Qui gagnera le débat Mélenchon-Bardella, les frères amis de l'État ?

Qui gagnera le débat Mélenchon-Bardella, les frères amis de l'État ?

Un second tour Mélenchon-Bardella en 2027 ? Scénario plausible, débat imaginé, pronostic — et ce que ce duel dirait de la passion française pour l'État.


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Et si Jean-Luc Mélenchon et Jordan Bardella, qui se vouent une détestation méthodique, préparaient au fond le même règne ? Un second tour entre eux dirait moins sur la radicalité française que sur un pays qui a cessé, depuis un demi-siècle, d'imaginer autre chose que l'État. Pronostic d'un débat annoncé.

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Il existe, dans les réserves de la télévision française, un dispositif qu'on ne ressort que tous les cinq ans, avec des précautions d'orfèvre — deux fauteuils, une table, une horloge, deux journalistes chargés de compter les secondes de parole comme des notaires comptent les arpents —, et ce dispositif, inauguré un soir de mai 1974 par deux hommes qui se disputaient la succession d'un président mort, pourrait accueillir en avril 2027 un duel que la Cinquième République n'a encore jamais mis en scène : Jean-Luc Mélenchon face à Jordan Bardella. L'hypothèse faisait sourire il y a un an. Elle ne devrait plus.

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L'hypothèse n'est plus une fiction

Regardons les pièces du dossier, froidement, sans grimper au rideau. Le 7 juillet — mardi prochain —, la cour d'appel de Paris rendra sa décision dans l'affaire des assistants parlementaires du RN ; le parquet général a requis cinq ans d'inéligibilité contre Marine Le Pen. Si la peine est confirmée, même adoucie, le plan de succession s'enclenche, et Jordan Bardella devient le candidat d'un parti qui pèse, selon l'Ifop du 25 juin, 36 % des intentions de vote au premier tour. En face, la gauche : Jean-Luc Mélenchon, candidat déclaré depuis le printemps, progresse sondage après sondage et talonne désormais un Édouard Philippe empêtré dans ses propres ennuis judiciaires. La qualification pour le second tour se joue, à cette heure, dans l'épaisseur de la marge d'erreur.

Faut dire que le second tour improbable est une spécialité nationale. Personne n'avait programmé le 21 avril 2002 ; personne n'avait vu, en 2016, le candidat d'En marche. Un duel Mélenchon-Bardella suppose l'effondrement du centre — c'est-à-dire la poursuite, ni plus ni moins, de la tendance à l'œuvre depuis dix ans. Je ne dis pas que ce scénario est le plus probable. Je dis qu'il est désormais assez plausible pour qu'on le regarde en face, sérieusement, méthodiquement, presque cliniquement. Et ce qu'on y voit dérange davantage que le duel lui-même.

Le détour par Thèbes

En 1664, un débutant de vingt-quatre ans nommé Racine donne sa première tragédie, La Thébaïde ou les Frères ennemis : Étéocle et Polynice, fils jumeaux d'Œdipe, se disputent le trône de Thèbes avec une haine d'autant plus parfaite qu'ils sont indiscernables. Trois siècles plus tard, René Girard a donné la théorie de ce que Racine avait mis en scène : la rivalité mimétique. Deux rivaux qui se combattent pour le même objet finissent par se ressembler trait pour trait — et plus la violence monte, plus la différence s'efface. Girard appelait cela les doubles : des adversaires devenus jumeaux par la rivalité même, et qui se haïssent précisément parce qu'ils ne supportent pas de se reconnaître l'un dans l'autre.

J'imagine que la comparaison fera hurler les deux états-majors, et c'est plutôt bon signe. Car enfin, regardons l'objet du litige. Que se disputeraient Mélenchon et Bardella, un soir d'avril 2027, devant vingt millions de Français ? Le trône — c'est-à-dire l'État, son périmètre, sa puissance, sa générosité. L'un veut l'État stratège, planificateur, redistributeur ; l'autre veut l'État protecteur, filtrant, préférentiel. L'un promet de revenir sur la retraite à 64 ans, l'autre aussi. L'un veut bloquer les prix, l'autre baisser la TVA sur l'énergie — deux manières de subventionner la consommation avec l'argent qu'on n'a pas. L'un veut désobéir à Bruxelles, l'autre veut la contourner ; aucun des deux n'ose plus le mot de sortie. Protectionnisme des deux côtés, chèques des deux côtés, embauches publiques des deux côtés. Sur la dépense, sur la dette, sur l'impôt, les deux programmes divergent dans les bénéficiaires et convergent dans la méthode : prendre, orienter, distribuer.

Étéocle règne, Polynice assiège. Thèbes, dans les deux cas, paie.

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Les absents du plateau

Un débat d'entre-deux-tours est un numéro de prestidigitation : tout se joue dans ce qu'on ne montre pas. Ce qu'on verra, ce soir-là : deux colères, deux peuples invoqués, deux catalogues de dépenses nouvelles, et une surenchère de sollicitude — qui protégera le mieux, qui donnera le plus, qui punira le plus fort. Ce qu'on ne verra pas : une dette publique d'environ 3 400 milliards d'euros, soit près de 114 % du PIB ; une dépense publique parmi les plus hautes du monde, autour de 57 % de la richesse nationale ; une charge d'intérêts en passe de devenir le premier poste du budget de l'État. Ces chiffres n'auront pas de porte-parole. Aucune des deux colères ne les portera, parce qu'aucun électorat ne les réclame, et qu'on ne gagne pas un débat en annonçant ce qu'on cessera de donner.

Le mot liberté, je suppose, sera prononcé — il l'est toujours. Mais il désignera, dans une bouche, la liberté de ne pas être exploité, dans l'autre, la liberté de ne pas être submergé ; jamais la liberté de faire, d'entreprendre, de garder le fruit de son travail, de vivre sans demander la permission. Deux projets de règne, aucun projet de retrait.

Un pays qui élimine ses tiers

Ce n'est pas nouveau ; c'est même très français. En 1969, Jacques Duclos qualifiait le duel Pompidou-Poher de « bonnet blanc et blanc bonnet » — le communiste voyait deux jumeaux là où il n'y avait que deux modérés, mais la formule a fait fortune parce qu'elle disait quelque chose de vrai sur notre goût des duels sans alternative. En 1974, Giscard foudroyait Mitterrand d'un « monopole du cœur » qui était, à le bien regarder, une dispute sur la meilleure manière d'administrer la générosité publique. En 2017, le débat s'est effondré en pugilat, et la question du périmètre de l'État n'y a pas duré trois minutes. Quant aux libéraux français, leur histoire électorale tient en une ligne : ils meurent au premier tour, quand ils ont la chance d'y figurer. Le pays qui a inventé le libéralisme politique n'a jamais installé un seul libéral à la table d'avril.

Un peuple qui demande tout à l'État finit par ne plus se disputer que sur l'identité du tuteur — et le duel Mélenchon-Bardella serait l'aboutissement chimiquement pur de cette pente : non pas un choc de deux visions du monde, mais un concours de tutelle. Seuls les guichets varient, et la couleur des drapeaux.

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Pendant ce temps

Pendant qu'on se prépare à ce grand soir cathodique, la fécondité française s'est installée autour de 1,6 enfant par femme, le spread de nos emprunts d'État sur l'Allemagne se surveille comme une fièvre, et les agences de notation relisent nos comptes avec l'attention torve d'un huissier patient. Aucun de ces trois sujets ne fera un « moment de débat ». Ils feront, en revanche, le quinquennat du vainqueur — et probablement les deux ou trois suivants. Le débat parlera du pouvoir d'achat du mois prochain ; le pays réel se jouera sur trente ans.

À plate couture ?

Reste la question que tout le monde me pose et qu'il serait lâche d'esquiver : Mélenchon écraserait-il Bardella ? Pesons les deux arsenaux, pièce par pièce.

Celui de Mélenchon est le plus complet que la politique française ait produit depuis Philippe Séguin. La scansion d'abord — cet art de l'anaphore qui transforme un argument moyen en vague de fond. L'amplitude des registres ensuite : le même homme passe en trente secondes du trémolo hugolien à la gouaille de comptoir, de la référence à Jaurès au tutoiement de l'adversaire, et cette mobilité désoriente n'importe quel contradicteur préparé sur un seul terrain. La mémoire enfin : quarante ans de dossiers, de chiffres, de dates, mobilisables sans fiches, avec l'aplomb de celui qui a enseigné avant de haranguer. En 2017, les débats à onze l'avaient sacré meilleur performeur du plateau dans tous les sondages de sortie. L'arsenal a ses fêlures, et elles sont connues : l'irascibilité — la scène de la perquisition d'octobre 2018 et son « la République, c'est moi » restent dans toutes les mémoires, et dans toutes les salles de préparation du RN —, la condescendance professorale qui affleure dès qu'on lui résiste, et l'âge : soixante-quinze ans en avril 2027. L'âge n'est pas un argument ; la fatigue, sur deux heures trente sans montage, en est un.

En face, Bardella est un produit du format court — le plateau de quatre minutes, la story de trente secondes, la réplique calibrée pour la découpe. Sa force est réelle mais elle est défensive : le calme hiératique, l'économie de risque, l'art de répondre au thème plutôt qu'à la question. Ses deux confrontations longues avec Gabriel Attal, au printemps 2024, l'ont montré en retrait dès que l'échange exigeait de la profondeur de dossier : la minceur programmatique, invisible en format court, s'expose cruellement sur la durée. Face à Mélenchon, qui impose le tempo comme personne, le risque pour lui n'est pas de perdre des points — c'est de disparaître du plateau pendant des séquences entières.

Alors oui : sur l'exercice rhétorique pur, à plate couture, probablement. Trois échanges sur quatre pour Mélenchon, les moments d'anthologie pour lui, les ciseaux des réseaux sociaux pour lui. Mais un débat d'entre-deux-tours n'est pas un assaut d'escrime, et c'est ici que le pronostic se retourne. Le téléspectateur du second tour ne note pas les touches : il se demande lequel des deux il supporte d'entendre pendant cinq ans. La condition de victoire de Bardella n'est pas de briller, c'est de survivre calmement — paraître normal, paraître sûr, laisser l'orage passer en regardant l'horloge. La condition de victoire de Mélenchon n'est pas sa virtuosité, qui est escomptée, connue, déjà intégrée dans les attentes : c'est sa maîtrise de lui-même, qui ne l'est pas. Un Mélenchon féroce peut gagner chaque échange et perdre le salon ; c'est très exactement ce qui est arrivé à Marine Le Pen en 2017, dans l'autre sens du manche. On ne gagne pas un débat contre un homme dont la stratégie est de le perdre calmement.

Dernier mot

Deuxième question, la seule qui inquiète vraiment mes correspondants : une déroute rhétorique de Bardella ouvrirait-elle à Mélenchon les portes du pouvoir ? Regardons la mécanique des réserves, froidement.

Pour l'emporter au second tour, Mélenchon aurait besoin de trois choses simultanément : la totalité de la gauche mobilisée, une fraction significative du centre ralliée au barrage, et une abstention différentielle massive à droite. La première est plausible. La deuxième est le cœur du problème : pour une part décisive des électeurs de Philippe, de Retailleau ou de Macron, LFI n'est pas le moindre mal — c'est le repoussoir symétrique, parfois le repoussoir principal. Le front républicain de 2024 a fonctionné contre le RN, mais il fonctionnait au profit d'une coalition large, pas d'un homme qui fait fuir le centre depuis vingt ans. Et la troisième bute sur une donnée de structure : Mélenchon est le plus faible dans l'électorat qui vote le plus — les retraités —, et le plus fort dans celui qui s'abstient le plus. Je livre donc mon estimation, pour qu'on puisse me la reprocher en mai 2027 : une chance sur cinq, peut-être une sur quatre si le débat tourne à l'humiliation et si la campagne du RN trébuche sur un scandale. Ce n'est pas rien — c'est même assez pour que le mot de « risque sérieux » ne soit pas usurpé. Ce n'est pas non plus la trajectoire probable : le plus vraisemblable reste un pays qui applaudit l'escrimeur le samedi et couronne l'horloger le dimanche.

Mais le vrai résultat, celui qu'aucun chroniqueur ne commentera à minuit, serait ailleurs. Ce second tour-là serait le premier de la Cinquième République où le barrage jouerait dans les deux sens à la fois — deux France persuadées chacune de faire digue contre le pire, sans plus personne pour demander à quoi servent les digues ni ce qu'on protège derrière. Et quel que soit le doigt posé sur les manettes en mai 2027, l'État sortirait de ce duel plus légitime, plus attendu, plus demandé que jamais — arbitre, provision et horizon de tout. Au débat des frères ennemis, le vainqueur est toujours le trône.

Et quelque part dans le studio, sur la table de 1974, l'horloge tournera pour tout le monde.


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