans doute ce qu'il est déjà : un présidentiable permanent, c'est-à-dire un homme que les sondages aiment et que les urnes recalent, éternel premier de la photo qui n'entre jamais dans le cadre. Il y a, dans cette position, quelque chose de presque tragique — celle de l'homme trop sérieux pour la farce et trop marqué pour le sacre. La République a de ces cruautés : elle réserve parfois ses plus hautes promesses à ceux qu'elle a déjà condamnés à ne pas les tenir.