Votre correcteur d'orthographe est un risque systémique, par Veerle Daens

Votre correcteur d'orthographe est un risque systémique, par Veerle Daens

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Mes chers libertariens de l'Absurdistan, permettez-moi de saluer la dernière trouvaille de Bruxelles : la machine qui corrige vos fautes de français vient d'être promue menace pour la démocratie. ChatGPT s'apprête à rejoindre le club très fermé des très grandes plateformes au sens du DSA.

Première mondiale. On a réglementé les réseaux sociaux, les moteurs de recherche ; il restait à mettre sous tutelle l'outil qui vous écrit vos mails de relance.

Comprenez le raisonnement, car il est exquis. Une très grande plateforme, dans la langue de Bruxelles, doit évaluer et atténuer les risques systémiques qu'elle fait peser sur le débat public. Donc l'assistant qui vous résume un rapport de quatre cents pages, qui traduit votre devis en allemand, qui propose trois recettes avec les restes de votre frigo, devra désormais prouver qu'il n'attente pas à l'intégrité des élections européennes. Amai. Le frigo n'avait rien demandé.

Imaginez la réunion. Un fonctionnaire ajuste ses bésicles : Quels risques systémiques présente votre agent conversationnel ? La machine, j'imagine, répond qu'elle a surtout aidé un lycéen de Charleroi à comprendre les fractions. Insuffisant. Et la désinformation ? La machine objecte qu'elle refuse déjà de donner la recette de tout ce qui explose. Et la manipulation de l'opinion ? La machine fait observer qu'elle commence chacune de ses phrases par « il est important de noter que ». Le fonctionnaire note. Le fonctionnaire note toujours.

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Le génie de la chose, mes amis du Pays-des-Cartésiens, n'est pas qu'on régule un outil. C'est l'argument de vente. Hier, l'IA était une menace pour l'emploi qu'il fallait combattre. Aujourd'hui, c'est un risque systémique qu'il faut encadrer. Demain, ce sera une infrastructure essentielle qu'il faudra protéger — c'est-à-dire posséder. À chaque étape, le vocabulaire progresse, et à chaque progrès, le périmètre du citoyen rétrécit d'un cran. On ne vous interdit jamais l'outil. On s'installe simplement entre lui et vous, avec un carnet.

Et l'asymétrie, toujours, qui trahit tout. Quand un État classe une élection roumaine « à risque » et fait retirer des contenus, ce n'est pas une ingérence : c'est de la protection. Quand un assistant suggère un plan de dissertation, c'est un risque pour le débat démocratique. Le citoyen qui pense tout seul inquiète infiniment plus que l'administration qui pense à sa place. La première chose qu'un pouvoir surveille, ce n'est jamais le mensonge — c'est l'outil qui rend les gens un peu moins dépendants de lui.

Une dernière question, mes chers lecteurs sans tableur, à méditer devant le café froid : le jour où votre correcteur d'orthographe sera devenu une infrastructure d'intérêt général dûment supervisée, qui supervisera vos fautes, et qui décidera lesquelles relèvent encore de votre liberté ?


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