Par Eric V.
On a supprimé les grands corps de l'État en 2021. Cinq ans plus tard, six cents agents y demeurent. Cette phrase administrative dit tout d'un pays où l'on peut être classé à vingt ans et ne plus jamais tomber. Le courage de décider suppose de risquer quelque chose ; le mépris commence là où le risque s'arrête.
Le document est sec, et personne n'en a parlé. La réforme de 2021 devait mettre fin aux grands corps de l'État : quinze corps d'encadrement supérieur placés en extinction au 1er janvier 2023, fondus dans un corps unique d'administrateurs de l'État, aujourd'hui fort d'environ cinq mille membres. Près de deux mille quatre cents hauts fonctionnaires ont exercé leur droit d'option pour le rejoindre. Et puis il y a l'autre chiffre, celui qu'on trouve dans les dépêches spécialisées plutôt que dans les communiqués : six cents agents demeurent dans les corps mis en extinction.
Un corps qu'on met en extinction et où six cents personnes demeurent n'est pas un corps supprimé. C'est un corps protégé.
Gardons ce fait sous la main, parce qu'il explique la suite. Et notons au passage une drôlerie de vocabulaire : l'École nationale d'administration a disparu en 2022, remplacée par l'Institut national du service public. Le mot « énarque », lui, est toujours là. Il a survécu à l'école qui le produisait, exactement comme les corps survivent à leur suppression. En France, on ne dissout pas ces choses-là : on les renomme, et l'on attend que le public se lasse.

Ce que coûte une décision
Le courage managérial n'est pas une qualité de tempérament, malgré ce qu'en disent les catalogues de formation. C'est une position dans une structure de risque. Un dirigeant courageux est un dirigeant qui décide contre l'avis de son entourage, qui ferme ce qui doit être fermé, qui dit à un homme en face qu'il ne fait pas l'affaire, qui porte une décision impopulaire et en répond quand elle échoue. Chacun de ces gestes a un prix, et le prix est toujours le même : une part de capital social. On se fâche avec des gens qui décideront plus tard de notre sort.
D'où la question, qui est la seule question : que risque celui qui décide ?
Dans une entreprise familiale, il risque son patrimoine. Dans une PME, il risque son entreprise, ses salariés, sa réputation locale, parfois sa maison mise en garantie. Le boulanger qui licencie son second sait qu'il le croisera au marché pendant vingt ans. C'est désagréable, c'est coûteux, et c'est exactement ce qui fabrique du courage : sans quelque chose à perdre, il n'y a pas de vertu à décider, il n'y a qu'une signature.
Le courage est la vertu de ceux qui peuvent tomber.
Le dispositif qui interdit la chute
Regardons maintenant la carrière d'un haut fonctionnaire issu des grandes écoles, non pas pour juger les personnes, mais pour lire le dispositif — c'est-à-dire l'ensemble des incitations auxquelles un homme rationnel obéit sans même avoir à y penser.
Le classement intervient à vingt ou vingt-trois ans, une fois. Il détermine le corps, le corps détermine la carrière, et la carrière ne se juge plus jamais sur des résultats mesurés. Il n'existe pas, dans l'administration française, d'équivalent du bilan : aucun compte de résultat ne vient dire à la fin de l'exercice si la direction a créé ou détruit de la valeur. L'évaluation se fait entre pairs, par des gens issus des mêmes écoles, selon des critères que ces écoles ont formés.
Vient ensuite la sortie vers le privé, qu'on appelle le pantouflage, et c'est là que les chiffres deviennent éloquents. Depuis la loi du 6 août 2019, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique contrôle les mobilités des agents exerçant les plus hautes responsabilités — environ quinze mille personnes. Dans son rapport du 14 mai 2025, la Cour des comptes a examiné ce que ce contrôle produit. Les avis d'incompatibilité représentent 7 % des décisions. Les avis de compatibilité assortis de réserves en représentent 77 %. Entre 2020 et 2023, on compte moins de dix décisions d'incompatibilité par ministère. Quant aux sanctions, la Cour les qualifie de très rares, notamment en raison de leurs difficultés d'application.
Je ne prétends pas que ces avis soient complaisants ; je suppose même que chacun est rendu de bonne foi, dossier par dossier. Le fait demeure : le dispositif de contrôle dit oui dans quatre-vingt-treize cas sur cent, et les réserves qu'il assortit sont rarement sanctionnées quand elles sont franchies. Une porte qui ne se ferme presque jamais n'est pas une porte. C'est un couloir.
Additionnons. Un classement irréversible, une évaluation par les pairs, une sortie vers le privé quasi assurée, un retour toujours possible, et un corps qui survit à sa propre suppression. On a construit, sans que personne l'ait voulu d'un seul mouvement, une carrière d'où la chute a été méthodiquement retirée.
Demandez maintenant du courage managérial à quelqu'un qui occupe cette position. Vous lui demandez de payer un prix — se fâcher, se singulariser, s'exposer — pour un bénéfice que la structure ne lui versera jamais, puisqu'elle ne mesure pas les résultats. Il ne sera pas récompensé d'avoir eu raison. Il sera, en revanche, durablement gêné d'avoir eu tort devant ses pairs, qui sont aussi ses juges, ses futurs employeurs et ses voisins de promotion. Le calcul est vite fait, et il n'a rien de lâche : il est exact.
On ne leur a pas retiré le courage. On leur a retiré l'occasion d'en avoir.
Il faut ajouter une chose, parce que la formule serait fausse sans elle : il existe des hauts fonctionnaires qui ont décidé contre leur corps, et qui l'ont payé — carrière arrêtée, placard, mutation. Leur existence ne contredit pas la démonstration, elle la confirme. Si le courage était sans coût, il serait banal. Il est rare précisément parce qu'il se paie, et ce qui se paie se raréfie. On n'a pas besoin d'une conspiration pour obtenir ce résultat : il suffit d'un barème.
Pourquoi le mépris vient ensuite
Reste la seconde moitié du titre, et c'est la plus intéressante, parce que le mépris social n'est pas ici un défaut de caractère qui s'ajouterait à l'absence de courage. C'en est la conséquence arithmétique.
Raisonnons. Quand on ne peut pas être jugé sur ses résultats, il faut bien être jugé sur quelque chose. Ce quelque chose, dans le système français, c'est le rang obtenu à l'entrée. Le concours devient la mesure de la valeur des hommes, faute d'une autre mesure disponible. Et comme il a été passé une fois, tôt, dans des conditions dont chacun sait qu'elles sont socialement déterminées — les enfants de cadres et de professions intellectuelles supérieures forment près de sept dixièmes d'une promotion de Polytechnique quand ils sont moins d'un cinquième de la population, et les enfants d'ouvriers y sont statistiquement introuvables —, la mesure de la valeur reconduit la mesure de l'origine. Nous avons décrit ailleurs cette fermeture chiffrée ; je n'y reviens pas.
Ce qui m'intéresse aujourd'hui est l'effet mental de cette construction. Un homme qu'on a déclaré supérieur à vingt ans, qu'aucun résultat ne viendra jamais démentir, et dont l'entourage professionnel est composé d'hommes passés par le même tri, finit par croire ce que le tri a dit de lui. Il ne méprise pas par malveillance. Il méprise par cohérence. Il applique au monde la seule grille dont il dispose, celle du classement — et le monde, vu de cette grille, est composé de gens qui n'ont pas réussi le concours.
C'est pourquoi le mépris social de nos dirigeants est si souvent sincère, et si souvent surpris de lui-même. Ils ne se vivent pas en méprisants. Ils se vivent en gens qui savent, entourés de gens qui ne savent pas. Le mépris n'est pas l'excès de leur position : il en est la traduction spontanée.
Et il est la compensation exacte de ce qui leur manque. Ne pouvant tirer d'autorité de ce qu'ils ont fait, ils la tirent de ce qu'ils sont. C'est le mouvement de toutes les noblesses de fonction : quand la preuve par l'œuvre devient impossible, la preuve par le rang devient obligatoire. Il n'y a pas d'arrogance gratuite ; il n'y a que des hiérarchies privées de vérification.
Le réseau n'est pas un complément, c'est le mécanisme
Il faut dire un mot du réseautage, puisque c'est la question posée. On présente souvent le réseau des grandes écoles comme un avantage accessoire : un carnet d'adresses, des dîners, des recommandations. C'est mal le comprendre. Le réseau n'est pas un supplément à la carrière, il en est la structure d'assurance. C'est lui qui garantit le recasement après un échec, la sortie vers le privé, le retour vers le public, et l'évaluation bienveillante entre pairs. C'est lui qui retire la chute.
Or une assurance ne modifie pas seulement le sort de l'assuré : elle modifie son comportement. Un dirigeant assuré contre l'échec ne prend pas les mêmes décisions qu'un dirigeant qui ne l'est pas. Il prendra plus de risques financiers avec l'argent public, puisqu'il n'en répond pas, et beaucoup moins de risques sociaux avec ses pairs, puisqu'il en dépend. C'est l'inverse exact de ce qu'on attend d'un dirigeant. Et c'est parfaitement rationnel.
Voilà la réponse à la question de la compatibilité : le réseautage par les grandes écoles n'est pas seulement incompatible avec le courage managérial, il en est la police d'assurance contraire. On ne peut pas vouloir les deux. Un pays qui organise l'irréversibilité des positions ne doit pas s'étonner de n'obtenir aucun arbitrage difficile ; il a payé pour ne pas en avoir.
Dernier mot
Il serait commode d'en rester là, avec les coupables d'un côté et nous de l'autre. Ce serait faux, et ce serait la paresse habituelle.
Car ce système ne tient pas par la force. Il tient par notre déférence, et elle est intacte. Nous disons « brillant » d'un homme dont nous ne connaissons que le concours. Nous voulons pour nos enfants les écoles dont nous dénonçons les anciens élèves le soir. Nous exigeons de l'État des dirigeants « compétents », et nous n'avons jamais demandé par quoi cette compétence était vérifiée — parce que la réponse, le diplôme, nous arrange : elle est simple, elle est ancienne, et elle nous dispense de juger nous-mêmes. Un classement, c'est confortable pour ceux qui le passent, mais c'est surtout confortable pour ceux qui le consultent.
Le jour où l'on cessera de demander à un homme où il a été formé pour lui demander ce qu'il a fait, le dispositif perdra en une génération ce que les réformes n'ont pas réussi à lui prendre en cinq ans. Six cents personnes sont restées dans des corps supprimés parce que nous n'avons pas trouvé cela scandaleux. Nous avons trouvé cela normal, et c'est bien ce qui devrait nous inquiéter.
