Le 23 juin, la commission des affaires économiques du Parlement européen a approuvé l'euro numérique. Quarante-trois voix pour, quatorze contre, une abstention. À Bruxelles, on appelle ça une étape décisive. Ailleurs, on appellerait ça cinquante-huit personnes décidant à quoi ressemblera l'argent de trois cent cinquante millions d'autres. La plénière tranche en juillet ; le trilogue avec le Conseil suit en septembre. Vous n'étiez pas sur la liste des invités. C'était le principe.
L'argument tient en une phrase, et c'est toujours la même : il faut moderniser la monnaie, réduire la dépendance à Visa, à Mastercard, aux stablecoins en dollars. Souveraineté monétaire, dit Madame Lagarde. Le mot est beau. Il est même si beau qu'on oublie de poser la seule question qui compte : souveraineté de qui, et sur quoi ?
Lisez les textes. Ils sont écrits en langue de séminaire, mais ils disent des choses précises. Il y aura une version en ligne et une version offline, promises pour 2029. La version hors ligne offrira, je cite, une confidentialité comparable à celle des espèces. Retenez la formule. On vous vend l'anonymat du billet en le remplaçant par autre chose que le billet. C'est un magasin qui afficherait « ici, tout est gratuit » et vous tendrait la facture à la sortie. Le billet, lui, n'a jamais eu besoin d'un adjectif pour se taire. Il se tait par nature. Ce qu'on appelle confidentialité comparable est une confidentialité qu'on programme — donc qu'on déprogramme.
Il y aura des plafonds de détention. On les présente comme une gentillesse faite aux banques : pour qu'on ne vide pas les dépôts commerciaux vers la banque centrale, on vous limitera à quelques milliers d'euros numériques. Amai. Arrêtez-vous une seconde sur le prodige. On invente une monnaie officielle, garantie par l'institution suprême, et on vous prévient aussitôt que vous n'aurez pas le droit d'en détenir trop. Une monnaie plafonnée. Un cours légal sous condition. Magritte aurait peint un billet avec la mention ceci n'est pas tout à fait de l'argent, et il aurait eu raison avant tout le monde.
Et puis il y a le pilote. Douze mois d'essai avec des commerçants et des prestataires sélectionnés. Le mot travaille tout seul. On sélectionne les commerçants qui testeront la monnaie de demain comme on sélectionne, dans les colloques, la diapositive qui passera bien. Personne, dans ce pilote, ne représente le retraité qui veut acheter son pain sans qu'un serveur à Francfort en garde la trace jusqu'à la fin des temps. Le retraité n'a pas été sélectionné. Il sera livré à la fin, clés en main, avec un dépliant.
Ce qui me retient, le soir, dans les notes techniques, c'est ce même mot qui revient de projet en projet : programmable. On jure qu'on ne s'en servira pas. On jure que les plafonds resteront hauts, que l'offline restera anonyme, que jamais, au grand jamais, on ne datera un euro ni ne fléchera une aide. Soit. Mais une garantie technique n'est qu'une décision politique qu'on n'a pas encore reprise. Ce qui se vote un mardi de juillet se corrige un mardi d'octobre, entre deux points presse. L'infrastructure qui protège aujourd'hui est exactement celle qui surveillera demain — c'est la même, on n'en construit qu'une. Personne ne recâblera le réseau le week-end venu. Ce ne sont pas des heures.
Voyez l'asymétrie, elle est parfaite. On vous a expliqué que le cash finançait le blanchiment, la fraude, le trafic — qu'il fallait s'en méfier. On vous propose maintenant une monnaie qui voit tout, retient tout, et sur laquelle vous n'avez, vous, aucun droit de regard. Le soupçon ne change pas de camp. Il change seulement de sens : hier, l'argent devait rendre des comptes aux citoyens ; demain, les citoyens rendront des comptes à l'argent.
Aucun commerçant n'a réclamé cela en tapant sur son comptoir. Aucun retraité n'a écrit à son député pour exiger que sa pension soit programmable. Le projet ne monte pas de la demande : il descend de l'offre, celle des institutions, qui aiment ce qu'elles peuvent voir et s'agacent de ce qui leur échappe. Un instrument de surveillance qui n'a pas de client s'en invente un ; s'il n'en trouve pas, on le rend obligatoire, et l'on appelle cela le progrès.
Alors ils voteront, en juillet, à main levée, sous les lambris. Ils diront avancée historique, autonomie stratégique, modernisation. Et la seule chose vraiment moderne, dans toute l'affaire, sera que pour la première fois depuis l'invention de la monnaie, l'argent saura précisément qui vous êtes — avant même que vous ayez décidé quoi en faire.